Appel aux dons mardi 4 octobre 2022



https://www.lesclesdumoyenorient.com/3497



Décryptage de l'actualité au Moyen-Orient

Plus de 2900 articles publiés depuis juin 2010

mardi 4 octobre 2022
inscription nl


Accueil / Portraits et entretiens / Portraits historiques

Qui était Khalid ibn al-Walid, le « Sabre dégainé d’Allah » ?

Par Emile Bouvier
Publié le 10/03/2022 • modifié le 10/03/2022 • Durée de lecture : 9 minutes

Khalid ibn al-Walid Mosque of Homs, Syria damaged heavily after rocket and howitzer shots.

SNN / ANADOLU AGENCY / Anadolu Agency via AFP

Khalid n’était pourtant pas, initialement, un partisan de Mahomet : originaire du clan Banu Makhzum de la tribu mecquoise des Quraychites, il s’opposera, avec ses pairs - et avec un certain succès - aux musulmans : il sera en grande partie responsable de la victoire de sa tribu lors de la bataille de l’Uhud en 625 et participera, lors de sa dernière bataille contre Mahomet, à la bataille de la Tranchée en 627. C’est finalement à l’issue du traité de Hudaybiyyah en 628 qu’il se convertira à l’islam et rejoindra le camp des musulmans.

Au service de Mahomet et des califes Abu Bakr puis Omar, Khalid ibn al-Walid va conduire les armées musulmanes de victoires en victoires : il sortira ainsi vainqueur d’une centaine de batailles et sera l’architecte de la conquête musulmane de la Syrie romaine, de l’Arabie, de l’Irak et de la Perse entre autres territoires, sans connaître une seule défaite malgré des moyens militaires parfois très limités.

Au faîte de sa gloire à l’issue de la bataille de Yarmouk en 636, qui scelle la conquête musulmane du Levant face aux Byzantins, Khalid est destitué de ses fonctions par le calife Omar qui voit d’un mauvais œil la fortune et le succès de ce général invaincu. Il mourra en 642, regrettant sur son lit de mort de ne pas avoir été tué au combat.

Cet article entend ainsi présenter le parcours singulier de ce général émérite, et pourtant peu connu, qui donna aux musulmans la verve et la dynamique de conquête ayant présidé à leur expansion fulgurante durant les premiers siècles de l’islam.

I. De l’opposition à Mahomet aux premiers faits d’armes au nom de l’islam

Khalid ibn al-Walid naît à La Mecque à une date incertaine mais située au début des années 590 [1]. Son père, Walid ibn al-Mughirah (550-622), était le chef du clan Banu Makhzum de la tribu des Quraychites tandis que sa mère, al-Asma bint al-Harith ibn Hazn, était issue de la tribu Banu Hilal ; elle se convertira à l’islam en 622 et sa demi-sœur paternelle, Maymuna bint al-Harith al-Hilaliyah (594-671), deviendra une femme de Mahomet [2].

Rompu très jeune aux maniements des armes et à l’équitation [3], Khalid prend part aux premiers affrontements contre les musulmans, dont le mouvement religieux était alors naissant. Les Banu Makhzum s’opposent en effet fortement à Mahomet et l’un de ses membres les plus influents, Amr ibn Hisham (570-624), cousin de Khalid, organise un boycott du clan Hashim dont est originaire Mahomet, de 616 à 618. Il conduira ensuite le clan Banu Makhzum à la guerre contre le camp musulman après l’Hégire en 622, jusqu’à la défaite de la bataille de Badr le 13 mars 624, au cours de laquelle vingt-cinq cousins de Khalid et d’autres membres de sa famille sont tués [4]. L’année suivante, Khalid prend ainsi le commandement du flanc droit de la cavalerie mecquoise avec son cousin Ikrima (598-634) qui prend, lui, la responsabilité du flanc gauche lors de la bataille de l’Uhud, au nord de Médine, en 625. Khalid s’y distingue par ses tactiques décisives et son ardeur au combat, qui participeront de la victoire des Mecquois contre les forces de Mahomet. Khalid affrontera une nouvelle fois les musulmans lors de la bataille de la Tranchée en 627, qui se soldera par une victoire musulmane. Le rôle de Khalid n’y est toutefois pas exactement connu.

En 628, le traité de paix de Hudaybiyyah est signé entre Mahomet et la tribu des Quraychites [5]. Poussé par son frère Walid, qui s’est converti en 626 à l’islam, Khalid décide, lui aussi, de rejoindre Mahomet : en la présence de ce dernier, et aux côtés d’Amr ibn al-As al-Sahmi (573-664), futur conquérant de l’Egypte, il embrasse la cause musulmane. Sa foi pour l’islam et sa loyauté vis-à-vis de Mahomet se montreront indéfectibles : ce dernier enverra par exemple Khalid détruire le temple à Nakhla de la déesse préislamique Al-Uzza, pourtant vénérée par sa tribu [6].

Son premier fait d’armes se produit en septembre 629, lors de la bataille de la Mu’tah, en actuelle Jordanie : un petit corps d’armée musulman y est envoyé par Mahomet afin de piller et récupérer les équipements et bagages laissés par l’armée perse après sa défaite face aux Byzantins en Syrie, deux mois auparavant. Les musulmans sont rapidement mis en déroute par une armée byzantine bien plus nombreuse, et les principaux officiers tués dans la bataille. Khalid est alors nommé commandant et, grâce à un usage savant et complexe de plusieurs tactiques de diversion, parvient à sauver l’armée musulmane [7]. Ayant brisé neuf fois son sabre dans les combats, et en récompense de sa prouesse, Khalid se voit attribuer par Mahomet le titre honorifique de « Sabre dégainé d’Allah ». Trois mois plus tard, Khalid est nommé responsable de l’aile droite de l’armée musulmane lors du siège de La Mecque, de décembre 629 à janvier 630, qui s’avérera un succès.

Khalid continuera de servir Mahomet jusqu’à la mort du prophète en 632, année où éclatent des troubles et insurrections dans le centre de la péninsule Arabique à la suite de la prise de pouvoir d’Abu Bakr comme nouveau calife : des hommes - mais aussi des femmes, à l’instar de Sajah bint Al-Harith - s’autoproclament prophètes ou militent pour une religion favorisant un syncrétisme unissant l’islam au christianisme [8]. Abu Bakr donne le commandement des armées musulmanes à Khalid et lui ordonne de rétablir l’ordre ; ce sont les Guerres de Ridda (632-633) [9], au cours desquelles le général musulman fait encore la démonstration de son habileté militaire.

II. Un conquérant sans pareil

Fort de ce succès et de la pacification de l’Arabie, Abu Bakr envoie Khalid et d’autres généraux conquérir l’Irak : les victoires se succèdent tant pour Khalid que le calife lui confie le commandement de l’intégralité des armées musulmanes en Irak [10]. Le général musulman s’illustre lors du siège de la place-forte d’Obolla : Khalid affronte en duel le commandant sassanide Hormouz, dont il tranche la tête avant de la jeter au milieu des troupes sassanides [11]. Les batailles s’enchaînent alors et la fortune de Khalid semble irrépressible : à la bataille de Madsâr succède celle de Walaja - qui aboutit en la capture de Bassora - puis de Lîs, de Sawâd, Ayn at-Tamr, Dumat al-Jandal, Hacîd, Mudhaiyah, Thinîs, Rudhâb, Firâdh… En 634, l’intégralité de l’Anbar et du sud de l’Irak est aux mains des armées musulmanes.

L’attention des musulmans se porte alors sur la Syrie sous domination byzantine, dont une large part est protégée par des tribus arabes et des conscrits locaux. Toutefois, en raison de l’intense guerre perso-byzantine de 602-628, les ressources financières de l’Empereur byzantin Héraclius se retrouvent fortement amoindries et les tribus arabes au service de l’empire n’ont pu percevoir leur solde [12]. Ces dernières se montrent ainsi mécontentes du pouvoir byzantin, au même titre que les monophysites et les juifs [13], et n’opposent qu’une très faible résistance à l’entrée des troupes musulmanes en Syrie en 634.

Abu Bakr charge quatre généraux (Abu `Ubayda, Yazid ben Abî Sufyan, `Amru ben al-`Âs et Churahbil ben Hasana) de conquérir chacun une province syrienne ; toutefois, très vite, l’Empereur byzantin se porte aux devants des envahisseurs avec une armée très supérieure en nombre [14]. Inquiets, les généraux musulmans écrivent aussitôt à Abu Bakr afin de lui demander l’aide de Khalid ibn al-Walid ; celui-ci se voit alors confier le commandement de l’intégralité de l’armée musulmane [15]. Il positionne celle-ci le long de la rivière Yarmouk et initie, le 15 août 636, une bataille de six jours dont Khalid tirera l’un de ses plus grands triomphes militaires ; la bataille du Yarmouk constituera, de fait, l’une des plus importantes défaites de l’armée byzantine face aux forces musulmanes et marquera le début d’une vague de conquêtes pour le califat : la Syrie, la Palestine et la Jordanie tomberont aux mains des musulmans dans les années suivantes.

Ce triomphe militaire sera toutefois le dernier de Khalid en tant que général en chef : durant la bataille, Abu Bakr décède des suites d’une maladie et laisse la place au calife Omar ibn al-Khattâb (584-644), qui décide aussitôt de destituer Khalid de ses fonctions en raison de la popularité et du prestige de plus en plus gênants du général arabe. Il nomme à sa place le général Abu Ubayda ibn al-Djarrah (531-639) qui décide de garder à ses côtés Khalid comme conseiller militaire. Officieusement, Khalid sera ainsi à l’origine d’un grand nombre de brillants succès militaires. Il s’illustrera par exemple en 637 lors du siège d’Emèse (actuelle Homs, en Syrie) que les Byzantins assiègent avec des forces nouvellement rassemblées et où ses conseils permettent aux forces musulmanes de remporter la bataille. Durant cinq ans, il continuera ainsi de conseiller le général Abu Ubayda avec qui il remportera un grand nombre d’autres batailles : prises de Fihl, de Balbek, de Hama, d’Alep, victoires dite du « Pont de fer », de Qinnasrin [16] … Certains historiens musulmans, comme Muhammad ibn Jarir al-Tabari (839-923), font valoir que Khalid aurait également participé à la prise de Jérusalem en 637-638. Cette succession de victoires permettra aux musulmans de mettre la main sur l’intégralité de la Syrie en 639.

Toutefois, continuant de recevoir les échos du prestige et de la fortune militaire de Khalid, le calife Omar décide en 638 de le destituer des dernières charges militaires qu’il occupait alors, prétextant que le jeune général osait attribuer son succès à ses talents et non à la volonté d’Allah [17]. Certains historiens, comme Sayf ibn Umar al-Usayyidi al-Tamimi (date de naissance inconnue, mort en 786), justifient davantage cette destitution par les rumeurs affirmant alors que Khalid préférait distribuer le butin des pillages à ses soldats plutôt que de l’envoyer au calife, comme celui-ci le demandait pourtant [18].

Khalid finira ainsi sa vie isolé, sans responsabilité au sein de l’empire musulman naissant qui lui devait pourtant tant. Il mourra quatre ans après sa destitution à Homs [19], en 642. Sur son lit de mort, Khalid déclarera avoir « fait tant de batailles, il n’y a pas d’endroit dans mon corps qui n’ait reçu un coup de sabre ou de flèche. Mais me voilà dans ma couche en train de mourir de mort naturelle comme meurt un chameau » [20].

Aujourd’hui encore, le mausolée de Khalid ibn al-Walid se trouve au sein d’une mosquée de la ville de Homs, qui aurait subi des dommages mineurs en juillet 2013 lors d’affrontements dans le cadre de la Guerre civile syrienne. Plus de 1300 ans après sa mort, Khalid ibn al-Walid continue d’incarner l’image du guerrier musulman conquérant et invaincu ; plusieurs groupes terroristes islamiques en revendiqueront ainsi l’héritage, à l’instar de la Jaysh Khalid ibn al-Waleed (« l’Armée Khalid ibn al-Walid »), positionnée durant deux dans à proximité du Yarmouk [21], dans la pointe sud-ouest de la Syrie, avant d’en être délogée par l’armée syrienne lors de son offensive visant à reprendre la région de Dera’a durant l’été 2018.

Bibliographie :
- Abu Khalil, Shawqi (1 March 2004). Atlas of the Prophet’s biography : places, nations, landmarks. Dar-us-Salam. p. 226
- Ascha, Ghassan. "The “Mothers of the Believers” : Stereotypes of the Prophet Muhammad’s Wives." In Female Stereotypes in Religious Traditions, pp. 89-107. Brill, 1995.
- Athamina, Khalil (July 1994). "The Appointment and Dismissal of Khālid b. al-Walīd from the Supreme Command : A Study of the Political Strategy of the Early Muslim Caliphs in Syria". Arabica. Brill. 41 (2) : 253–272
- Crone, P. (1978). "Khālid b. al-Walīd". In van Donzel, E. ; Lewis, B. ; Pellat, Ch. & Bosworth, C. E. (eds.). The Encyclopaedia of Islam, New Edition, Volume IV : Iran–Kha. Leiden : E. J. Brill. pp. 928–929.
- Donner, Fred M. (1981). The Early Islamic Conquests. Princeton : Princeton University Press.
- Hassanein, Hamada, and Jens Scheiner. The Early Muslim Conquest of Syria : An English Translation of al-Azdī’s Futūḥ al-Shām. Routledge, 2019.
- History of al-Tabari Vol. 11, The : The Challenge to the Empires A.D. 633-635/A.H. 12-13. SUNY Press. 2015-06-15. P
- Ibrahim, R. R. "The battle of Yarmuk : An assessment of the immediate factors behind the Islamic conquests (Syria)." (2003) : 0416-0416.
- Kaegi, Walter E. (1992). Byzantium and the Early Islamic Conquests. Cambridge : Cambridge University Press.
- KHALID Muhammad Khalid, Des Hommes autour du Prophète, Maison d’Ennour Editions, 2014
- Khorramshad, Mohammad Bagher, and Arezoo Mojtahedi. "The Strategic Approach of the Concept of “Expediency”(A Case Study of the Hudaybiyyah Peace Treaty)." Strategy 29, no. 1 (2020) : 35-66.
- Kister, Meir Jacob. "The Struggle against Musaylima and the Conquest of Yamāma.”." Jerusalem Studies in Arabic and Islam 27 (2002) : 1-56.
- Ponner, Fred M. "The growth of military institutions in the early caliphate and their relation to civilian authority." Al-Qantara 14, no. 2 (1993) : 311.
- Sarfraz, Hafiz Muhammad Sarfraz Ghani Muhammad. "Review of the main motives of Amr Ibn Hisham’s anti-Islamic movement." Al Khadim Research journal of Islamic culture and Civilization 2, no. 1 (2021) : 312-328.
- Sédillot, Louis-Amélie. Histoire des arabes. L. Hachette et Cie, 1854.
- Walter Jr, E., Walter Emil Kaegi, and Walter E. Kaegi. Heraclius, emperor of Byzantium. Cambridge University Press, 2003.
- Yucel, Salih. "Positive thinking and action in Islam : Case studies from the Sirah of Prophet Muhammad." International Journal of Humanities and Social Science 5, no. 1 (2015) : 223-234.

Sitographie :
- Jaysh Khalid Ibn al Waleed, Conseil de Sécurité des Nations Unies, 20/07/2017
https://www.un.org/securitycouncil/fr/sanctions/1267/aq_sanctions_list/summaries/entity/jaysh-khalid-ibn-al-waleed

Publié le 10/03/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


Diplomatie

Arabie Saoudite

Histoire