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Promenade dans le jardin andalou d’Ibn al-Awwam au XIIe siècle

Par Simone Lafleuriel-Zakri
Publié le 23/08/2013 • modifié le 13/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Le jardin andalou que je vous invite à visiter est celui d’un jardinier, Ibn al-Awwam. Cela peut sembler paradoxal, les agronomes étant nombreux à écrire dans l’Andalousie musulmane, du VIIIe siècle à la fin des années musulmanes de l’Espagne du XIVe siècle.
De nombreux ouvrages consacrés à l’agronomie sont écrits en langue arabe ou traduits en arabe du grec, du latin, du persan ou d’autres langues. Et comme ceux consacrés à la botanique et à la pharmacologie, ils sont en circulation parmi les lettrés et les scientifiques andalous qui en scrutent les informations à l’époque où Ibn al-Awwam s’attelle à la rédaction de son Livre de l’Agriculture. De nombreuses copies de ces traités scientifiques ou techniques sont conservées dans les immenses bibliothèques andalouses et à Séville, ville qui était déjà depuis des siècles un énorme centre de savoir, de la période wisigothe surtout du VIIe, puis des débuts jusqu’à la fin de l’Andalousie musulmane et du Royaume de Grenade au XIVe siècle.

Ibn al-Awwam : sa ville Séville et sa famille

Le jardinier connu sous le nom abrégé Ibn al-Awwam est donc l’un de ces agronomes expérimentés né à Séville, dans la première moitié du XIIe siècle. C’est un contemporain du grand voyageur Ibn Jobayr né en 1145 à Valence. Ibn al-Awwam n’a jamais quitté la Séville musulmane à l’époque des Almohades.

Richesse de Séville et de ses environs

Il semble même que vers 1150, la Séville d’Ibn al-Awwam ait eu une activité prospère et ait attiré des populations étrangères et leurs savoirs en toutes matières. Dans la Rihla « le Voyage en Orient » d’Ibn Jobayr, on trouve un témoignage de cette fertilité andalouse qu’il compare à ce qu’il trouve en Sicile, au retour d’un long pèlerinage. Il compare la richesse de Messine à celle de Cordoue. Les princes almohades attribuaient des maisons ou des localités entières mais dont ils faisaient contrôler la bonne gestion des biens fonciers octroyés. On a l’exemple d’un don de terres : maisons, jardins et champs au célèbre poète et esthète Ziriab, Irakien installé à Cordoue en 822. Ces princes ont favorisé l’éclosion et le développement d’une véritable école andalouse, régionale certes mais qui constituera un moment important dans l’histoire de l’agriculture en méditerranée occidentale. Elle n’a pu se développer que parce que les connaissances apportées par les Arabes et les Berbères qui les accompagnent, se fortifièrent d’un savoir ancestral déjà porté à un haut niveau en terre ibérique. L’Andalousie était depuis des siècles une terre d’échanges d’Occident en Orient, et vice et versa. Comme la Grande Syrie, elle est une terre de contact et est aussi riche des expériences venues du Maghreb ou de l’Afrique.

L’agronome andalou ne cesse d’évoquer sa région, l’Asjaraf. C’est une terre fertile située entre les deux fleuves : le Guadalquivir et le Quardiana. On y compte de nombreux villages et une main d’oeuvre agricole importante, employée dans des domaines de cultures locales ou spécialisés dans l’acclimatation de ces plantes exotiques très appréciées et sources de revenus intéressants. C’est dans cette région de l’Andalousie que choisirent de s’installer les Banû du Yémen, dont Ibn Khaldun. C’est un paysage de vignes et de céréales, d’oliviers et olivettes. Dans les vallées arrosées poussent les cultures maraîchères et les vergers.

Ibn al-Awwam évoque très souvent ce qu’il a vu ou fait dans la campagne sévillane et en particulier dans la montagne de l’Alscharf, sous une forme récurrente et par exemple à propos du cumin : « Pour moi, j’ai semé du cumin dans la région de l’Alscharf dans un terrain arrosé. Il a bien réussi, à l’exception de ce qui était ombragé et qui n’a pas bien tourné ». Ou encore : « On mange généralement la laitue avant qu’elle entre en fleur, comme je le pratique moi-même dans les environs de Séville. »

La Famille d’Ibn al-Awwam

Le nom complet qu’Ibn al-Awwam donne dans son Kitab al Filaha est le suivant : Cheikh Ibn Abu Zakaria Iahya ibn Mohammad ben Ahmed ibn al Awwam. Il est né dans une famille issue des nombreuses tribus berbères installées en Espagne mais de lointaine origine, comme la famille des Ibn Khaldun et des Banu Hajdjadj ou encore du voyageur Ibn Jobaïr. La famille prend ses origines dans une tribu yéménite de l’Hadramaout - ce qui est confirmé par un texte du grand poète andalou de Cordoue du Xe siècle, Ibn Hazm.

Le Kitab al Filaha

Rédigé sans doute vers la fin du XIIe siècle, le livre n’a revu le jour qu’au XVIIIe siècle lorsqu’il a été retrouvé à la bibliothèque de l’Escurial. Il a été traduit en espagnol et imprimé à Madrid en 1802, et à Séville en 1878. Puis il a été traduit en français par l’agronome français Jean-Jacques Clément-Mullet et publié à Paris en 1865. Lucien Leclerc, traducteur du grand Traité des Simples d’Ibn al-Baytar et spécialiste de l’histoire des sciences arabes, y a apporté des corrections.

L’intérêt que quelques spécialistes portent aujourd’hui à Ibn al-Awwam est dû à ce que son ouvrage rassemble, en une seule et vaste somme, toutes les connaissance disponibles à son époque pour le travail de jardinier et d’expérimentateur. Mais ces traités de référence sont peu connus des chercheurs modernes et peu traduits.

Les sources des connaissances d’Ibn al-Awwam contenues dans le Kitab al Filaha

Le Kitab al Filaha, comme tant d’autres traités savants arabes, sont des compilations mais raisonnées. Il superpose des connaissances puisées chez les Anciens dont les traités ont été traduits dans sa langue, et qui ont joué un grand rôle dans l’histoire de l’agronomie. Ces savants vont de Platon à Aristote : de Magon le Cathaginois [1] à Caton, Virgile ou Paladius et surtout le plus utilisé, Columelle de Cadix. Les agronomes andalous citent ensuite les Byzantins, dont l’agronome de langue grecque du II ou IIIe siècle Julius Africanus ; Anatolius de Berytos, de Beyrouth ; Didyme, d’Alexandrie. A partir du IVe siècle, Cassianus Bassus est l’auteur d’un grand livre de l’agriculture grecque, traduit en syriaque puis en arabe, au VIII siècle, sous le titre de Kitab al Filaha ar rumiyya. Mais la référence la plus importante est, avec la dite agriculture grecque, cette Agriculture Nabathéenne qui résume l’essentiel des connaissances agronomiques d’Irak et de Syrie. Elles sont rassemblées dans une grande Somme : en fait un Traité mésopotamien issu d’une seule communauté agricole irakienne. Rédigé par un agronome babylonien au IIIe et IVe siècles, l’ouvrage est traduit en arabe au Xe siècle.

Une agriculture andalouse enracinée dans les terres de l’Orient

Ibn al-Awwam évoque dans son ouvrage des plantes considérées comme exotiques en Espagne, mais parce qu’elles sont situées sous des climats semblables à ceux de son pays, ces terres orientales de tradition agronomique très ancienne. L’agronome explique comment le harmal ou rue de Syrie - plante à vertus médicinales mais toxique - est venue d’Iran ; et que le myrte - arbre odorant qui soigne la chevelure et l’épaissit - vient du Khorassan. Des graines de henné, classées dans son chapitre sur les plantes industrielles, viennent à Séville des jardins de Syrie orientale et de Palestine. Des jardiniers de Babylone, les agronomes d’Occident apprennent comment faire venir l’asperge que l’on trouve sauvage dans les terres rudes de montagne. Domestiquée, pousse dans les jardins des environs de Séville.

Toute l’Andalousie est, dès le IXe siècle, envahie de substances inconnues auparavant et qui sont rapportées par les nouveaux arrivants (les compagnons et descendants de Omeyyades, les voyageurs, pèlerins, commerçants, les troupes). On connaît bien, par exemple, grâce à Ibn Baytar qui le relate, l’arrivée depuis la Syrie du grenadier en Andalousie.

Les jardiniers andalous, réferents incontournables d’Ibn al-Awwam

L’Ecole d’agronomie andalouse à laquelle appartient Ibn al-Awwam compte des auteurs variés, plus ou moins anonymes, qui ont rédigé des traités de botanique et d’agronomie et des calendriers agricoles. Parmi les plus éminents agronomes utilisés par al-Awwam, certains sont de Séville, de Tolède, de Grenade et de Cordoue.

Ibn Hadjjâdj-al Ichbili de Séville, de la fin du XIe et XIIe siècles, est de ces Banû du Yémen. Il semble qu’il ait consacré un livre au seul épinard, considéré comme le roi des légumes.

Ibn Wafid de Tolède est du début du XIe siècle. Il meurt en 1074. Il est plus connu des spécialistes d’histoire des sciences arabes comme médecin et brillant pharmacologue qui cite Dioscoride et Galien. Il est en charge de ces jardins botaniques, demandés par les princes. Il acclimate toutes les espèces de végétaux qui, d’Orient, arrivaient en Occident. Quant à Ibn Bassâl, il est agronome à la cour. Il considère Ibn Wafid comme son maître. Il dut fuir sa ville et se réfugier en 1085 à Séville, devenue entre temps le centre d’expérimentation agronomique. Ibn Bassâl base ses écrits sur sa propre expérience et, à la différence d’Ibn al-Awwam, voyage en Orient jusqu’au Khorassan, à l’est de l’Iran. Il y découvre les mille et une façon de cultiver le lin ou le coton.

Au début du XIIe siècle, à Grenade, al-Tighnari est l’auteur du Livre de la fleur de verger et de l’agrément des esprits. Il est le grand spécialiste de l’acclimatation de plantes exotiques comme le henné, ou le safran destiné à l’exportation.

Abû l-khayr, botaniste accompli de la seconde moitié du XIe et du début de XIIe siècle, est l’auteur d’un Kitâb al-Filâha, dans lequel il indique l’origine géographique des légumes. Surnommé l’arboriculteur, il se spécialise surtout dans les palmiers et les figuiers. Expert en hydraulique, il connaît les anciens agronomes ou les savants gréco-latins. Il est dit expert en la fabrication de vins divers dont un vin sinapisé.

Enfin le jardin

C’est un espace bien organisé, soigneusement divisé en parcelles ou carreaux enserrés dans des petites buttes de terres. Dans ces carreaux, on peut facilement amener l’eau. Amenée des puits, des sources, des mares ou de ruisseaux proches, elle est montée et déversée par des roues savamment conçues, installées, contrôlées et entretenues par des ingénieurs.

La disposition des plantations se fait ainsi, d’après ce qu’écrit Ibn Hedjdjaj sur ce sujet : « Il faut, quand on veut planter un jardin ou un verger, choisir les emplacements dans lesquels se trouve de l’eau en quantité suffisante. Il faut qu’il ne soit point trop éloigné de l’habitation du maître, autant que faire se peut, afin de jouir à la fois de l’agrément de la vue, de la salubrité de l’air qu’il assainit et du repos qu’il procure à l’œil. La plantation des arbres ne doit point se faire confusément et sans ordre ; il faut, au contraire, rapprocher tous les congénères pour éviter que les espèces trop vigoureuses n’absorbent les sucs nourriciers, et que celles qui sont délicates n’en soient privées ».

On trouve donc dans ce jardin une quarantaine d’arbres, dont une trentaine sont des arbres fruitiers (poiriers, bananiers, cédratiers, amandiers, citronnier, dadis, coignassiers, pêchers, abricotiers, jujubiers, cerisiers cultivés et greffés de plusieurs savantes façons, merisiers sauvages qui produisent un grain royal). Pour ces arbres, les agronomes discutent de leur besoin en eau et évoquent le bienfait de l’acte de fécondation de l’arbre femelle, surtout pour le palmier et le figuier. Ibn al-Awwam en détaille, par le menu, l’acte de caprification ou pollinisation.

L’espace du jardin est divisé en zones préparées en terrains arrosés ou non arrosés, et pour des espèces distinctes, parmi lesquelles : les plantes légumineuses (la fève, les pois ou le carthame) ; les plantes à vocation industrielle (coton, chanvre, garance pastel, pavot et canne à sucre). Dans le potager proprement dit poussent les épinards, choux, laitue, oseille, bette, et le pourpier dit l’herbe de bénédiction ; des plantes maraîchères à racines ou à fleurs : navet, oignon, panaïs aphrodisiaque et sa cousine la carotte et la colocasie à grandes feuilles courante en Egypte ; des plantes entrant dans les recettes de cuisine ou d’assaisonnement comme le cumin, le carvi, la nigelle, l’anis, le cresson le fenouil, la moutarde la coriandre ; des plantes aromatiques odorantes ou ornementales dont le jasmin, les rosiers d’espèces diverses que l’on sait greffer sur le pommier ou l’amandier ou faire pousser en groupes de teintes variées et que l’on enferme dans des tubes pour en faire des massifs colorés, le nénuphar, la giroflée, le lis blanc, la rose d’ornement (sans doute la lavatère ou rose trémière ou encore rose des courtisanes), la mauve des jardins ou mouloukhia syrienne, la lavande et la délicate violette, la kethmie dite de Syrie (l’hibiscus de Syrie produit sur celui qui la regarde un sentiment de bien être, de satisfaction. Il fortifie l’âme et, comme la lavande, soigne la mélancolie).

Un dernier chapitre du jardin andalou est consacré à une vingtaine de végétaux réservés à divers usages non précisés comme la délicate roquette, de champ ou de jardin ; la rue, sauvage et cultivée, appelée sedâb ou fidjen par les paharmacologues et agronomes arabes, dont Rhazès défend l’usage en cuisine avec le oignon et l’origan ; la chélidoine glauque ou glaucium qui aime l’eau fraîche des fontaines et dont on fait un collyre pour les yeux ; le céleri qui ressemble à la coriandre.

Publié le 23/08/2013


Simone Lafleuriel-Zakri, spécialiste du Moyen-Orient, est l’auteur de La botaniste de Damas, paru en septembre 2010 aux éditions Encre d’Orient et de Syrie, berceau des Civilisations, ACR Editions, en cours de réédition, français et anglais.


 


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