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Polymathe sabéen à la cour de Bagdad : Thābit Ibn Qurra al-Ḥarrānī al-Ṣābiʿ (836-901)

Par Florence Somer
Publié le 29/08/2025 • modifié le 29/08/2025 • Durée de lecture : 7 minutes

Pierre avec un carré magique. Chantier de fouille de Ḥarrān. Crédits photos : Neslihan Kaya

Comme l’indique sa nisbaʿ, Thābit était géographiquement originaire de Ḥarrān et religieusement affilié aux Sabéens.
Carrefour culturel et religieux, situé dans la province de Diyār Muḍar (sud-ouest de l’actuelle Turquie) également appelé Jazīra (île), la localité de Ḥarrān et ses différentes communautés religieuses sont restées protégées, jusqu’au Xe siècle au moins, en raison de la géographie particulière du lieu. Située entre les mondes arabes et byzantins, cette ville abrite des tribus arabes rivales (qaysites, yéménites), des troupes abbassides, des Kurdes, des chrétiens jacobites et nestoriens, des administrateurs persans liés à la cour abbasside. Quelques Turcs sont également recensés - notamment les Mamelouks sur lesquels s’est appuyé le calife al-Muʿtaṣim (833-842) quelques années auparavant - et leur présence, encore minoritaire, s’affirmera à l’époque où les tribus oghouzes arriveront des steppes d’Asie centrale pour former l’Empire seldjoukide au XIe siècle.

Les Sabéens remis en question

Quant aux Sabéens, leur réalité fait débat dans la communauté scientifique. La question de leur existence en tant que groupe religieux aussi bien que l’identification aux al-ṣābiʿūn, ou al-ṣābiʿa [1] mentionnés dans le Coran (s. 2:62, 5:69, 22:17), est sujette à questions.

La source la plus fiable pour conforter l’existence des Sabéens est al-Bīrūnī (973-1048) qui les mentionne en tant que ṣābi’a et les distingue des Mandéens, un autre groupe de Sabéens irakiens et iraniens. Leur existence ressort dans plusieurs de ses œuvres, en particulier dans son Kitāb al-Āthār al-Bāqiya ʿan al-Qurūn al-Khāliya (Livre des vestiges des siècles passés), où il consacre un chapitre aux religions et aux calendriers des peuples anciens, et où apparaissent les Sabéens de Ḥarrān [2]. Il les décrit avec neutralité (à la différence d’autres auteurs musulmans) comme un groupe syncrétiste païen mêlant traditions astrales mésopotamiennes, hermétisme-néoplatonicien et influences hellénistiques. Ils possèdent des temples qu’ils dédient aux planètes, à la Lune (Sīn) et au Soleil. Des sacrifices et prières suivent la position des astres et le calendrier lunaire avec des fêtes particulières aux équinoxes et solstices. Sous les Abbassides, les Sabéens bénéficiaient d’un statut de « gens du Livre » (ahl al-kitāb) reconnu dans le Coran, leur évitant les persécutions en tant que païens. Mais à son époque, al-Bīrūnī note que le groupe est en voie de disparition, ses membres persécutés ou convertis. Il écrit que le temple principal au dieu lunaire Sīn a été détruit peu avant son passage, probablement sous les Bouyides en 1032. A la suite d’al-Īrūnī, al-Masʿūdī (Xᵉ siècle) et Ibn al-Nadīm (Xᵉ siècle) mentionnent aussi les Sabéens de Ḥarrān mais avec moins de détails et al-Shahrastānī (XIIᵉ siècle) reprend en partie les observations d’al-Bīrūnī, mais après leur disparition.

Néanmoins, certains chercheurs remettent en cause leur réalité historique, suggérant qu’il s’agirait d’une construction intellectuelle ou d’une stratégie de survie élaborée par des érudits païens de Ḥarrān pour échapper aux persécutions sous les califes abbassides et qu’ils ne sont pas un groupe religieux authentique mais une invention savante du IXe siècle [3] sans antécédents archéologiques ou épigraphiques, voire un subterfuge de Thābit ibn Qurra pour préserver leur statut sous l’Islam [4]. L’argument selon lequel les Sabéens de Ḥarrān étaient un cercle philosophique plutôt qu’une communauté religieuse [5] s’appuie sur la description de leurs rituels par al-Masʿūdī et al-Bīrūnī et la ressemblance avec des pratiques néoplatoniciennes ou gnostiques avec, pour "prophète", Hermès Trismégiste, une figure livresque, non un fondateur historique.

D’autres historiens et spécialistes de l’Antiquité tardive et de l’Islam médiéval défendent l’idée que les Sabéens de Ḥarrān étaient bien une communauté religieuse réelle en démontrant qu’Ḥarrān abritait un temple de Sîn encore actif jusqu’au XIᵉ siècle. Ils citent également des sources byzantines et arabes qui décrivent les cultes païens locaux dont les rites (offrandes aux planètes, prières astrales) correspondent à des pratiques mésopotamiennes tardives [6]. Les Sabéens étaient ainsi une communauté syncrétique mais bien réelle et leur vénération d’Hermès Trismégiste n’était pas une invention abbasside, mais une reprise de courants ésotériques hellénistiques [7].

Le voyageur Ibn Ḥawqal (Xᵉsiècle) rapporte avoir vu des Sabéens à Ḥarrān, pratiquant des rites non-islamiques. Leur revendication du statut de « Gens du Livre » en référence aux sourates coraniques 2,5 au 22 était bien une tactique de survie, mais leur religion préexistait [8].
Leur protection par certains califes (comme al-Ma’mūn) indique qu’ils n’étaient pas une simple fiction [9]. Si ils ont pu exagérer leur lien avec le sabéisme coranique pour survivre en milieu musulman, les Sabéens de Ḥarrān étaient probablement un dernier vestige du paganisme mésopotamien, réinterprété à l’époque islamique [10].

Thābit Ibn Qurra à la cour abbasside

Si l’identité des Sabéens coraniques demeure encore une énigme, l’importance de Thābit Ibn Qurra et ses apports scientifiques mathématiques, mécaniques ou astronomiques sont indéniables. Repéré par Muḥammad Ibn Mūsā al-Khwārizmī, il fut invité à Bagdad, où il rejoignit les cercles intellectuels sous le patronage des califes abbassides. Ses traductions du grec vers l’arabe comportent le « Livre de la sphère et du cylindre » d’Archimède, l’« Almageste » de Ptolémée, « Les Coniques » d’Appolonius de Perge (262-190 acn), les « Eléments » d’Euclide (v. 3ème s. acn) avec des corrections critiques.

Du point de vue mathématique, Thābit a généralisé la règle des nombres amiables (deux nombres dont la somme des diviseurs propres de l’un égale l’autre) en établissant une formule génératrice [11]. Il prolonge également les travaux d’Euclide en travaillant sur les nombres parfaits (égaux à la somme de leurs deux diviseurs propres). En algèbre, il a contribué à la résolution d’équations cubiques via des méthodes géométriques, inspirant plus tard Omar Khayyam (1048-1131). Les apports de Thābit à la mécanique et à la physique sont également notables. Il détermine que le rapport des poids en équilibre est inversement proportionnel à leurs distances au pivot, et critique Aristote en suggérant que la vitesse d’un corps dépend aussi de la résistance du milieu et non seulement de la force appliquée.

En tant qu’astronome, Thābit ibn Qurra propose une alternative au mouvement trépidatoire des étoiles fixes proposé par Ptolémée. Pour expliquer la précession des équinoxes, il introduit la théorie de l’oscillation périodique de l’axe terrestre.
Dans l’Almageste, Ptolémée décrit la précession des équinoxes (déplacement lent de l’axe terrestre provoquant un changement d’orientation des étoiles fixes sur de longues périodes) et introduit l’idée d’une "trépidation" (mouvement oscillatoire superposé à la précession) pour expliquer ses observations qui semblaient montrer des variations irrégulières, à savoir l’accélération ou le ralentissement du mouvement précessionnel de certaines étoiles. Il introduit alors une théorie selon laquelle la sphère des étoiles fixes ne tourne pas uniformément, mais oscille autour d’une position moyenne de plus ou moins 8 degrés sur une période de 700 ans, créant un effet de va-et-vient. Thābit ibn Qurra remet en question cette correction artificielle pour sauver le modèle géocentriste et rejette la théorie de l’oscillation arbitraire. Il démontre que les données peuvent être expliquées par une précession uniforme (environ 1° par 66 ans) sans trépidation et que les variations irrégulières résultent d’erreur de mesure et/ou de l’absence de prise en compte de la réfraction atmosphérique, à savoir la déviation de la lumière lorsqu’elle traverse des couches d’air de densité variable et fait apparaître les astres plus hauts qu’ils ne le sont réellement [12].

Thābit ne rejette pas l’idée d’oscillation mais il propose une variation mathématique cohérente basée sur un mouvement sinusoïdal de faible amplitude (+-0,5 degrés) avec une période de 4000 ans ainsi qu’une légère inclinaison variable de l’axe terrestre qui mènera plus tard aux calculs de variation de l’obliquité terrestre. Ne pas en tenir compte fausse les calculs astronomiques utiles, notamment à la navigation et la détermination de la position en mer ou l’interprétation précise de la place des étoiles pour calculer un horoscope mathématiquement correct.
La comparaison des systèmes calendaires solaires et lunaires en persan, grec et arabe qu’il développe permet également de faire coïncider plus précisément les données et leur partage entre les différentes zones linguistiques.

Thābit Ibn Qurra s’éteint en 901 à Bagdad. Son œuvre a influencé des savants comme al-Bīrūnī, Ibn al-Haytham et, plus tard, les scientifiques européens du Moyen Âge. Ses travaux en astronomie et en mécanique furent traduits en latin et jouèrent un rôle dans la Renaissance scientifique notamment pour Nicolas Copernic (1473-1543) qui le cite dans De Revolutionibus (1543) pour expliquer les variations précessionnelles. Ses analyses astrales marquent une transition vers une astronomie dynamique, où les mouvements célestes sont analysés via des équations plutôt que des ajustements hasardeux.

Bibliographie
 Al-Bīrūnī, Kitāb al-Āthār al-Bāqiya ʿan al-Qurūn al-Khāliya (Les Vestiges des siècles passés), trad. angl. C. E. Sachau, The Chronology of Ancient Nations, Londres : W. H. Allen, 1879.
 Al-Masʿūdī, Murūj al-Dhahab (Les Prairies d’or), éd. et trad. Barbier de Meynard et Pavet de Courteille, Paris : Société Asiatique, 1861–1877.
 Al-Shahrastānī, Kitāb al-Milal wa-l-Niḥal (Livre des religions et des sectes), trad. franc. Daniel Gimaret et Guy Monnot, Louvain : Peeters, 1986.
 Thābit ibn Qurra, Kitāb fī Ḥarakāt al-Falak al-Thāmin (Sur le mouvement de la huitième sphère), éd. et trad. partielle par Régis Morelon, Thābit ibn Qurra. Œuvres d’astronomie, Paris : Les Belles Lettres, 1987.
 Thābit ibn Qurra, Sur la mesure des figures planes et solides, trad. Roshdi Rashed, Les Mathématiques infinitésimales du IXᵉ au XIᵉ siècle, Londres : al-Furqan, 1993.
 Aslan, Ahmet (2021). "Harran Ulu (Firdevs) Camii’nin İnşa, Genişleme ve Yıkılış Süreci". Harran İlahiyat Dergisi (in Turkish) (46) : 55-72.
 Caiozzo, A. (2003). Images du ciel d’Orient au Moyen Âge : Une histoire du zodiaque et de ses représentations dans les manuscrits du Proche-Orient musulman. Presses Paris Sorbonne.
- De Smet, Daniel (1998). Empedocles Arabus : Une lecture néoplatonicienne tardive, Bruxelles : Académie Royale de Belgique.
 Green, Tamara M. (1992). The City of the Moon God : Religious Traditions of Harran, Leiden : Brill.
 Hämeen-Anttila, Jaakko (2006). The Last Pagans of Iraq : Ibn Wahshiyya and His Nabatean Agriculture, Leiden : Brill.
 Pingree, David (2002). The Sabians of Harran and the Classical Tradition, in Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 45(1), pp. 1-14.
 Rashed, Roshdi (2009). Thābit ibn Qurra : Science and Philosophy in Ninth-Century Baghdad, Berlin : De Gruyter.
 Rice, D. S. (1952). "Medieval Ḥarrān : Studies on Its Topography and Monuments, I". Anatolian Studies. 2 : 36–84.
 Saliba, George (1994). A History of Arabic Astronomy : Planetary Theories During the Golden Age of Islam, New York : NYU Press.
 Segal, J. B. (1970). Edessa and Harran : On the Rise of Christianity in Northern Mesopotamia, Londres : School of Oriental and African Studies.
 Smart, W. M. (1977). Textbook on Spherical Astronomy, Cambridge : Cambridge University Press.T
 Toomer, Gerald J. (1984). Ptolemy’s Almagest, Princeton : Princeton University Press.
 Van Bladel, Kevin (2009). The Arabic Hermes : From Pagan Sage to Prophet of Science, Oxford : Oxford University Press.

Publié le 29/08/2025


Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse, chercheuse à l’Observatoire de Paris et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.


 


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