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Mouvement de résistance ou organisation terroriste : de quoi le Hezbollah libanais est-il le nom ? (1/2)

Par Ines Gil
Publié le 11/06/2020 • modifié le 12/06/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Women wave a Lebanese national flag and Lebanese Shiite movement Hezbollah flags in front of portraits of Iran’s supreme leader Ayatollah Ali Khamenei ® and Hezbollah leader Hassan Nasrallah, in the southern Lebanese town of Bint Jbeil on August 13, 2016, during a commemoration marking the tenth anniversary of the end of the war between Hezbollah and Israel.

MAHMOUD ZAYYAT / AFP

Le Hezbollah, résistance libanaise face à Israël et émanation de l’Iran révolutionnaire

Le Hezbollah (“Parti de Dieu” en arabe), voit le jour en pleine guerre civile libanaise. C’est entre 1982 et 1985 que l’organisation se met en place. Selon l’analyste politique Amal Saad Ghorayeb, durant cette période « le Hezbollah (…) était une sorte de parapluie sous lequel étaient rassemblées différentes cellules engagées dans la résistance à Israël comme le Jihad islamique, Amal Islam, ou encore les Oppressés de la terre. Ce n’est qu’en 1985, qu’un noyau de dirigeants a été formé ».

S’il émane d’une vraie volonté interne au Liban de lutter contre l’invasion israélienne de 1982, il est aussi le produit de l’exportation de la révolution iranienne par Téhéran. Il doit son existence « à l’envoie de 2 000 Gardiens de la Révolution (pasdaran) au Sud-Liban » [2], qui « entraînent militairement des militants chiites investis dans un projet islamique ».

Depuis ses débuts, le Hezbollah est donc profondément lié à Téhéran. Sur le plan idéologique, il « reconnaît le Vilayet Al-Faqih, l’autorité du guide suprême iranien ». En retour, « l’Iran fournit des armes, ainsi que des sessions d’entraînement » [3] et un financement conséquent. Aucun chiffre officiel n’est publié mais l’aide financière iranienne s’élèverait à quelques centaines de millions de dollars par an. Cependant, le mouvement ne dépend pas uniquement de l’Iran pour financer ses activités. En parallèle, il perçoit une taxe, « le Khoms, de la part des chiites du Liban ou de l’étranger » [4] et il bénéficie de dons privés. En 2019 notamment, suite à l’inscription par Londres de la branche politique du Hezbollah sur la liste des groupes terroristes, Hassan Nasrallah (leader du mouvement) avait appelé les membres à soutenir financièrement le parti. En outre, le Hezbollah a aussi « investi beaucoup d’argent, notamment dans le secteur agricole et il dispose de son propre réseau d’entreprises » [5].

Le Hezbollah, l’exception libanaise

Une place à part dans la vie politique libanaise

Vainqueur des combats inter-chiites contre Amal à la fin des années 1980, le Hezbollah est en position de force au sortir du conflit libanais. A l’issue des accords de Taëf, qui mettent officiellement fin à la guerre, il est le seul groupe libanais à conserver sa milice. Alors qu’il prônait l’avènement d’un Etat islamique au Liban dans les années 1980, le Hezbollah « se reconvertit en parti politique tout en reconnaissant le fait pluri-communautaire libanais » au lendemain de la guerre.

En parallèle, il continue à cultiver son image de mouvement de résistance anti-système, en s’appuyant avant tout sur la lutte armée contre Israël. En 2000, les forces israéliennes se retirent du sud-Liban, poussées vers la sortie par le Hezbollah. Ce retrait marque une victoire politique pour le mouvement chiite, qui “engrange un capital symbolique fort auprès des Libanais”. Malgré cet épisode, le Hezbollah ne perd pas sa place de « résistant » face à Israël. A l’heure actuelle, le parti appelle toujours à la « libération » de territoires occupés par l’Etat hébreu, coincés entre le Liban et le plateau du Golan : les fermes de Chebaa. Et même « si Chebaa est libéré, [le Hezbollah] passera en mode « défensif », car Israël continuerait de poser une menace pour le Liban » selon Amal Saad Ghorayeb.

L’image d’un Hezbollah incarnant une force de résistance face à Israël est encore accentuée à l’issue de la deuxième guerre du Liban, en 2006. Le groupe jouit alors d’une aura exceptionnelle dans l’ensemble du Moyen-Orient. Il est vu comme la première force - qui plus est paramilitaire - à avoir tenue tête à la puissante armée israélienne.

Au fil des années, le Hezbollah cultive aussi l’image d’un mouvement anti-système, en construisant un réseaux social et humanitaire en direction des “déshérités” dans les régions du Liban qu’il contrôle. Ainsi, il « opère comme un Etat dans l’Etat en raison, précisément, de l’absence de l’Etat au sud-Liban. Il ne se voit pas comme un simple parti politique, mais aussi comme une entité sociale, politique et militaire » [6].

L’entrée dans la vie politique : une normalisation du parti ?

En parallèle, le Hezbollah entre progressivement dans la vie politique libanaise. En 1992, il participe aux élections législatives dans le pays et en 2005, il fait son entrée au gouvernement pour la première fois. Selon Amal Saad Ghorayeb, l’intégration du Hezbollah à la vie politique « n’est pas une fin en soi, mais un moyen utilisé afin de protéger la résistance ». Elle ajoute : « En 1992, il a participé aux élections législatives parce qu’il voulait rendre légitime la résistance et l’accrocher fermement dans le tissu social et populaire. En 2005, quand le Hezbollah a décidé d’entrer dans le gouvernement, il voulait également protéger la résistance » [7].

Cependant, pour le chercheur Joseph Daher, interrogé par Les clés du Moyen-Orient, l’entrée du Hezbollah dans la vie politique fait progressivement de ce mouvement chiite un parti comme les autres au Liban : « Le Hezbollah affirme être le représentant des opprimés, mais cela fait plus de 15 ans qu’il est au gouvernement et il n’a rien changé à la politique libérale au Liban. Bien au contraire, il s’inscrit dans cette politique. Les membres du parti ont eux-mêmes admis qu’ils n’avaient pas d’alternative au libéralisme ». Le chercheur ajoute : « ils ont poursuivi la politique clientéliste pour favoriser leurs syndicats et pour avantager certaines régions par rapport à d’autres. Ils ont même baissé les taxes pour les revenus des entrepreneurs ».

Défenseur des politiques libérales, le Hezbollah serait ainsi entré dans le « système » qu’il prétendait combattre et aurait délaissé les « déshérités », principalement représentés par les Libanais chiites, historiquement plus touchés par la pauvreté que les autres communautés au Liban. Selon Joseph Daher, c’est parce qu’il est devenu un parti un peu plus comme les autres que le Hezbollah a lui aussi été la cible des contestations socio-économiques à l’automne 2019 (la « Thaoura », la Révolution en arabe) au Liban, notamment dans les quartiers où il jouit habituellement d’un fort soutien : « Pour la première fois, dans les zones à majorité chiite, le Hezbollah a été remis en cause. Même d’anciens combattants de la branche armée ont participé aux manifestations ».

En réponse à la contestation sociale, le Hezbollah a exercé des pressions et des menaces sur les manifestants, organisant même des attaques violentes contre certains rassemblements [8]. Dans le discours, le parti « a cependant été un peu plus malin que le reste de la classe politique » selon Joseph Daher. D’après le chercheur, « au début de la mobilisation, Hassan Nasrallah affirmait que les manifestations étaient financées par les ambassades étrangères. Mais le discours du parti a depuis évolué. Le leader du Hezbollah a ensuite admis que certaines demandes des manifestants étaient légitimes, concernant la lutte contre la corruption par exemple. Il a dû adapter son discours car il craignait que son hégémonie ne soit remise en question ». Par ailleurs, même si la mobilisation dans les régions à majorité chiite semble inédite, la remise en cause du Hezbollah doit être relativisée selon le chercheur : « [les membres du Hezbollah] ont encore des capacités de mobilisation populaire. Il est difficile de faire du dégagisme au Liban. Le système libanais est néolibéral, confessionnel et clientéliste. Votre emploi dépend donc souvent du parti que vous soutenez ».

Le Hezbollah reste donc un acteur de référence au Liban, et même au-delà. Son engagement aux côtés de Damas dans la guerre en Syrie l’a propulsé comme force politique et militaire majeure dans le jeu syrien. Critiqué par une partie de la population libanaise aux prémices de son intervention en Syrie pour s’être engagé dans une guerre qui n’était pas celle des Libanais, le Hezbollah a su retourner la situation à son avantage. Devenant un groupe protecteur des frontières libanaises contre la menace takfiriste.

L’intervention en Syrie, un tournant pour le Hezbollah

Selon le chercheur Didier Leroy, interrogé par Le Point, « avec le printemps syrien qui a dégénéré en guerre, le Hezbollah a acquis une stature régionale. Il essuie des critiques, mais le parti chiite a su faire d’un scénario catastrophe un tremplin pour continuer à se développer ». Depuis 2013, le groupe libanais a participé à des « offensives majeures » [9] sur le territoire syrien. Il a ainsi renforcé son poids régional et sa connaissance de la guerre. Selon l’historien Matthieu Cimino, « au niveau organique, le Hezbollah s’approche désormais d’une armée conventionnelle, minorée d’une force aérienne ». En effet, « les effectifs militaires du parti, estimés à 5 000 en 2011, atteindraient plus de 20 000 hommes en 2016 » [10]. Et au niveau tactique, « il peut désormais se prévaloir d’une nouvelle génération de combattants, issus du terrain syrien, et ayant fait face à des adversaires particulièrement aguerris et motivés ». Le groupe « s’est formé au combat dans une grande diversité d’environnements », gagnant ainsi en polyvalence. Une mutation dont le voisin israélien a pris conscience. L’armée de Tsahal mène régulièrement des frappes contre des cibles du Hezbollah (combattants ou armement) en Syrie [11] ces dernières années. Le front nord est considéré comme une menace prioritaire pour les forces israéliennes, loin devant la bande de Gaza.

Le soutien du Hezbollah au régime de Bachar Al-Assad vise avant tout à défendre l’alliance géostratégique construite au fil des années avec la Syrie. Selon Didier Leroy, en intervenant, le Hezbollah s’est assuré « d’être en bons termes avec le voisin syrien pour concentrer l’effort de guerre en direction du front sud où se trouve le (véritable) ennemi sioniste. D’autre part, établir et maintenir une entente cordiale avec le régime en place en Syrie est important afin de sécuriser l’approvisionnement de l’arsenal de la Résistance islamique ».
Une alliance bien géostratégique, car si elle apparaît aujourd’hui comme inaltérable, cela n’a pas toujours été une évidence. Didier Leroy rappelle que le Hezbollah (parrainé par Téhéran) a livré une « lutte acharnée contre la milice Amal » (parrainée, de son côté, par Damas) dans les dernières années de la guerre civile libanaise. Il évoque notamment un épisode noir des relations entre la Syrie et le groupe chiite, survenu durant le conflit au Liban : « L’armée d’Hafez Al-Assad (…) n’a pas hésité à lui rappeler certaines lignes rouges à ne pas franchir, notamment en exécutant 23 membres de la Résistance islamique dans la caserne « Fathallah » du quartier beyrouthin de Basta en 1987 ». Les rapports entre le Hezbollah et les Syriens s’améliorent cependant au lendemain de la guerre civile et se réchauffent considérablement avec l’arrivée de Bachar Al-Assad au pouvoir en 2000. Si le Hezbollah s’autonomise par rapport à Damas après le départ des troupes syriennes du Liban en 2005, il garde de bon rapport avec le voisin syrien. Il a notamment assuré son soutien au régime de Bachar al-Assad, quand ce dernier était pointé du doigt comme responsable de l’attentat contre l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri survenu le 14 février 2005.

Si sa participation à la guerre en Syrie renforce le Hezbollah au niveau national et régional, au même moment, certains pays vont prendre des mesures contre le groupe libanais. En 2013, année officielle du début de son intervention en Syrie, l’Union européenne inscrit la branche militaire du parti sur la liste des groupes terroristes.

Lire la partie 2

Publié le 11/06/2020


Ines Gil est journaliste freelance en Israël et Territoires palestiniens.
Elle est diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM et a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme journaliste freelance et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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