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Maternité de Dasht-e-Barchi : la stratégie de la terreur en Afghanistan

Par Gabriel Romanche
Publié le 23/06/2020 • modifié le 23/06/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

KABUL, AFGHANISTAN-MAY 12 : Afghan security forces inspect the scene after gunmen attack to Medicins Sans Frontieres (MSF) clinic in Dasht-e-Barchi region of Kabul, Afghanistan, on May 12, 2020.

Haroon Sabawoon / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Ces deux attaques ont entrainé un grand nombre de réactions médiatiques et politiques en Afghanistan et à l’international. Symptomatiques des rapports de forces et des stratégies menées par les différents acteurs du conflit afghan, ce sont ces réactions que nous allons étudier et confronter à leur contexte d’émission. Pourquoi ces deux attaques spécifiques ont eu un tel retentissement international, alors même qu’elles ne sont que deux événements d’un conflit qui ne suscite pas d’ordinaire une telle mobilisation médiatique ? Le mois de mai 2020 a ainsi vu se succéder au moins 23 attaques ou attentats qui ont provoqué la mort de plus de 218 personnes, et fait plus de 400 blessés, sans que les médias internationaux n’y accorde une importance particulière.

Nous verrons dans un premier temps quel a pu être le but stratégique recherché lors de ces deux attaques, avant de nous intéresser dans un second temps aux réactions politiques et médiatiques en Afghanistan et à l’étranger.

Attaques à forte valeur symbolique, mais aussi stratégique

Au-delà de l’évident coût en vies humaines que comporte le conflit afghan dans son ensemble, ces deux attaques ont frappé directement les populations lors d’événements intimes et personnels. De nombreuses réactions médiatiques ont souligné une attaque « contre le cycle de la vie lui-même », de la naissance à la tombe il semble que nulle part les civils afghans ne soient à l’abri de ce type d’attaques. Il est toutefois important de prendre un certain recul sur ce premier émoi légitime et de chercher à comprendre quel but stratégique est poursuivi par le groupe qui a perpétré ces attaques.

Le terrorisme par essence est un acte de communication. C’est-à-dire que l’objectif poursuivi n’est pas en soi la destruction d’une cible par un acte de violence, mais plutôt la réaction psychologique, médiatique et politique qu’entraine cet acte sur la population visée [2]. En cela, l’attaque d’une maternité ne doit pas être comprise comme un acte de violence sans autre but que la destruction aveugle. La portée symbolique de cet acte est d’autant plus puissante qu’il mobilise émotions et horreur à une échelle universelle. Rien, dans un acte de terrorisme comme celui-ci, n’est laissé au hasard. Tout montre que les assaillants qui ont frappé l’hôpital de Dasht-e-Barchi avaient une connaissance suffisante des lieux pour se diriger directement sur le service de maternité, et qu’ils ont agi de façon méthodique au cours de leur assaut dans le laps de temps disponible avant l’arrivée inéluctable des forces de sécurité. En outre, cet hôpital se situe dans un quartier densément peuplé, et occupé en très large majorité de populations chiites hazara pauvres. Si l’on entre un peu plus avant dans l’étude du peuplement de ce quartier, il apparait de surcroit que ces populations se sont installées dans ce quartier suite aux violences ayant opposés les communautés chiites hazara de la province de Wardak et Ghazni, aux nomades pachtouns kuchi sunnites à partir de 2007. En 2010, un groupe de kuchi souhaitant s’installer dans ce même quartier a dû être déplacé de nouveau vers le quartier de Darulaman afin d’éviter les heurts entre ces communautés. Enfin, la pauvreté endémique de ce quartier de Kaboul entraine un fort taux de criminalité et une présence quotidienne relativement faible de l’administration et de la police [3].

Cette attaque n’a pas été revendiquée à ce jour. Toutefois au regard des éléments évoqués ci-dessus, l’ensemble des choix posés dans l’organisation et la mise en œuvre de cette attaque s’inscrivent dans la stratégie de long terme poursuivie par la branche locale de l’État islamique, l’ISKP. Principalement actif dans les centres urbains depuis la perte de ses possessions territoriales dans l’est et le nord du pays, l’ISKP concentre ses moyens humains et matériels dans la mise en œuvre d’attaques complexes à fortes valeurs symboliques, qui visent en particulier les communautés minoritaires (principalement chiites mais aussi sikhs et hindoues) et cherchent à produire le plus grand nombre de victimes afin de susciter une réaction médiatique (guerre des chiffres) et un effet d’omniprésence. Sur le plan stratégique, l’ISKP se place en outsider dans le conflit afghan et essaye par tous moyens de déstabiliser et décrédibiliser le gouvernement afghan mais aussi les Taliban. Le principal outil de cette déstabilisation est la confessionnalisation du conflit. Jusque-là, les Taliban se sont gardés de provoquer toute dissension majeure sur le plan confessionnel au sein de la population afghane. Mouvement politique à visée nationale, ils vantent la nomination de commandants chiites à la tête de certaines de leurs unités et entretiennent des relations relativement stables avec le pouvoir iranien. L’ISKP a contrario cherche à fragiliser la société afin de pouvoir recruter et se développer sans obstacles. Frapper directement au cœur d’un quartier chiite une population pauvre et déjà fragilisée par un récent déplacement du fait d’un conflit avec une ethnie sunnite du pays semble ainsi être un choix cohérent au regard de ces visées stratégiques. La mobilisation des populations chiites contre une menaces émanant de l’ethnie majoritaire sunnite est le meilleur moyen de fragiliser aussi bien l’Etat afghan, incapable d’assurer efficacement la protection de ces populations, que les Taliban, associés en tant que pachtouns sunnites rigoristes aux coupables de ces attentats.

L’attaque de Nangarhar, d’une portée symbolique moindre, a quant à elle été presque immédiatement revendiquée par l’ISKP. Elle reflète la volonté de maintenir une pression sécuritaire importante sur les populations de la province de Nangarhar, ainsi que le maintien d’une partie des capacités du groupe à y évoluer en s’appuyant sur les zones tribales pakistanaises et la province de Kunar.

Réactions et sur-réactions

L’attentat de Dasht-e-Barchi a suscité une vague d’indignation et de condamnation à travers la planète. Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo affirmait dans un communiqué de presse le jour même de l’attaque que « Toute attaque contre des innocents est impardonnable, mais attaquer des enfants et des femmes en couche dans le sanctuaire d’un hôpital est un acte de pur mal » [4], tandis que le NY Times titrait son article « De la maternité au cimetière, une matinée de meurtre en Afghanistan » [5]. En France, le ministère des Affaires étrangères a condamné une attaque « scandaleuse » contre les personnes les plus vulnérables, les personnels soignants et les structures médicales. Enfin, le Conseil de sécurité des Nations unies s’est exprimé en condamnant des attaques « haineuse et lâches » et en rappelant l’importance d’un cessez-le-feu durable dans le pays.

La communauté internationale a tenu pour crédible la revendication de l’ISKP pour l’attaque de Nangarhar, et les déclarations des États-Unis affirmant qu’ils disposaient des preuves de la responsabilité du même groupe pour l’attaque de Dasht-e-Barchi. Le gouvernement afghan a cependant rejeté ces revendications et a accusé les Taliban d’être responsables de ces deux attaques. Quelques heures après les attaques, le président Ghani annonçait la reprise des offensives de l’armée afghane contre les Taliban en réponse directe à ces deux attentats [6]. Le premier vice-président du pays, Amrullah Saleh affirmait sur Twitter dans l’après-midi du 12 mai : « Les terroristes taliban, leurs alliés actuels ou passés ou leurs jumeaux idéologiques ont attaqué une maternité et une procession funéraire, tuant des mères, des enfants nouveau-nés et des civils innocents. Voilà le comportement des nouveaux Taliban après leur simulacre de conduite humaine à Doha » [7]. Le lendemain, il poursuivait en affirmant disposer de preuve que les Taliban étaient dans un moment de « célébration » pour le « massacre de chiites à la maternité de Kaboul » tout en accusant « la naïveté de ceux qui acceptent leurs mensonges et accusent la fiction ISKP » [8].

Les Taliban en effet se sont exprimés très tôt par les réseaux sociaux ainsi que par le biais de communiqués sur leurs sites internet pour dénoncer ces deux attaques, les qualifiant notamment d’actes « vils, inhumains et anti-islamiques ». Le même communiqué renvoie la responsabilité de celle-ci au gouvernement afghan, faisant la liste de plusieurs arguments notamment leur collaboration avec MSF pour la création de cet hôpital [9]. Un second communiqué répondant à la déclaration de guerre par le président Ghani rappelle le rôle crucial joué par le mouvement Taliban dans la lutte contre Daesh, les engagements pris à Doha, et les réticences du gouvernement afghan à appliquer les modalités de cet accord [10].

Une fois encore, il est important de prendre du recul et de comprendre quels sont les buts poursuivis par ces différents acteurs lors de leurs prises de positions. On remarque rapidement que les positions politiques et médiatiques tenues en Occident s’en tiennent à des condamnations déclaratives sans analyse approfondie de la situation. Ces communiqués ont un rôle déclaratif qui n’implique pas outre mesure leurs auteurs dans la gestion de la crise, mais actent la gravité de ces attaques et leur procurent un retentissement médiatique très large.

Les déclarations du gouvernement afghan et des Taliban sont plus symptomatiques des rapports de pouvoir qui prévalent à ce jour dans le conflit afghan. Le gouvernement d’Ashraf Ghani a été exclu des négociations de l’accord de Doha entre les États-Unis et les Taliban. Cet accord n’avait pour objectif que le retrait des troupes américaines du pays et l’obtention des garanties de sécurité nécessaires à celui-ci. Loin d’être en position de force sur le terrain, l’administration afghane est donc contrainte d’assister au départ de son principal allié et soutien militaire, politique et logistique, mais aussi de libérer un nombre important d’insurgés prisonniers, et d’entamer sans attendre des négociations inter-afghanes. Bloqué dans une logique militaire, le gouvernement tente de discréditer à tous prix le mouvement des Taliban pour ralentir la mise en place du processus de retrait américain, relancer les offensives contre son ennemi et tenter d’obtenir une position de force dans les futures négociations. Dans ce contexte, blâmer les Taliban pour des attaques commises par un groupe minoritaire et notoirement hostile aux minorités religieuses permet à l’État afghan de remobiliser une part de la population dans la lutte contre les Taliban, et ce même si ces déclarations ne s’appuient sur aucune preuve tangible. Mais en entrant dans ce jeu de discrédit, le gouvernement accrédite l’hypothèse d’un conflit ethno-confessionnel. Les propos de Saleh attribuent aux Taliban un comportement à l’égard des populations chiites qu’ils n’ont jamais eu. Le gain en crédibilité politique est bien maigre face au risque de déstabiliser les rapports confessionnels dans le pays.

Dans le même temps, les Taliban renvoient, eux-aussi, la responsabilité de ces attaques au gouvernement de Kaboul, et lui opposent son refus de se plier aux exigences de l’accord de Doha. Certes, les Taliban ont eux-mêmes mené de nombreuses attaques contre les forces afghanes dans le pays depuis la signature de cet accord, mais cela ne contrevient en rien à leurs engagements pris au Qatar. Le refus du gouvernement de libérer les prisonniers est en revanche aisément mobilisable pour souligner les intérêts des dirigeants actuels du pays à rester au pouvoir. Déjà en position de force, les Taliban peuvent sans risque attribuer au gouvernement des liens avec l’ISKP, le Pakistan, ou tout autre ennemi qui serait coupable d’ingérence dans le conflit afghan.

Conclusion

Loin d’être de simples tueries barbares dénuées de sens, les attaques de Kaboul et de Nangarhar du 12 mai 2020 répondent, comme tout acte terroriste, à une stratégie soigneusement élaborée et préparée. Le choix d’une cible à haute valeur symbolique assure la mobilisation de l’opinion nationale et internationale dans un concert de réactions fondées sur un émoi légitime qui augmente la portée de l’acte lui-même. Le choix de cibler la population chiite, dans un quartier pauvre et déjà touché il y a dix ans par les conséquences d’un conflit intercommunautaire permet à l’ISKP de confessionnaliser et de communautariser le conflit afghan en fragilisant dans le même mouvement les assises populaires du gouvernement et des Taliban. En outre, la complexité de ces attaques rappelle la réalité des réseaux de soutiens et de l’implantation de l’ISKP dans les cœurs urbains du pays.

Les réactions médiatiques, mais surtout politiques, en Afghanistan comme ailleurs ne semblent pas avoir pris la mesure du risque que représente une extension à l’Afghanistan, jusque-là préservé, du conflit entre populations sunnites et chiites. En faisant le jeu de l’ISKP, le gouvernement afghan risque de perdre bien plus qu’il ne pourrait y gagner.

Publié le 23/06/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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