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Entretien avec Thibaut Klinger – La modernisation du Sultanat d’Oman

Par Justine Clément, Thibaut Klinger
Publié le 07/12/2021 • modifié le 05/01/2022 • Durée de lecture : 8 minutes

Thibaut Klinger

L’arrivée en 1970 du Sultan Qābūs – qui renverse son père avec l’appui de la puissance coloniale britannique – initie une nouvelle ère pour le Sultanat d’Oman, qui devient l’objet d’une large politique de modernisation. Quel était l’état d’Oman sous le précédent règne de Sa‘īd b. Taīmūr, son père ? Et pourquoi la modernisation du pays est devenue la priorité du Sultan Qābūs ?

Sous le règne de Sa‘īd b. Taīmūr, Oman reste très peu développé et se positionne même dans les derniers rangs du classement mondial en matière de développement. Le Sultan maintient volontairement le pays dans un isolement considérable pour plusieurs raisons. Déjà, parce qu’une modernisation trop importante entraine de grands bouleversements dans la société, craints par Taīmūr. Ce qu’on a pu voir avec l’État voisin du Koweït – qui commence sa modernisation dès les années 1950 – c’est que l’habitat traditionnel, les valeurs et les hiérarchies sociales se voient rapidement balayés. Son refus d’une politique d’investissement massif s’explique aussi parce qu’il a dû, au début de son règne, rembourser toutes les dettes du pays. Il ne souhaite donc pas, à nouveau, se retrouver dans une situation d’endettement, car il y a un risque fort de perte de souveraineté, malgré un contexte à la décolonisation. En pleine Guerre Froide, il entretient aussi cette peur du communisme, auquel il est directement confronté avec le régime yéménite, mais surtout dans le Dhofar, région sud du Sultanat d’Oman. Tétanisé par la guérilla communiste sur son territoire, il a donc peur d’initier tout changement. Malgré sa réticence, on peut quand même nuancer et montrer qu’un effort de développement est fait à partir de 1967, moment où les revenus de l’exploitation pétrolière commencent à arriver. Si cette timide modernisation n’est que très peu connue, c’est aussi parce que le sous-développement du pays a pu être exagéré par le pouvoir britannique et son fils, Qābūs Ibn Saïd pour justifier un coup d’État, et surtout montrer que tout a commencé à partir de 1970.

Ce coup d’État répond lui aussi à plusieurs logiques. Contrairement au Sultan Taīmūr, les Britanniques et le Sultan Qābūs utilisent l’argument de la guérilla du Dhofar pour proposer un schéma de développement alternatif, autre que communiste. L’intérêt fort de Qābūs pour la modernisation s’explique aussi par une aspiration générale au développement, puisque beaucoup des pays de la Péninsule arabique (Émirats arabes unis, Qatar, Arabie saoudite…), lancent des plans audacieux avec les revenus de la rente pétrolière. Des Omanais commencent alors, illégalement, à aller travailler dans les pays voisins, car ils ne trouvent pas de sources de revenus dans leur pays. On assiste aussi à une pression du panarabisme, notamment avec le régime égyptien de Nasser qui pousse les pays au développement, et qui peut déstabiliser. Plus tôt dans l’histoire d’Oman, l’Égypte et l’Arabie saoudite ont financé les rebelles dans la Guerre de Jebel Akhdar, pour fragiliser le Sultan.

On voit donc que la modernisation du pays, voulue par le Sultan Qābūs, répond à une triple nécessité : une pression sociale interne, alimentée par le développement plus avancé des pays voisins, la déstabilisation par la guérilla communiste du Dhofar et le régime yéménite, et une peur de l’influence du panarabisme, qui appelle lui aussi au développement. Au même titre et dans une logique de Guerre Froide, les Britanniques ne souhaitent pas voir s’installer un nouveau régime communiste dans la région. D’ailleurs, cette aide de la puissance coloniale fait que le Sultan Qābūs a longtemps été vu comme sa marionnette, par un certain nombre de pays arabes, ou du tiers monde.

L’idée de Qābūs est alors de développer le plus rapidement le pays, en s’appuyant bien sûr sur la rente pétrolière, mais éventuellement en s’endettant. Finalement, le développement impulsé par Qābūs, est un peu dans une logique de « contre-insurrection ». En ce sens, l’urbanisation massive qui commence dès les années 1970, bouleverse complètement les logiques tribales et sociales des Omanais. Si l’argument officiel reste celui de la modernisation, cette nouvelle redistribution territoriale est une manière de contrôler la population. Elle entretient donc aussi des origines politiques et géopolitiques.

Oman, Muscat. PITAMITZ Sergio / hemis.fr / Hemis via AFP

Comment se traduit cette modernisation du pays ? Quels sont les secteurs particulièrement prisés et pourquoi ?

Il y a souvent l’idée que l’urbanisation est la conséquence de la modernisation, mais pour Oman, c’est justement le moyen qui est choisi. Qābūs arrive avec l’idée qu’il faut aller le plus vite possible et donner à la population l’accès au confort de vie moderne, avec de l’eau, de l’électricité, des services de santé… L’État, par le biais d’un tirage au sort, octroie donc à chaque foyer omanais une parcelle en général de 600 m2 et lui alloue une aide financière pour y construire une villa individuelle. L’État développe aussi des lotissements, avec des sortes de « logements sociaux » pour les nationaux les plus pauvres, mais là encore, on retrouve l’habitat typique omanais de la maison individuelle. Des immeubles sont aussi construits, pour accueillir les étrangers. Cet urbanisme massif et le choix de villas individuelles conduit à un étalement urbain gigantesque, ce qui pose le problème de l’accès au lieu de travail pour les habitants les plus éloignés. Certain choisissent d’ailleurs de louer un appartement à Mascate pour la semaine, pour être plus proches de leur lieu de travail, et rentrent chez eux le week-end.

Cette redistribution urbaine a beaucoup de conséquences. Déjà, le tirage au sort des parcelles pour les foyers est une forme de violence : les solidarités tribales sont alors rompues. Avec cela, on retrouve des fortes contraintes urbanistiques, avec des maisons très éloignées les unes des autres, contrairement aux habitats anciens, qui notamment pour des questions de chaleur, étaient très proches. Cette nouvelle organisation incite aussi fortement à l’usage de la voiture, et tout est finalement fait pour que les habitants interagissent très peu. Les Omanais peuvent éventuellement choisir de ne pas construire sur leur parcelle, de la vendre ou l’échanger, mais cela n’est pas si simple, d’autant plus si sa localisation est peu avantageuse.

Avec cette urbanisation, le gouvernement développe aussi le réseau électrique, d’abord alimenté par le pétrole, puis le gaz, et maintenant, partiellement par l’éolien et le solaire. Il développe aussi l’accès à l’eau, qui fonctionne aujourd’hui uniquement par le processus de désalinisation. D’abord limité aux grands axes, le réseau routier bitumé apparaît plus tardivement, dans les années 1990-2000.

La politique de modernisation du Sultanat se différencie-t-elle de celles impulsées, un peu plus tôt, par les autres états du Golfe ? Quels sont alors les particularismes du développement omanais, et donc, de son identité ?

Le choix de la maison individuelle et la distribution systématique des parcelles aux nationaux est vraiment l’une des caractéristiques d’Oman. Si on assiste aussi à ce phénomène au Koweït ou aux Émirats arabes unis, il n’est pas aussi rapide et systématisé que dans le Sultanat. On pourrait aussi faire remarquer qu’il y a un effort de Qābūs de préserver l’environnement et l’esthétique du pays. Cela se traduit par des prescriptions d’urbanisme très précises pour Mascate notamment, qui conserve des bâtiments bas. Le pays, contrairement à ses voisins, a finalement refusé l’aspect monumental, la course aux gratte-ciels, et a misé sur une modernisation plus mesurée. Même si récemment, on peut voir la construction de quelques complexes hôteliers, ou de parcs d’attraction, cela reste très peu développé par rapport au reste de la région.

Le Sultanat se différencie aussi des pays voisins sur le thème de sa diversification économique et choisit d’investir dans l’industrie et le tourisme. Cependant, le secteur touristique peine à décoller, puisqu’il est choisi, sélectif et reste focalisé sur la mise en valeur de la « nature ». Bien que le gouvernement, dans ses constructions notamment hôtelières, est à la recherche d’une consommation minimale, avec des technologies durables très précises, il n’hésite pas à modifier considérablement le littoral, en relogeant notamment la population des terres plus éloignées. Ce tourisme sélectif est aussi extrêmement coûteux, et seule l’élite financière qui entoure le Sultan et les grandes familles omanaises installées depuis un ou deux siècles peuvent en profiter.

On observe donc une grande différence entre les années 1970-1980, où l’État dirigiste fournit de réels efforts pour une modernisation nationale, incluant l’ensemble de la population, et les années 2000, où le pays entre plus dans une logique de mondialisation et de gestion néo-libérale. On cherche alors le meilleur rendement économique, sans se soucier des besoins réels d’une grande partie de la population.

Si l’œuvre du Sultan Qābūs est mise en avant dans le récit national, quelles sont pourtant les failles, les limites de cette modernisation et comment se manifestent-elles dans la vie quotidienne, notamment à Mascate ?

Aujourd’hui, cette modernisation pose d’abord la question du développement durable. Le Sultan Qābūs a misé sur un urbanisme qui sépare les fonctions, et a parfois éloigné des foyers de leur lieu de travail. Cela conduit à l’utilisation massive de la voiture, qui crée aussi des embouteillages, et donc, de la pollution. Aussi et même si aujourd’hui, il y a entre trois et quatre voitures par foyer à Oman, cet urbanisme rend extrêmement tributaires, dépendants, les gens qui ne peuvent pas conduire (vieillesse, sans permis…), et tend donc à les isoler. Le choix des maisons individuelles soulève aussi le problème de l’étalement urbain, si bien qu’il reste difficile aujourd’hui, d’entamer de nouvelles constructions à Mascate. Paradoxalement, cette politique de modernisation pose aussi la question de l’accès aux services. Si selon les statistiques officielles, la grande majorité (autour de 97-98%) de la population est raccordée à l’eau et à l’assainissement, certains foyers le sont grâce à des livraisons par camion. Ce choix, coûteux, pousse certains ménages à percer leur fosse septique et déverser leurs déchets dans la nature, pour que la vidange coûte moins cher. L’État a aussi, dans une stratégie de diversification économique, choisi de se focaliser sur l’industrie, et notamment sur la pétrochimie, qui reste extrêmement dépendante aux hydrocarbures.

Cette modernisation rapide, basée sur la rente pétrolière, et les nombreuses concessions qui ont été faites aux Omanais interroge quant à leur emploi. Certaines villes, comme Sohar, ont bénéficié de beaucoup d’investissements, notamment dans l’industrie. Cependant, les métiers les plus difficiles reviennent à une population bangladaise, philippine ou pakistanaise, et les postes un peu plus élaborés, aux Indiens. Depuis les années 1990, le secteur privé et particulièrement son domaine touristique, essaie de recruter des locaux, dont la part est aujourd’hui estimée à seulement 35%. La population locale est globalement peu formée, et a pris l’habitude d’avoir des biens sans vraiment travailler. La baisse des revenus pétroliers, due à l’épuisement progressif des ressources pose alors de plus en plus de problèmes.

L’aspect social est aussi l’une des limites de cette politique de modernisation. La société pré-1970, bien que peu développée, était finalement très peu inégalitaire. Cependant, aujourd’hui, de nombreuses familles ont été déplacées pour investir le littoral, d’autres restent fortement isolées à l’intérieur du pays, du fait du tirage au sort, d’autres encore, doivent faire des trajets quotidiens conséquents pour pouvoir aller travailler. Et comme dit précédemment, échanger sa parcelle, ou la vendre est difficile, d’autant plus que le manque de place en ville rentre aujourd’hui en compte.

Enfin, la centralisation du pouvoir politique est aussi un réel enjeu pour le Sultan, et on pourrait, à terme, se poser la question de son efficacité dans les politiques de développement. Un problème de gouvernance, alimenté par la captation du pouvoir et l’exclusion d’une partie des Omanais de la vie politique et sociale, va sûrement se poser.

Publié le 07/12/2021


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.


Thibaut Klinger, ancien élève de l’ENS (Ulm), est historien, professeur agrégé et membre associé de l’Équipe Monde Arabe et Méditerranée (EMAM), de l’Université de Tours et du CNRS. En novembre 2020, il a soutenu une thèse de géographie intitulée « L’aménagement du territoire et l’identité nationale au sultanat d’Oman », sous la direction de Marc Lavergne. Elle paraît aux éditions De Gruyter en fin 2021.


 


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