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Décryptage de l'actualité au Moyen-Orient

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Par Jocelyne Saab, Mathilde Rouxel
Publié le 08/01/2019 • modifié le 24/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Jocelyne Saab sur l’Atlantis transportant Arafat et les fedayins de Beyrouth à Athènes, 1982. Copyright : Nessim Ricardou-Saab

Lire également : Être journaliste au Moyen-Orient (1/3) : questionner le reportage de guerre : reportage avec Jean-Claude Guillebaud et Samuel Forey, et présentation de Jocelyne Saab à l’occasion de la publication de son ouvrage « Zones de guerre »
Et regarder le reportage vidéo, avec des extraits des films de Jocelyne Saab :

Quelle est votre formation universitaire ?

J’ai fait un DES de sciences économiques que j’ai débuté à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et que j’ai achevé à la Sorbonne. Mon premier mémoire de recherche était sur le journalisme, le second sur l’économie du Proche-Orient. J’étais très intéressée par les échanges économiques dans cette région du monde.

Vous êtes aujourd’hui artiste et cinéaste. Quelle a été votre carrière au préalable ?

J’ai d’abord été reporter de guerre, puis cinéaste. Ce qui m’a le plus apporté est l’enrichissement gagné de mes voyages au Proche-Orient. Cette expérience m’a permis d’apprendre à mieux jauger, mieux mesurer les situations auxquelles j’étais confrontées. Par la suite, j’ai pu prendre mon indépendance, faire ce que je voulais et trouver une écriture bien à moi dans le documentaire, que j’ai imposé autant que j’ai pu quand je n’ai pas eu à gagner directement ma vie. Cette première période m’a aidée à démarrer mon travail en indépendante ; la guerre a fait que je suis restée à Beyrouth, mais une analyse assez juste a fait qu’en 1976, j’ai pensé qu’il fallait partir. Pas l’exil ; mais rendre compte, ailleurs, d’autres situations, pour se prouver à soi-même que l’on en est capable, mais aussi pour se confronter à d’autres réalités. Que ce soit en Égypte, en Libye ou ailleurs, j’ai rencontré de nombreux chefs d’État. Il y avait peu de femmes à l’époque, donc j’intéressais en tant que journaliste ces grandes personnalités politiques. Elles ne m’impressionnaient pas particulièrement, mais elles m’ont permis de mieux saisir certaines situations. J’ai eu la chance d’avoir pu rendre compte de certains nœuds de l’histoire, ce qui me donnait une conscience encore plus forte de ce que je devais donner. J’ai pris ma première leçon de cinéma en filmant les commandos-suicide ; une image, lorsque les soldats prêtent serment, a parfois été interprétée comme un salut nazi, et certaines personnes ont retourné tout le discours de mon film contre moi, en partant de cette interprétation. On m’en a beaucoup voulu.

J’ai l’impression que toute cette époque que j’ai vécue annonçait tout ce qui se passe aujourd’hui, et que l’on était assez aveugle pour ne pas voir que ça allait empirer. J’étais consciente de la force qui se dégageait de ce que je filmais. J’ai l’impression aussi, en regardant ma carrière, que j’ai toujours su devancer les autres, que je sentais ce qui était intéressant et qu’en quittant le groupe de journalistes j’ai pu rendre compte de ce qui se passait. En 1976 par exemple, alors que tous les regards étaient tournés sur Beyrouth, je suis partie à dos d’âne au Sud Liban, avec le sentiment que les Israéliens n’étaient pas prêts de quitter ce territoire, qu’ils ont occupé durant des dizaines d’années.

Ma carrière est aussi une succession de choix : le choix de rester à Beyrouth Ouest en 1982, de donner toute mon attention aux films que je pouvais proposer afin de ne pas mentir sur une cause. Quand j’ai réalisé Le Sahara n’est pas à vendre en 1977, les images ne me semblaient pas assez fortes, et je suis repartie tourner à mes frais trois mois au Maroc pour tourner à nouveau. Il me semblait que je ne pouvais pas parler d’une cause (en l’occurrence ici celle des Sahraouis et des combattants du Front Polisario) sans rendre dans l’image la force mon sujet. J’ai souvent été prête à me mettre en danger pour créer et pour témoigner des grands moments de l’histoire dont je me trouvais spectatrice. Malgré tout, je crois que ce qui fait la spécificité de mon parcours est que j’ai toujours voulu rester cohérente et suis toujours restée prête à me battre pour défendre ce en quoi je croyais, pour montrer et analyser ce Proche-Orient en pleine mutation qui me passionnait.

Pourtant vint le jour où je me suis lassée, ou plutôt, où mes yeux se sont lassés ; je ne voyais plus rien – trop de morts, trop de souffrance. Je suis alors passée à la fiction, à partir de 1985 avec Une vie suspendue [1]. Je voulais avancer, travailler l’image autrement. La troisième époque de ma carrière est née lorsqu’on m’a fermé des portes, notamment avec Dunia [2] en Égypte qui fut censuré. Je me suis alors tournée vers la photographie [3]. Une nouvelle manière de faire de l’image, seule, pour ne pas s’arrêter. Je reviens aujourd’hui aux images animées, au cinéma, à la vidéo.

Pouvez-vous nous parler de votre métier et de votre engagement aujourd’hui ?

J’ai le sentiment qu’à chaque fois qu’une situation se répète et que je la vis, de manière intense, j’ai besoin d’agir, pour réagir face à cette violence démesurée, inhumaine. Devant tout ça, aujourd’hui, j’ai parfois le sentiment que mon travail d’artiste n’a plus aucun sens, qu’il faut trouver d’autres moyens d’exister. Ici, au Liban, c’est comme si les artistes devaient prendre la place des politiques – on ne peut pas légiférer, mais on peut agir où ils n’agissent pas, mobiliser l’opinion publique. Mon engagement montre alors à qui j’appartiens, où je me situe comme être humain dans la ville. Ce sont des moments qui provoquent l’effritement des individus, aussi bien physiquement que psychologiquement ; il est important d’essayer de trouver un thème fédérateur pour réunir la société civile. Ce geste citoyen devient une vraie action politique, concrète. Mon geste a été celui de la Résistance Culturelle, deux mots qui résument ce que je veux faire et qui appellent à combattre l’inertie dans laquelle est plongée le pays.

Le festival de films qui est né en 2013 de cette résistance culturelle (Cultural Resistance International Film Festival [4]) se présente comme une action hors-système, avec des films difficiles, politiques, ce qui dérange beaucoup. Il a pour but de déclencher une réflexion, un échange politique, un débat ; je ne pense pas être faite pour l’administration politique, mais je pense qu’on a un rôle à jouer en tant qu’artiste dans l’exacerbation de notre métier quand même l’art commence à être écrasé. Les exemples de l’actualité récente prouvent d’ailleurs notre force politique : les premières choses auxquelles se sont attaqué Daesh ont été du patrimoine artistique, parce que c’est le plus visuel, le plus fédérateur. C’est pour cela qu’à mon sens, c’est à nous, artistes, d’agir aujourd’hui.

J’ai la double nationalité, libanaise et française. Je reste néanmoins très fortement liée à mon pays natal, où il me semble que toute action politique est plus forte ici qu’en France ; c’est d’abord ici et dans le monde arabe que mon engagement a été marqué. Il me semble que les gens qui s’engagent de cette manière pour les problèmes du monde arabe sont plus rares – tout le monde lâche au bout d’un certain temps.

Les difficultés auxquelles nous nous confrontons aujourd’hui avec le festival m’amènent à penser qu’il est peut-être temps de retrouver ma place d’artiste à part entière. Je suis néanmoins persuadée que ces deux éditions du festival, en 2013 et 2014, ont marqué les esprits, qu’elles se sont profondément inscrites dans le paysage politique et culturel libanais, et que nous pouvons reprendre l’événement à tout moment.

Quel est votre plus beau souvenir ?

J’en ai plusieurs – parce que chaque aventure est exceptionnelle, c’est une intense tranche de vie qui se découpe à chaque fois. Je pense toutefois que le souvenir le plus fort date du siège de Beyrouth. J’ai décidé de rester à Beyrouth Ouest et de résister par l’art, par l’image, alors que j’y ai vécu des moments très violents, ce qui m’a donné une force et un courage que je ne peux oublier. Lorsque je dis violent, je songe par exemple à ce moment où nous avons cru sentir nos corps brûler. C’était au moment où les Israéliens suivaient Arafat et bombardaient la ville. L’immeuble voisin du nôtre avait explosé. Nous nous sommes tous retrouvés au sol avec cette impression terrible de brûler. Malgré cette apothéose de violence, nous sommes restés.

Il y avait des moments magnifiques de légèreté dans cette violence, et des moments de bonheur grâce à ce sentiment de solidarité extrêmement fort, inimaginable que l’on ressentait à cette époque. Faire des images était devenu comme aller chercher de l’eau pour pouvoir survivre. Comment oublier ça ?

Je pense que si l’on demande à tous ceux qui ont vécu ici cette période, ils diront que c’est la plus belle période de leur vie, en raison des choix que l’on a tous fait, et de l’intensité de ces moments.

Principales œuvres de Jocelyne Saab : Le Liban dans la Tourmente (1975), Beyrouth, jamais plus (1976), Lettre de Beyrouth (1978), Beyrouth, ma ville (1982), Une vie suspendue (1985), Il était une fois Beyrouth (1996), Dunia (2006), What’s going on ? (2009).

Lire également :
- L’information journalistique comme marque d’engagement politique : la guerre civile au Liban et l’engagement de Jocelyne Saab
- Compte rendu du film de Jocelyne Saab, « Un dollar par jour » (2016)
- « Jocelyne Saab à contre-courant » : exposition rétrospective au musée MACAM au Liban

Publié le 08/01/2019


Jocelyne Saab est une cinéaste et artiste libanaise née en 1948 à Beyrouth. Elle s’est toute sa vie engagée aux côtés des plus démunis. Pionnière du "nouveau cinéma libanais" dans les années 1970, elle a créé avec ses premiers films sur Beyrouth un style documentaire qui lui est particulier, laissant une grande place à la subjectivité. Après avoir couvert la plupart des grandes guerres du Moyen-Orient au milieu des années 1970, elle consacre son attention à la destruction de son pays, le Liban, dans la guerre civile qui l’a déchiré durant quinze ans (1975-1990). Elle se tourne ensuite vers l’Égypte, où elle réalise de nombreux documentaires puis un film de fiction. Elle se consacre par la suite à l’art contemporain et à la photographie, et après un bref retour au cinéma avec sa fiction expérimentale What’s going on ? en 2009.
Elle signe le 18 décembre 2018 la publication d’un ouvrage phare, reprenant l’intégralité de son travail à travers quelques images choisies.


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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