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Nouvelle donne diplomatique à Kaboul : soutien régional en demi-teinte

Par Gabriel Romanche
Publié le 18/08/2021 • modifié le 18/08/2021 • Durée de lecture : 9 minutes

Pakistani flags (C) and Taliban flag (R) flutter on their respective border sides as seen from the Pakistan-Afghanistan border crossing point in Chaman on August 18, 2021.
AFP

Pakistan : l’allié historique

Les relations entre le Pakistan et l’Afghanistan ont déjà fait l’objet d’un article paru sur Les clés du Moyen-Orient et qui détaille les raisons anciennes des tensions entre ces deux États, mais aussi le double jeu mené par Islamabad et ses services de renseignements. Le soutien de l’Inter Service Intelligence (ISI) aux Taliban est bien documenté, et comme le soulignait Olivier Roy pour Ouest France [1] il n’est pas impossible que les services pakistanais aient contribué à la préparation de l’offensive finale du mouvement depuis le 1er mai. Le désintérêt initial des insurgés pour les provinces pachtounes de l’est, frontalières du Pakistan aura ainsi sans aucun doute contribué à limiter l’afflux de réfugiés afghans vers le Pakistan [2].

Aujourd’hui le retour des Taliban à Kaboul consacre la victoire diplomatique du Pakistan sur l’Inde dans les stratégies d’influence en Afghanistan. Acteur majeur de la reconstruction et partenaire économique de l’ancien gouvernement afghan, l’Inde perd un allié autant qu’un moyen de pression sur le Pakistan dans le conflit qui les oppose. Islamabad de son côté acquiert une profondeur stratégique, mais aussi la possibilité de mener à bien des projets d’infrastructures maintenus à l’arrêt par l’instabilité afghane, notamment la construction de réseaux routiers, ferrés et gaziers vers l’Asie centrale.

Toutefois, la victoire des Taliban à Kaboul a également galvanisé les insurrections sur le sol pakistanais. Le Tehrek-e-Taliban Pakistan (TTP), récemment réunifié, a ainsi salué le succès afghan dans un communiqué dès le lendemain de la chute de Kaboul. Les zones frontalières sont instables et servent encore de refuge à d’autres groupes djihadistes, notamment la branche afghano-pakistanaise de l’Etat islamique (ISKP). Les Taliban quant à eux cherchent à se défaire de l’influence exclusive du Pakistan, allié utile mais envahissant. Les liens tissés par la diplomatie du mouvement avec d’autres États et les efforts qu’ils mettent en œuvre pour obtenir une reconnaissance plus large seront également un moyen pour les chefs talibans de s’affranchir de la tutelle de l’ISI.

Russie : l’ancien ennemi

Le souvenir de la guerre d’Afghanistan (1979-1989) est resté un traumatisme profond et fondateur, aussi bien pour les moudjahidin afghans que pour la Russie et ses États satellites. Le taux de perte particulièrement élevé parmi les conscrits soviétiques durant ces dix années a contribué à forger une forte réticence à se réinvestir en Afghanistan. Néanmoins le renforcement des initiatives de la Russie et des anciennes républiques socialistes voisines de l’Afghanistan au profit des Taliban est constant depuis plusieurs années. Déjà en 2017, des rapports faisaient état d’un soutien militaire russe aux insurgés, tant sur le plan matériel que par des actions clandestines de formation. Les intérêts de la Russie en Afghanistan sont divers mais se concentrent en particulier sur la lutte contre le terrorisme, et l’affaiblissement de la position américaine à ses abords.

Le regain d’intérêt de la Russie pour l’Afghanistan a été fortement lié à l’apparition et au développement de l’ISKP à la frontière afghano-pakistanaise. La perméabilité de la frontière nord de l’Afghanistan avec des États souffrant eux même de fortes problématiques de radicalisation et d’un risque latent d’insurrection islamiste et communiquant directement avec le territoire russe rend cette nouvelle présence directement menaçante pour Moscou. Les ex-républiques soviétiques du Turkménistan, de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan sont tiraillées sur leur propre sol par l’héritage soviétique sur le plan politique et culturel (notamment dans le rapport au fait religieux), et la résilience d’une forte tradition islamique, plus ou moins rigoriste dans les espaces ruraux frontaliers de l’Afghanistan. Le départ en 2015 de Gulmurod Khalimov pour la Syrie où il devient rapidement ministre de la guerre de Daech sonne comme un signal d’alarme [3]. Les Taliban sont alors identifiés comme un pouvoir, certes islamiste, mais local et nationaliste, et seul à même de garantir la stabilité de l’Afghanistan. Leur lutte sans concession contre l’Etat islamique sur le sol afghan donne des perspectives de sécurité à Moscou quant au risque de déstabilisation de son étranger proche par l’infiltration de Daech. Dès lors, la Russie n’aura de cesse de décrédibiliser le gouvernement soutenu par les Etats-Unis. Le maintien des diplomates russes en poste à Kaboul après la chute de la ville, et l’accueil favorable des premières déclarations des insurgés laissent supposer l’existence de garanties données quant au contrôle ferme de la frontière nord du pays, et l’absence d’ingérence menée depuis l’Afghanistan vers les républiques ex-soviétiques. Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe, a ainsi déclaré « le fait que les talibans à Kaboul proclament et démontrent dans la pratique leur disposition à respecter les opinions des autres constitue, à mon sens, un signal positif ».

Par la même occasion, la Russie trouvera certainement dans un Afghanistan pacifié, ou à tout le moins contrôlé, la possibilité de développer des programmes d’infrastructures lui apportant à terme un débouché économique vers l’océan Indien. On retrouve, intangibles, les vieilles obsessions du Grand Jeu et de la poussée vers le sud de l’Empire russe.

Iran : ni ami, ni ennemi

Les relations entre la République islamique d’Iran et l’Émirat islamique d’Afghanistan seront sans aucun doute parmi les plus sensibles à gérer pour les Taliban puisqu’elles touchent à une dimension idéologique absente des accords passés avec les autres États frontaliers. L’Iran se réjouit très certainement de la défaite américaine et du retrait chaotique des forces occidentales à sa frontière orientale. Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères a déclaré ce lundi 16 août « la violence et la guerre - comme l’occupation - ne résolvent jamais les problèmes ». L’importance des échanges économiques transfrontaliers permet également une base de dialogue pragmatique qui a conduit à la réouverture rapide des postes frontières contrôlés par les Taliban et la reprise des échanges à un rythme normal dès la fin du mois de juillet 2021. Là encore, des projets d’infrastructures bénéficieront sans aucun doute d’une stabilité retrouvée dans le pays, et dans une perspective de développement économique, il est probable que le futur Émirat islamique soit enclin à maintenir des relations cordiales avec son voisin persan.

Sur ces bases de dialogue ont pu être organisées dans les derniers mois de nombreuses visites diplomatiques de représentants politiques des Taliban auprès du pouvoir iranien. Des échanges diplomatiques ont eu lieu sur des sujets très variés, aussi bien sur des questions économiques que sur la gestion des flux de réfugiés et travailleurs transfrontaliers, ou encore sur la crise sanitaire liée à la diffusion de la Covid-19. Mais les points d’achoppement existent et sont, malgré tout, nombreux. Puissance radicale sunnite, les Taliban sont aujourd’hui aux commandes d’un État qui compte une minorité chiite représentant environ 20% de la population. Les premières remontés d’information des zones capturées par les insurgés font mention d’exactions commises à l’encontre de cette minorité hazara, qui sans avoir été systématiquement ciblées de manière violente sous le premier régime taliban ont subi de nombreuses discriminations et violences susceptibles de se reproduire. L’Iran a également été soumis à une forte pression migratoire au cours du conflit afghan et craint de voir cette pression s’accentuer encore sous l’effet des nouvelles mesures politiques prises par les Taliban. L’utilisation par l’Iran de supplétifs afghans sur plusieurs théâtres est d’ailleurs mal accueillie par les Taliban, et pourrait servir de levier de pression pour l’Iran. Enfin, Téhéran est engagé au Moyen-Orient dans une lutte militaire et politique d’influence et d’affaiblissement des groupes sunnites, notamment djihadistes. La proximité idéologique des Taliban avec certains de ces groupes pourrait entrainer à termes d’importantes frictions entre les deux États.

Le maintien d’un dialogue diplomatique et de relations centrées sur la déconfliction afin d’éviter toute situation crisogène est certainement au cœur des dernières rencontres entre le gouvernement iranien et les responsables des Taliban. Malgré le maintien de la représentation diplomatique à Kaboul, la réduction du personnel diplomatique iranien en Afghanistan souligne toutefois le niveau limité de confiance que les Iraniens accordent au groupe à ce stade. L’importance pour l’Afghanistan de maintenir ouverte sa frontière ouest et de ne pas entrer en conflit avec son voisin iranien jouera certainement dans le positionnement futur des Taliban quant aux exigences iraniennes.

Chine : le pragmatisme prudent

La Chine, elle aussi, ne peut que se réjouir de la défaite américaine et de la diminution de l’influence des Etats-Unis en Asie centrale. Comme évoqué dans un précédent article consacré à la relation sino-afghane, Pékin a toujours ménagé toutes les parties prenantes au conflit afghan afin de s’assurer des relations apaisées avec quiconque sortirait vainqueur de ce conflit. Cela étant dit, les objectifs chinois au lendemain de la prise de pouvoir par les Taliban sont on ne peut plus clairs et déjà réitérés. La rupture des liens avec les groupes terroristes actifs sur le sol chinois, et en particulier le Parti islamiste du Turkestan oriental qui cristallise une partie de l’opposition ouïghour aux politiques de modifications ethniques et de contrôle social mises en œuvre au Xinjiang par les autorités chinoises est la priorité absolue de Pékin dans la sortie de crise en Afghanistan. Le maintien de l’ambassade chinoise à Kaboul et les annonces favorables à l’arrivée des Taliban ont été rapides après la chute de la capitale, mais se sont accompagnés d’un rappel public des exigences chinoises en matière de contre-terrorisme. La capacité réelle des Taliban à contrôler les groupes étrangers qui les ont soutenus et qu’ils ont accueillis depuis tant d’année sur le sol afghan est l’une des grandes inconnues des prochains mois et inquiète particulièrement la Chine.

Toutefois d’autres éléments confortent Xi Jinping dans son positionnement favorable à la stabilisation de l’Afghanistan sous le contrôle des Taliban. La Chine a en effet des intérêts économiques majeurs en Afghanistan, tant par le contrôle d’importantes ressources minières jusqu’à présents inexploitables, notamment à Mes Aynak, que par la possibilité d’y développer des infrastructures à même de poursuivre la croissance des nouvelles routes de la soie, le projet Belt and Road. L’Afghanistan pourrait alors retrouver sa place de carrefour commercial entre Orient et Occident. Cette perspective est toutefois hypothétique et subordonnée à la capacité des Taliban à se faire reconnaitre internationalement et à assurer la stabilité sécuritaire et économique du pays.

Turquie : l’opportunisme panislamique

La Turquie du président Erdogan déploie depuis plusieurs années des moyens considérables pour s’assurer un rôle de premier plan comme puissance politique dans le monde sunnite. Dans un mélange de néo-ottomanisme s’appuyant aussi bien sur la dimension islamique sunnite que sur l’héritage turçique, Ankara souhaite étendre son aire d’influence du Moyen-Orient à l’Asie centrale. Le tournant religieux pris par les politiques intérieures menées par Erdogan, les politiques menées en Syrie, et notamment le soutien à des groupes rebelles islamistes, et la capacité à se présenter comme un modèle d’équilibre entre le positionnement rigoriste et une relative modernité politique et économique font de la Turquie contemporaine un Etat bien plus proche de l’Émirat islamique d’Afghanistan que dans les années 1990. La relation avec les Taliban est toutefois bien moins développée que pour les autres États que nous venons d’évoquer.

Membre de l’OTAN, la Turquie a participé aux opérations sous commandement Américain en Afghanistan et est encore aujourd’hui officiellement en charge de la sécurisation de l’aéroport de Kaboul. Son offre de poursuivre cette mission après la prise de contrôle du pays par les Taliban a d’ailleurs été immédiatement repoussée par les responsables politiques de l’Émirat. Les turcs ont néanmoins assumé cette semaine le maintien de leur représentation diplomatique et ont assuré les Taliban de leur soutien dans le processus de transition du pouvoir. La présence sur le sol turc d’un nombre important de réfugiés afghans, et la crainte de voir ce nombre croitre encore après les récents événements poussent également la Turquie à s’assurer de relations apaisées avec les maitres du palais présidentiel de Kaboul. La construction d’un mur à la frontière turco-iranienne et les récents déplacements sur ce chantier du ministre turc de la Défense ont souligné l’importance capitale de ce dernier enjeu dans le champ politique turc.

La question de l’accueil qui sera réservé par les Taliban à ces déclarations des autorités turques reste à déterminer. Toutefois le fort besoin de reconnaissance international qui caractérise leur prise de pouvoir devrait permettre à la Turquie de s’infiltrer plus avant dans le nouveau jeu d’influence à Kaboul.

Conclusion

En définitive, pour des raisons variées mais toujours nuancées, les Taliban pourront compter sur le soutien de puissances régionales majeures, dont deux disposent d’un siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations unies. Ce soutien est toutefois subordonné à un contrôle effectif des mouvances islamistes régionales qui devront, à tout le moins, opérer de façon discrète sur le sol afghan. La capacité des Taliban à gérer ce jeu d’équilibre entre la crédibilité du mouvement comme puissance islamiste arrivée au pouvoir par le djihad et liée intimement à Al-Qaïda et au djihad international, et la nécessité vitale de maintenir les apparences pour s’assurer le soutien de ses puissants voisins n’est pas acquise et conditionnera très largement le développement futur de l’Afghanistan, tant sur le plan politique qu’économique.

Lire également :
Ainsi s’achève la guerre d’Afghanistan ?

Publié le 18/08/2021


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il traite régulièrement de la géopolitique de la zone afghano-pakistanaise et des questions de terrorisme et de radicalisation.


 


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