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Passée pratiquement sous silence par une actualité internationale alors particulièrement riche - question du Groenland, rencontre américano-russe portant sur l’Ukraine, menace d’une opération aéromaritime de Washington contre l’Iran… -, l’offensive du régime syrien contre les Kurdes, initiée le 13 janvier mais dont les combats d’Alep fin 2025/début 2026 avaient été le prodrome, s’avère pourtant un nouveau jalon historique de la guerre civile syrienne : en l’espace de quelques jours, les forces de Damas ont reconquis la majorité des territoires tenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS), y compris de potentielles places-fortes comme Raqqa ou des infrastructures carcérales éminemment sensibles comme celles regroupant les djihadistes de Daech et leur famille faits prisonniers par les Kurdes ces dernières années. Seules les zones de peuplement à majorité kurdes se trouvent encore aux mains des FDS : la poche de Kobané, au nord, et une bande territoriale dans le nord-est, articulée autour des villes de Tall Tamr, Al-Hassaké et Al-Qamishli.
Alors que le régime syrien masse ses troupes devant les derniers territoires de l’Administration autonome du nord-est syrien (AANES), cet article entend dresser un point de situation en répondant aux questions suivantes : Que s’est-il passé ? Pourquoi une telle offensive maintenant ? Comment se fait-il que les Kurdes n’aient pas résisté davantage ? Quid des prisonniers de l’Etat islamique ? Quelle réaction des Etats-Unis et, plus largement, de la communauté internationale ? Quel avenir pour les Kurdes désormais ?
Le 13 janvier, l’armée syrienne a lancé une offensive à l’est d’Alep en déclarant Maskanah et Deir Hafer zones militaires fermées, accusant les FDS d’y concentrer des forces et d’y mener des attaques par drones. Ces localités constituaient, avec Tabqa, les derniers territoires kurdes à l’ouest de l’Euphrate. Les FDS ont alors détruit plusieurs ponts tandis que des affrontements éclataient autour du barrage de Tishrin, l’un des rares points de franchissement du lac Assad. Face à l’acharnement des troupes syriennes à l’ouest de l’Euphrate en dépit des appels à la désescalade, les FDS ont annoncé le 15 janvier fermer les principaux points de passage entre les zones sous leur contrôle et le reste du pays à Tabqa, Raqqa et Deir-ez-Zor.
Afin, officiellement, de « laisser une chance aux négociations » [1], les FDS annoncent le 16 janvier l’évacuation de Deir Hafer, retrait marqué par des affrontements malgré un accord de désescalade. Achevé le 17 janvier, ce retrait permet à l’armée syrienne de reprendre Deir Hafer et Maskanah. Dans le même temps, des chefs tribaux arabes de la région Deir-ez-Zor - qui avaient déjà fomenté de meurtrières rébellions contre les Kurdes fin 2023 - ont affirmé se tenir prêts à prendre les armes aux côtés de Damas contre les Kurdes.
Parallèlement, les États-Unis s’imposent en médiateur et essayent de faire cesser les violences et d’encourager l’intégration des FDS aux nouvelles institutions syriennes afin que cessent les violences. Le 17 janvier, une réunion pour le moins tendue, organisée à Erbil entre des responsables kurdes et une délégation américaine, a concrétisé la rupture entre les deux anciens alliés, les deux parties se rejetant la responsabilité des violences : les FDS ont accusé les Etats-Unis de ne pas avoir respecté leurs engagements selon lesquels les Kurdes seraient autorisés à administrer des zones à majorité kurde et ne devraient mettre à disposition de l’armée syrienne qu’une brigade qui resterait stationnée dans le nord-est, tandis que les Etats-Unis ont reproché aux Kurdes d’avoir retardé la mise en œuvre de l’accord d’intégration signé en mars 2025 entre les FDS et Damas [2], et de chercher à acquérir le soutien d’Israël [3]. De son côté, le président syrien Ahmed al-Charaa, dans une volonté d’encourager les Kurdes à cesser le combat et à intégrer les nouvelles institutions syriennes, publie un décret spécial déclarant le kurde comme langue nationale officielle de la Syrie, annonce faire du nouvel an kurde (le Newroz) un jour férié national et accorde la nationalité à l’intégralité des Kurdes syriens [4].
Le 18 janvier, Tabqa tombe presque sans combats, suivie de Raqqa et de l’ensemble des zones à l’est de Deir-ez-Zor, incluant les principaux champs pétroliers et gaziers, particulièrement convoités par Damas qui commencera à les remettre en exploitation six jours plus tard, le 24 janvier [5]. La même journée, un accord est conclu entre l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack, et le président syrien Ahmed al-Charaa prévoyant un cessez-le-feu, l’intégration des FDS dans les nouvelles institutions syriennes et le rétablissement du contrôle gouvernemental sur Raqqa, Deir-ez-Zor et progressivement Hassaké ; il s’agit là de la plus importante concession faite par les Etats-Unis à Damas concernant le sort des Kurdes syriens, dont une large partie a exprimé sa déception et le sentiment d’avoir été abandonnés, voire trahis par les Etats-Unis [6] : cet accord acte non seulement la fin définitive du soutien américain aux Kurdes mais, surtout, la fin de plus d’une décennie d’administration kurde du nord-est de la Syrie et de ce que beaucoup ont appelé le « rêve » [7] d’une région autonome du kurde syrienne, voire du « laboratoire à ciel ouvert » [8] du confédéralisme démocratique, du communalisme et d’une nouvelle forme de démocratie participative [9].
Malgré l’annonce officielle de cette trêve et les appels de l’armée américaine à ce que les forces syriennes cessent leur offensive, les combats se poursuivent les 19 et 20 janvier, notamment autour de prisons et camps de détention abritant des détenus de l’État islamique. Le 20 janvier, un nouveau cessez-le-feu est proclamé unilatéralement par le gouvernement syrien, engageant temporairement ses troupes à rester à distance des villes de Hassaké, Qamishli et Kobané ; Damas offre aux autorités kurdes un délai de quatre jours pour élaborer les modalités de l’intégration des zones encore sous leur contrôle aux nouvelles institutions syriennes [10]. Toutefois, les FDS dénoncent rapidement de nouvelles violations, tandis que les affrontements se poursuivent autour de Hasakah et de Kobané, déclarée assiégée. Les jours suivants, malgré des discussions sur une possible prolongation de la trêve, la situation reste marquée par son instabilité et une potentielle reprise rapide des combats, les forces syriennes et kurdes se regroupant de part et d’autre de la ligne de front pour de potentiels futurs affrontements [11]. La trêve a été officiellement prolongée de quinze jours le 24 janvier afin de laisser le temps au transfert d’une partie des prisonniers djihadistes (cf. infra) détenus en Syrie vers l’Irak, sous l’égide des Etats-Unis [12].
Aucune estimation du nombre de pertes n’est à ce jour disponible. Toutefois, les affrontements ne se sont pas avérés particulièrement meurtriers, tant pour les forces combattantes que pour les populations civiles : il a s’agit ici essentiellement d’une guerre de mouvement et de retraites répétées des forces kurdes.
L’offensive de Damas s’inscrit dans le cadre du refus des FDS d’intégrer les nouvelles institutions et forces syriennes créées sur les ruines du régime de Bachar al-Assad par Ahmed al-Charra, président intérimaire syrien, fin décembre 2024. En effet, depuis l’avènement du nouveau régime, les relations entre Damas et les FDS, seule entité politique et militaire majeure - avec Israël, qui occupe de petites portions territoriales dans le sud-ouest du pays - à empêcher la réunification totale de la Syrie, sont pour le moins adverses : concomitamment à des affrontements réguliers [13], les nouvelles autorités syriennes et les Kurdes sont engagés dans d’âpres négociations qui, si elles ont abouti en mars 2025 en un accord par lequel les FDS acceptent d’intégrer les nouvelles institutions syriennes, se sont poursuivies tout au long de l’année 2025 afin d’implémenter ledit accord dont les FDS ont cherché, autant que possible, à retarder la mise en application, en dépit des menaces et mises en garde toujours plus prononcées de Damas et de la Turquie. La volonté des Kurdes à militer pour un Etat fédéral et à retarder l’application de l’accord s’est montrée d’autant plus irritante pour Damas que le contrôle des territoires tenus par les FDS est, pour les nouvelles autorités syriennes, un enjeu de légitimité politique majeur, autant qu’un impératif économique : les champs pétrolifères les plus riches et les plus lucratifs du pays se trouvaient en effet sous le contrôle des Kurdes, de même que de notables ressources agricoles dans le nord-est du pays.
Après plus d’un an de négociations essentiellement infructueuses, alors que la date butoir (le 31 décembre 2025) donnée par la Turquie et Damas aux FDS pour s’intégrer aux nouvelles institutions syriennes approchait [14] (et après avoir contenu toute action armée d’ampleur contre les Kurdes afin de ne pas dissuader les puissances occidentales de normaliser leurs relations avec le nouveau régime et lever les sanctions pesant sur le pays), le gouvernement syrien a conduit un premier « test », tant vis-à-vis des Kurdes que de la communauté internationale, fin 2025 et début 2026 en initiant une série d’escarmouches contre les quartiers à majorité kurde tenus par les FDS dans le nord d’Alep, en particulier celui de Cheikh Maqsoud, avant de lancer une véritable offensive le 6 janvier qui a abouti, le 10 janvier, à un accord de cessez-le-feu par lequel les FDS acceptaient d’abandonner leurs positions à Alep et de se replier dans le nord-est du pays.
La réussite de cette opération a permis à Damas non seulement de confirmer le désintérêt désormais porté par la communauté internationale aux Kurdes syriens, mais aussi le manque croissant de soutien populaire dont les FDS pâtissent en-dehors des zones kurdes : l’AANES, avant même la chute de Bachar al-Assad mais encore plus depuis l’avènement du régime d’Ahmed al-Charaa, est en effet confronté à des fragilités internes croissantes, en particulier parmi les tribus arabes de Raqqa, de Deir-ez-Zor et de Hassaké dont une partie, dès le début des affrontements à Alep le 22 décembre, avaient publiquement appelé à une mobilisation générale contre les FDS [15].
Enfin, outre une confiance à l’endroit du soutien que la Turquie lui a apporté durant son offensive [16], Ahmed al-Charra s’est assuré que ni Israël, ni les Etats-Unis n’interviennent en faveur des Kurdes. En ce qui concerne les Etats-Unis, trois éléments ont permis de lui obtenir cette garantie : premièrement, la seconde administration Trump avait initié un retrait des forces américaines de Syrie dès sa prise de pouvoir [17], ne laissant que quelques centaines de soldats chargés essentiellement de lutter contre l’Etat islamique. Deuxièmement, le président américain a rapidement normalisé ses relations avec son homologue syrien [18], levant les sanctions contre la Syrie et l’accueillant dans la coalition internationale contre Daech [19]. Enfin, le gouvernement syrien aurait reçu un message de la Turquie, début janvier 2026, lui indiquant que Washington ne s’opposerait pas à une opération contre les FDS si les civils kurdes étaient épargnés [20]. Concernant Israël en revanche, les négociations auraient pu se montrer plus complexes : l’Etat hébreu n’a pas hésité à bombarder intensivement l’armée syrienne afin de venir au secours des druzes durant l’été 2025, et occupe une partie du territoire syrien (le Golan, mais aussi de maigres portions de son piémont). Des contacts entre les FDS et Israël ayant été établis ces derniers mois, il n’apparaissait pas improbable que les forces israéliennes puissent venir au secours des Kurdes [21] afin de maintenir la Syrie divisée et, partant, en faire une moindre menace pour Israël. Il n’en a finalement rien été : lors d’une rencontre entre responsables israéliens, syriens et américains à Paris le 5 et 6 janvier 2026, les parties israélienne et syrienne ont convenu de normaliser progressivement leurs relations en s’inspirant du traité de paix israélo-jordanien de 1994 [22]. Evoquant la possibilité d’une offensive prochaine visant à conquérir les territoires sous contrôle kurde, la délégation syrienne n’aurait obtenu aucune objection des Israéliens [23].
Ainsi, le lancement de l’offensive de Damas visant à reconquérir les territoires sous contrôle des FDS s’explique premièrement par l’expiration du délai laissé à ces derniers pour intégrer les nouvelles institutions syriennes ; deuxièmement, par la fragilisation croissante du soutien dont bénéficie les FDS ; troisièmement, par l’assurance d’un soutien militaire de la Turquie ; quatrièmement, par l’obtention de la garantie, de la part des Etats-Unis et d’Israël, qu’ils n’interviendraient pas en faveur des Kurdes.
Plusieurs facteurs expliquent que les Kurdes n’aient, semble-t-il, pas résisté davantage et qu’ils aient perdu en si peu de jours de tels pans de territoire.
Premièrement, il convient de définir ici les territoires en jeu : à l’exception des pôles urbains de Deir Hafir, Tabqa et Raqqa, l’essentiel du terrain conquis par les forces syriennes consiste en vastes rurales sans relief ni obstacle particuliers, favorisant la mobilité des troupes et la vélocité des manœuvres. La Turquie, en revanche, avait eu à affronter lors de ses précédentes opérations contre les forces kurdes, des conditions bien plus adverses : terrain très accidenté dans le canton d’Afrin (opération Rameau d’Olivier, 2018) ou parcouru de coupures humides et d’un tissu urbain plus étoffé dans le nord du pays (opération Source de Paix, 2019), favorisant nettement la défense et handicapant la mobilité des troupes attaquantes. Les vastes étendues désertiques à l’est de l’Euphrate qu’ont remporté en tout au plus une journée les forces syriennes, n’ont en réalité pratiquement pas fait l’objet d’une défense par les FDS, en cela qu’elles étaient, par nature, quasi-indéfendables.
Cette problématique des territoires à défendre amène au deuxième facteur explicatif de la rapidité de la retraite des forces kurdes : celle des populations s’y trouvant. Sans soutien et collaboration des populations locales - ne serait-ce qu’en termes logistiques -, leur défense devient notablement plus ardue. Si ces populations sont, de surcroît, hostiles à la présence des défenseurs, le maintien de ces derniers paraît dès lors hautement hasardeux, tant sur le long que le moyen terme. Or, les territoires abandonnés par les FDS sont peuplés, dans leur très grande majorité, par des tribus arabes de plus en plus critiques de l’autorité kurde et qui, pour une partie d’entre elles, ont pris les armes alors que le régime syrien intensifiait ses opérations contre les FDS : les zones à l’est de l’Euphrate dans la région de Deir-ez-Zor ont ainsi été saisies, pour une large partie d’entre elles, par des milices arabes. A Tabqa, la population s’est empressée, lors de l’arrivée des troupes du régime, de déboulonner et détruire la statue d’une combattante kurde morte durant la libération de Raqqa [24] ; en d’autres endroits, l’armée syrienne a été accueillie en libératrice [25]. Ainsi, la rapidité avec laquelle les territoires de l’AANES ont été conquis ne s’explique pas tant par une supériorité militaire de l’armée syrienne, mais davantage par l’abandon de ces derniers par les FDS, qui ont préféré ne pas s’épuiser à conserver des territoires difficilement défendables tant en raison de leur nature géographique que de l’hostilité des populations locales. Cette raison explique pourquoi cette escalade sécuritaire n’a pas causé, pour le moment, autant de morts que l’ampleur des territoires conquis pourrait le laisser penser : les FDS ont battu en retraite vers les véritables bastions kurdes - Kobané, Hassaké et Qamishli notamment - et abandonné sans combattre les territoires à dominante arabe.
Enfin, si ce facteur n’est pas déterminant dans le succès de l’offensive du régime syrien, il convient malgré tout de souligner le rôle joué par une certaine démotivation à se battre dans les rangs des FDS : abandonnés par les Etats-Unis et désormais sans alliés, les Kurdes ne peuvent que constater combien l’issue du combat penche en faveur de l’armée syrienne soutenue par la deuxième plus grande armée de l’OTAN, la Turquie. Des cas de combattants des FDS ayant déserté ou ayant préféré rejoindre les lignes de l’armée syrienne pour se rendre, un phénomène relativement inédit jusqu’ici, ont ainsi été rapportés ces derniers jours [26]. De fait, au-delà de l’inégalité potentielle du combat, un autre facteur vient alimenter une éventuelle démotivation : les promesses du président al-Charaa, communiquées en divers moments opportuns des affrontements, relatifs aux droits des Kurdes. Si la concrétisation de ces engagements (la naturalisation de milliers de Kurdes, la reconnaissance de Newroz comme fête nationale ou encore l’inscription du kurde comme l’une des langues officielles du pays, rendant donc possible son enseignement à l’école, la publication d’ouvrages en kurde, etc., ce qui était impossible à l’époque baasiste) ne pourra se vérifier que sur le moyen et le long terme, il n’en demeure pas moins que ces promesses sont une première pour les Kurdes : si les engagements de la présidence syrienne sont tenus, les Kurdes pourraient, normalement, vivre publiquement et selon leurs traditions culturelles, sans avoir besoin de les dissimuler ou les restreindre, voire de craindre des représailles juridiques ou sécuritaires. Pour beaucoup de Kurdes, une telle perspective peut apparaître comme une très bonne raison de ne plus se battre, eux qui avaient pris les armes pour, précisément, défendre leurs droits et leur culture.
L’une des craintes de la communauté internationale - et d’une partie des Syriens - liée aux affrontements de ces derniers jours est celle, tout comme lors de l’offensive turque en 2019, d’un chaos pouvant profiter aux milliers de prisonniers daechis détenus par les Kurdes et qui, pour une large partie d’entre eux, sont passés sous la responsabilité des autorités syriennes à l’aune des affrontements ayant opposé le régime syrien aux FDS. De fait, dès le 19 janvier, des affrontements ont éclaté à proximité de la prison d’al-Shadaddah [27], provoquant, selon les FDS, l’évasion de 1 500 combattants de l’Etat islamique [28] ; un chiffre contenu à 200 par les Etats-Unis, qui ont par ailleurs précisé qu’il s’agissait de combattants « de faible niveau » et qu’une large partie d’entre eux ont été recapturés par l’armée syrienne une fois les Kurdes partis de la ville [29].
Au-delà des épisodiques évasions, la question de la gestion des camps de prisonniers que les forces kurdes ont quitté durant leur retraite a été pris à bras-le-corps par les Etats-Unis : craignant que le régime syrien, lui-même issu d’une mouvance djihadiste, ne parvienne pas à gérer ces détenus, Washington a déjà initié, dès le mercredi 21 janvier, le rapatriement de 7 000 djihadistes et membres de leur famille vers l’Irak, tout en appelant, aux côtés des autorités irakiennes, les pays ayant encore des ressortissants détenus en Syrie - et désormais en Irak - à les rapatrier au plus vite. Une majorité des 6 000 djihadistes restants détenus en Syrie seraient encore aux mains des Kurdes, notamment dans les prisons de Gweiran et Derik [30].
L’administration Trump, qui avait délaissé les Kurdes lors de l’offensive turque en 2019, n’a pas caché son désintérêt pour le dossier kurde et son souhait de se désengager de Syrie, et d’en rapatrier définitivement toutes les troupes encore présentes en cas d’affrontements entre le régime syrien et les Kurdes [31]. La posture américaine, centrée sur la désescalade et la résolution pacifique du conflit, n’a, de fait, pas été en faveur des Kurdes : lors de la réunion du 17 janvier à Erbil, l’envoyé spécial des Etats-Unis pour la Syrie aurait tenu des propos particulièrement éloquents : « Vous [les FDS] voulez toujours traiter la situation comme si Bachar al-Assad dirigeait la Syrie… Il y a un changement fondamental : Damas est aujourd’hui notre partenaire » [32]. Cette prise de position en faveur de Damas explique l’accord conclu le lendemain par Tom Barrack avec le président syrien à Damas, par lequel les Etats-Unis soutiennent officiellement la fin de l’AANES et l’intégration des FDS dans les nouvelles institutions syriennes. Le Pentagone envisagerait d’ailleurs, maintenant que l’AANES semble sur le point de disparaître, d’évacuer définitivement le dernier contingent américain présent en Syrie (environ un millier d’hommes) [33].
Le reste de la communauté internationale, qui s’était mobilisée en 2019 au profit des Kurdes - le Canada ayant par exemple cessé d’exporter des composants militaires à la Turquie [34] - n’a semblé accorder qu’une attention mineure à ces événements et a appelé cette fois les violences à prendre fin en encourageant les Kurdes à respecter l’accord de mars 2025 par lequel ils s’engageaient à intégrer les institutions syriennes.
L’avenir des Kurdes demeure incertain à ce stade. Sans alliés ni partenaires notables, deux choix s’offrent désormais à eux : accepter de s’intégrer aux nouvelles institutions syriennes et mettre fin à plus d’une décennie d’autonomie politique sur un territoire acquis au prix de milliers de morts ; refuser l’intégration, et s’exposer à une très probable nouvelle offensive de l’armée syrienne et de ses alliés qui devrait, normalement, se solder par la victoire de ces derniers. Le refus des Kurdes syriens d’embrasser pleinement l’accord de mars 2025 tient, notamment, aux épisodes meurtriers de l’année 2025 (massacre des Alaouites sur la côte syrienne en mars et avril, exactions contre les druzes en juillet…) ayant témoigné de la situation précaire des minorités dans la Syrie d’al-Charaa, en dépit de ses promesses de rendre « inclusif » son pays et d’y respecter toutes les ethnies et religions.
De fait, si le régime syrien cherche à privilégier une intégration négociée, assortie de concessions culturelles et symboliques, celle-ci demeure profondément asymétrique et placée sous un strict contrôle central, sans garantie durable d’autonomie. Privés du soutien américain et sans allié international capable de contrebalancer Damas, les Kurdes se retrouvent isolés et contraints de composer avec un régime historiquement hostile au fédéralisme que promouvait l’AANES. À moyen terme, et quel que soit la décision que les FDS prendront dans les prochains jours, les Kurdes feront probablement face à une certaine marginalisation politique et économique, accentuée par les tensions avec certaines tribus arabes ; en toile de fond, la menace de l’Etat islamique, particulièrement enclin à cibler ses adversaires historiques en Syrie que sont les Kurdes, risquera de contribuer à entretenir une situation sécuritaire relativement dégradée et incertaine. L’avenir des Kurdes dépendra surtout de leur capacité à préserver une cohésion interne et quelques acquis culturels et administratifs locaux, dans un cadre étatique syrien redevenu largement centralisé. Seuls les semaines et mois à venir pourront montrer si le président syrien tiendra ses promesses à cet égard.
Sitographie :
– Syrie : Al-Charaa scelle un compromis avec les Kurdes pour reprendre Deir Hafer, Le Monde, 17 janvier 2026,
https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/17/syrie-al-charaa-scelle-un-compromis-avec-les-kurdes-pour-reprendre-deir-hafer_6662934_3210.html
– Syria’s Kurds accept “sweetened” ceasefire deal, US envoy Barrack declares, Al-Monitor, janvier 2026,
https://www.al-monitor.com/originals/2026/01/syrias-kurds-accept-sweetened-ceasefire-deal-us-envoy-barrack-declares-sdf
– US envoy accused SDF chief of trying to drag Israel into Syria’s internal affairs, Middle East Eye, janvier 2026,
https://www.middleeasteye.net/news/us-envoy-accused-sdf-chief-trying-drag-israel-internal-syria-matters-sources-say
– Syria begins oil extraction from fields retaken from SDF, Anadolu Agency, janvier 2026,
https://www.aa.com.tr/en/middle-east/syria-begins-oil-extraction-fr4-om-fields-retaken-from-sdf/3809867
– Syria’s Kurds feel disappointed, abandoned by US after Damascus deal, France 24, 19 janvier 2026,
https://www.france24.com/en/live-news/20260119-syria-s-kurds-feel-disappointed-abandoned-by-us-after-damascus-deal
– The Kurdish dream of autonomy in Syria ends, Le Monde (English edition), 19 janvier 2026,
https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/01/19/the-kurdish-dream-of-autonomy-in-syria-ends_6749581_4.html
– Kurdistan : oui, le peuple peut changer les choses – l’expérience du Rojava, Autogestion, s.d.,
https://autogestion.asso.fr/kurdistan-oui-le-peuple-peut-changer-les-choses-lexperience-du-rojava/
– Rojava : le crépuscule d’une expérience d’autonomie et d’écologie, Reporterre, s.d.,
https://reporterre.net/Rojava-le-crepuscule-d-une-experience-d-autonomie-et-d-ecologie
– Syrian presidency gives Kurdish force four days to agree on Hasaka integration plan, Al Arabiya English, 20 janvier 2026,
https://english.alarabiya.net/News/middle-east/2026/01/20/syrian-presidency-gives-kurdish-force-four-days-to-agree-on-plan-for-integration-of-hasaka
– Syrian Kurdish forces mass as truce deadline looms, The Leader, janvier 2026,
https://www.theleader.com.au/story/9159904/syrian-kurdish-forces-mass-as-truce-deadline-looms/
– Syrian leadership statements on national unity, SANA, janvier 2026,
https://sana.sy/en/syria/2292298/
– Türkiye says it will back Syrian government if SDF fails to integrate, Hürriyet Daily News, janvier 2026,
https://www.hurriyetdailynews.com/turkiye-says-it-will-back-syrian-govt-if-sdf-fails-to-integrate-217368
– Syrian Arab tribes announce general mobilization against SDF, Türkiye Today, janvier 2026,
https://www.turkiyetoday.com/region/syrian-arab-tribes-announce-general-mobilization-against-sdf-3211753
– Ceasefire talks continue between Damascus and SDF amid Turkish drone strikes, Syriac Press, 21 janvier 2026,
https://syriacpress.com/blog/2026/01/21/ceasefire-talks-continue-between-damascus-and-sdf-amid-turkish-drone-strikes-and-security-incidents/
– U.S. weighs complete military withdrawal from Syria, The Wall Street Journal, janvier 2026,
https://www.wsj.com/world/middle-east/u-s-weighs-complete-military-withdrawal-from-syria-ae3ff68b
– Ahmed al-Sharaa meets Trump as US extends Syria sanctions relief, Al Jazeera, 10 novembre 2025,
https://www.aljazeera.com/news/2025/11/10/ahmed-al-sharaa-meets-trump-as-us-extends-syria-sanctions-relief
– Syria joining the anti-ISIS coalition is a westward pivot, Atlantic Council, janvier 2026,
https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/syria-joining-the-anti-isis-coalition-is-a-westward-pivot-with-opportunities-and-risks/
– How Syria’s Sharaa captured Kurdish-held areas while keeping US onside, Reuters, 21 janvier 2026,
https://www.reuters.com/world/middle-east/how-syrias-sharaa-captured-kurdish-held-areas-while-keeping-us-onside-2026-01-21/
– Turkey warns Syrian Kurds not to become Israeli pawns, Middle East Eye, janvier 2026,
https://www.middleeasteye.net/news/turkey-warns-syrian-kurds-dont-become-israeli-pawns-0
– Israel, Syria to finalize US-brokered security deal, i24NEWS, janvier 2026,
https://www.i24news.tv/en/news/israel/diplomacy/artc-israel-syria-to-finalize-u-s-brokered-security-deal-soon-as-developments-accelerating-noticeably-syrian-source-tells-i24news
– En Syrie, la chute de Raqqa signe l’arrêt des combats avec les forces kurdes, Le Figaro, 19 janvier 2026,
https://www.lefigaro.fr/international/en-syrie-la-chute-de-raqqa-signe-l-arret-des-combats-avec-les-forces-kurdes-20260119
– Kurdish-led forces clash with Syrian army at IS prison, The Guardian, 19 janvier 2026,
https://www.theguardian.com/world/2026/jan/19/kurdish-led-forces-clashes-syrian-army-prison-holding-is-inmates
– Syria : clashes allow IS prisoners to escape in Shaddadeh, Deutsche Welle, janvier 2026,
https://www.dw.com/en/syria-sdf-kurdish-clashes-is-prisoners-escape-shaddadeh/a-75572648
– US estimates 200 ISIS fighters escaped Shaddadi prison, Kurdistan24, janvier 2026,
https://www.kurdistan24.net/en/story/888667/us-estimates-200-isis-fighters-escaped-shaddadi-prison-amid-syrian-attacks
– L’épineux transfert des djihadistes de Syrie, Le Figaro, 25 janvier 2026,
https://www.lefigaro.fr/international/l-epineux-transfert-des-djihadistes-de-syrie-20260125
– Trump wants US troops out of Syria, says Robert F. Kennedy Jr., Anadolu Agency, janvier 2026,
https://www.aa.com.tr/en/americas/trump-wants-us-troops-out-of-syria-says-robert-f-kennedy-jr/3387829
– Canada export permits to Türkiye, Gouvernement du Canada, s.d.,
https://www.international.gc.ca/trade-commerce/controls-controles/reports-rapports/exp-permits-turkiye-licences-turkiye.aspx?lang=eng
Emile Bouvier
Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.
Notes
[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2026/01/17/syrie-al-charaa-scelle-un-compromis-avec-les-kurdes-pour-reprendre-deir-hafer_6662934_3210.html
[2] https://www.al-monitor.com/originals/2026/01/syrias-kurds-accept-sweetened-ceasefire-deal-us-envoy-barrack-declares-sdf
[3] https://www.middleeasteye.net/news/us-envoy-accused-sdf-chief-trying-drag-israel-internal-syria-matters-sources-say
[4] 20 % d’entre eux en avaient été déchus lors d’un recensement controversé en 1962, entre autres choses.
[5] https://www.aa.com.tr/en/middle-east/syria-begins-oil-extraction-fr4. om-fields-retaken-from-sdf/3809867
[6] https://www.france24.com/en/live-news/20260119-syria-s-kurds-feel-disappointed-abandoned-by-us-after-damascus-deal
[7] https://www.lemonde.fr/en/international/article/2026/01/19/the-kurdish-dream-of-autonomy-in-syria-ends_6749581_4.html
[8] https://autogestion.asso.fr/kurdistan-oui-le-peuple-peut-changer-les-choses-lexperience-du-rojava/
[10] https://english.alarabiya.net/News/middle-east/2026/01/20/syrian-presidency-gives-kurdish-force-four-days-to-agree-on-plan-for-integration-of-hasaka
[13] A l’instar des opérations menées par la Turquie et ses mercenaires syriens, aujourd’hui intégrés dans l’armée syrienne, contre les FDS, du 30 novembre 2024 au 12 avril 2025, ou encore des réguliers accroches dans les quartiers nord d’Alep en particulier.
[14] https://www.hurriyetdailynews.com/turkiye-says-it-will-back-syrian-govt-if-sdf-fails-to-integrate-217368
[15] https://www.turkiyetoday.com/region/syrian-arab-tribes-announce-general-mobilization-against-sdf-3211753
[16] https://syriacpress.com/blog/2026/01/21/ceasefire-talks-continue-between-damascus-and-sdf-amid-turkish-drone-strikes-and-security-incidents/
[17] https://www.wsj.com/world/middle-east/u-s-weighs-complete-military-withdrawal-from-syria-ae3ff68b
[18] https://www.aljazeera.com/news/2025/11/10/ahmed-al-sharaa-meets-trump-as-us-extends-syria-sanctions-relief
[19] https://www.atlanticcouncil.org/blogs/menasource/syria-joining-the-anti-isis-coalition-is-a-westward-pivot-with-opportunities-and-risks/
[20] https://www.reuters.com/world/middle-east/how-syrias-sharaa-captured-kurdish-held-areas-while-keeping-us-onside-2026-01-21/
[22] https://www.i24news.tv/en/news/israel/diplomacy/artc-israel-syria-to-finalize-u-s-brokered-security-deal-soon-as-developments-accelerating-noticeably-syrian-source-tells-i24news
[23] https://www.reuters.com/world/middle-east/how-syrias-sharaa-captured-kurdish-held-areas-while-keeping-us-onside-2026-01-21/
[24] https://www.lefigaro.fr/international/en-syrie-la-chute-de-raqqa-signe-l-arret-des-combats-avec-les-forces-kurdes-20260119
[27] https://www.theguardian.com/world/2026/jan/19/kurdish-led-forces-clashes-syrian-army-prison-holding-is-inmates
[29] https://www.kurdistan24.net/en/story/888667/us-estimates-200-isis-fighters-escaped-shaddadi-prison-amid-syrian-attacks
[31] https://www.aa.com.tr/en/americas/trump-wants-us-troops-out-of-syria-says-robert-f-kennedy-jr/3387829
[32] https://www.middleeasteye.net/news/us-envoy-accused-sdf-chief-trying-drag-israel-internal-syria-matters-sources-say
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