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Reconnaissance de la Palestine : un tournant diplomatique sans garantie sur le terrain

Par Ines Gil
Publié le 24/09/2025 • modifié le 24/09/2025 • Durée de lecture : 5 minutes

Le camp de réfugiés de Nur Shams, en bordure de Tulkarem, en Cisjordanie, en partie détruit par l’armée israélienne, 2024. Crédits photos : Ines Gil

« Je déclare que la France reconnaît aujourd’hui l’État de Palestine », a annoncé Emmanuel Macron ce lundi, depuis la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies à New York. La France devient ainsi le 154e pays à reconnaître officiellement l’Etat de Palestine. Pour mémoire, l’Algérie fut le premier pays à franchir le pas, le 15 novembre 1988, peu après la Déclaration d’indépendance de la Palestine à Alger par Yasser Arafat, dirigeant historique de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Des dizaines d’autres pays suivront rapidement. Cette semaine, plusieurs Etats ont emboité le pas à la France : le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, le Portugal, la Belgique, Malte, le Luxembourg, Andorre et Saint-Marin ont, eux aussi, annoncé reconnaître l’État palestinien.

L’inquiétude s’est rapidement exprimée, notamment parmi les chercheurs qui travaillent sur la question palestinienne [1], d’une déclaration purement symbolique, qui, si elle n’est pas suivie de mesures contre Israël, restera sans effets sur le terrain. D’autant plus à l’heure où les accusations de génocide commis par Israël à Gaza se multiplient sur la scène internationale et même dans la société israélienne [2]. Dernière en date : une commission d’enquête indépendante de l’ONU [3] a affirmé, dans un rapport publié à la mi-septembre qu’Israël commet un génocide dans l’enclave palestinienne. Mais il faut reconnaître le tournant diplomatique, car aujourd’hui, une vague sans précédent de pays occidentaux se rallient à la reconnaissance de l’État de Palestine.

Changement dans la stratégie française

Jusqu’ici, la France conditionnait la reconnaissance de la Palestine à l’ouverture de négociations directes entre dirigeants israéliens et palestiniens, ainsi qu’à l’émergence d’une volonté politique des dirigeants des deux côtés pour ouvrir des négociations pour la paix, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Mais ce principe est désormais caduc : aujourd’hui, « la reconnaissance n’est plus un aboutissement d’un processus, mais son point de départ » selon les chercheurs Yasmina Asrarguis et David Khalfa dans le texte « Etat de Palestine : La paix ne se décrète pas » publié dans Le Nouvel Obs [4].

La reconnaissance de l’État de Palestine entend réaffirmer la possibilité d’un avenir politique pour le peuple palestinien, alors qu’Israël poursuit une guerre dévastatrice à Gaza, dont les objectifs militaires sont de plus en plus contestés, y compris au sein même de la société israélienne. Refusant toute solution politique pour les Palestiniens, les autorités israéliennes restent dans une logique exclusivement sécuritaire. Cette reconnaissance acte aussi le droit du peuple palestinien à la souveraineté sur les territoires occupés, au moment même où des responsables israéliens remettent en cause la présence palestinienne à Gaza et intensifient la colonisation en Cisjordanie incluant Jérusalem Est. Sur le plan diplomatique, elle envoie un signal fort : l’occupation et la colonisation sont des obstacles à la paix.

Initiative franco-saoudienne

Selon le président américain Donald Trump, la reconnaissance de l’Etat de Palestine est une « récompense pour le Hamas » [5], car elle survient presque deux ans après les massacres du 7 octobre 2023. Or, la vague de reconnaissance de cette semaine s’appuie sur une initiative commune franco-saoudienne visant à relancer un processus à deux États, excluant le Hamas.

Cette démarche repose sur la « Déclaration de New York », adoptée par l’Assemblée Générale de l’ONU à la mi-septembre [6] par 142 voix pour, 10 contre - dont Israël et les États-Unis - et 12 abstentions. Israël a qualifié cette initiative comme une « récompense » accordée au Hamas, mais la « Déclaration de New York » exige le désarmement du groupe palestinien et la libération des otages encore détenus à Gaza. Le texte prône aussi la création d’un État palestinien démilitarisé et appelle à la mise en place d’une mission de stabilisation dans la bande de Gaza, composée de pays arabes, voire européens, afin d’éviter la permanence des forces israéliennes une fois les combats terminés.

La France tente de s’imposer comme leader européen sur le dossier palestinien, en marquant sa différence avec Washington. Si son influence reste limitée à l’échelle mondiale, Paris se montre actif au sein de l’Union européenne (UE) pour accroître la pression sur Tel-Aviv [7], comme le montrent ses activités diplomatiques de ces derniers mois pour convaincre les pays de l’UE de reconnaître, comme lui, l’Etat de Palestine. L’UE envisage aujourd’hui plusieurs mesures, dont des sanctions ciblées contre des ministres d’extrême droite et des colons. La commission européenne a récemment proposé de suspendre les concessions commerciales avec Israël [8]. Mais les divisions entre les États membres, et l’exigence d’unanimité pour certaines décisions, freinent toute réponse rapide. In fine, les États-Unis demeurent l’acteur le plus influent pour les négociations de paix en Israël-Palestine.

L’opposition d’Israël

Ces dernières semaines, Israël et les États-Unis ont accentué leurs pressions pour freiner l’élan diplomatique en faveur de la Palestine. Donald Trump, fidèle à sa ligne, refuse de reconnaître cet État [9]. Suivant la ligne de Washington, le Japon et la Corée du Sud ont ainsi choisi de ne pas s’associer à l’initiative franco-saoudienne.

Benyamin Netanyahou a aussi instrumentalisé la décision de reconnaître l’État palestinien pour menacer d’annexer la Cisjordanie. Fin juillet, alors que la France discutait de cette reconnaissance à l’international, la Knesset (Parlement israélien) a adopté une résolution symbolique appelant à l’annexion de la Cisjordanie occupée afin de « retirer de l’ordre du jour tout projet d’État palestinien ». Bien que non contraignante, cette résolution renforce les ambitions d’annexion portées par la droite et l’extrême droite, notamment les ministres Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir. Smotrich a récemment proposé d’annexer 82% de la Cisjordanie et dimanche, à la suite des reconnaissances anglo-canadienne et australienne, Ben Gvir a exigé une « réponse immédiate » : l’annexion de la Judée-Samarie, nom israélien de la Cisjordanie. Mais ce scénario pourrait coûter cher à Israël, déjà contraint d’augmenter son budget militaire [10].

En revanche, Israël pourrait mettre à exécution sa menace de fermer le consulat de France à Jérusalem-Est. Depuis la reconnaissance espagnole de la Palestine en 2024, les relations entre Tel-Aviv et Madrid sont presque rompues. Après la reconnaissance simultanée de la Norvège, Israël a rappelé son ambassadeur à Oslo, puis révoqué l’accréditation de huit diplomates norvégiens en poste à Tel-Aviv, liés à la représentation nordique en Cisjordanie. Israël pourrait s’inspirer de ces mesures pour sanctionner les pays qui reconnaissent aujourd’hui la Palestine.

Limites sur le terrain

La reconnaissance de la Palestine affirme le droit à l’autodétermination du peuple palestinien et sa souveraineté sur les territoires définis par les frontières de 1967. Elle ouvre la voie à des relations diplomatiques entre l’État palestinien et les pays qui l’ont reconnue. Sur le plan juridique, elle confère davantage de poids à l’autorité palestinienne pour engager des recours devant les instances internationales contre les violations du droit commises par Israël.

Néanmoins, comme le rappelle le professeur de droit public Béligh Nabli sur France Culture, « la reconnaissance n’est pas un acte de création d’État » [11]. Pour exister, un État doit réunir des éléments tangibles : un territoire, une population et une autorité gouvernementale exerçant un contrôle effectif. Pour les Palestiniens, ces conditions ne sont pas réunies. Le territoire est fragmenté, la population palestinienne dispersée et l’autorité palestinienne, issue des accords d’Oslo, reste affaiblie, privée de souveraineté du fait de l’occupation israélienne et de la colonisation en Cisjordanie.

Publié le 24/09/2025


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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