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Entretien avec Karim Pakzad : « En Afghanistan, jamais une puissance étrangère n’est parvenue à gagner la guerre »

Par Ines Gil, Karim Pakzad
Publié le 30/08/2021 • modifié le 30/08/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

Karim Pakzad

Pouvez-vous revenir sur le retour des Taliban au pouvoir, 20 ans après la chute de leur Emirat ? les Taliban font face à une société afghane plus libérale dans les villes, surtout à Kaboul. Les Afghans ont évolué avec la musique, la liberté de travail pour les femmes, l’éducation des filles et les cafés. Mais ce n’est pas le cas de l’ensemble du pays, notamment dans les campagnes, plus traditionnelles. Les Taliban trouvent-ils des soutiens parmi la population afghane ?

Avant tout, je souhaiterais, en introduction, revenir sur l’avancée des Taliban, afin de comprendre comment ils ont réussi à mettre en échec la première puissance mondiale. Suite au 11 septembre 2001, les Américains sont intervenus dans le pays en bombardant des positions dans le nord du pays et en soutenant l’Alliance du Nord. Ils ont rapidement chassé les Taliban de Kaboul, car le groupe ne faisait pas le poids face à l’armée américaine. Les Taliban sont alors retournés dans leurs zones traditionnelles d’influence. En Afghanistan, il ne faut pas oublier que toute affaire politique est aussi une affaire ethnique. Les Taliban représentent l’ethnie Pashtoun, qui compose environ 40% de la population et qui a, pendant longtemps, gouverné l’Afghanistan. Concentrés dans l’Est et au Sud du pays, les Pashtouns constituent un certain soutien pour ce groupe.

En 2001, lancés dans la traque d’Oussama Ben Laden, les Américains n’ont pas compris qu’en Afghanistan, le vrai pouvoir n’est pas concentré à Kaboul. Etant donnée la place importante du fait ethnique, les provinces jouent un grand rôle en terme de pouvoir réel. Très vite, les Taliban se sont réorganisés comme un mouvement de guérilla dans leurs zones d’influence. Fin 2002, ils ont commencé à attaquer des positions américaines, notamment dans les provinces du sud (Kandahâr et Hilmand). Cette situation a évolué en leur faveur. L’armée américaine est certes ultra-moderne mais elle n’est pas parvenue à combattre le mouvement de guérilla car les soldats américains n’arrivaient pas à distinguer les Taliban du reste de la population. Face à ces difficultés, Washington a fait appel à l’OTAN. A partir de 2004, c’est l’organisation militaire qui a pris la charge la présence étrangère. Mais la situation continuait de se dégrader. En 2009, les généraux américains ont convaincu Barack Obama d’envoyer des renforts avec 30 000 soldats pour en finir avec la guerre et partir du pays. Dans le même temps, les Taliban ont continuellement harcelé les forces étrangères. Au total, les Etats-Unis ont perdu 2400 soldats. A partir de 2008, il était clair que les Américains avaient perdu la guerre en Afghanistan.

C’est parce que les forces étrangères n’ont pas compris la complexité de l’Afghanistan ?

Exactement, les relations entre les Afghans sont largement basées sur les rapports ethniques et sur une histoire complexe. Si les forces étrangères, et principalement les Américains, l’avaient compris, elles ne seraient pas intervenues de cette manière. La décision du président américain George W. Bush d’intervenir en Afghanistan en 2001 était basée sur des sentiments de colère et de revanche. L’invasion américaine n’était pas réfléchie. Les Etats-Unis n’ont pas compris qu’en Afghanistan, jamais une puissance étrangère n’est parvenue à gagner la guerre.

C’est seulement sous Donald Trump, que les Américains ont compris qu’ils avaient perdu cette guerre et qu’il fallait trouver une solution politique. En février 2020, à Doha, ils ont signé un accord de paix avec les Taliban, reconnaissant la totalité des revendications du groupe afghan, et notamment le retrait total des forces étrangères.

Pour revenir à votre première question : les Taliban ont réussi cet exploit, car d’une part, ils ont une assise sociale et ethnique dans le Sud et dans l’Est. D’autre part, ils ont mené cette guerre en prônant une idéologie forte fondée sur la Charia, avec une interprétation rigoriste de l’islam. Les combattants Taliban étaient donc inspirés par un objectif qui dépassait les questions matérielles, alors que les soldats américains ne savaient pas pourquoi ils intervenaient en Afghanistan. Certes, au début c’était contre le terrorisme d’Al Qaïda. Mais à partir de 2011, il était devenu clair qu’Al Qaïda était vaincu. Pourquoi se battaient-ils alors ?

Quand Donald Trump puis Joe Biden ont défendu le retrait américain, ils ont affirmé qu’ils avaient atteint leurs objectifs (à savoir mettre fin à l’organisation terroriste) et qu’il était temps de partir. En signant un accord de paix avec les Taliban et en excluant le gouvernement de Kaboul, Washington a donné une légitimité politique aux Taliban. Les Etats-Unis affirment que leurs objectifs étaient purement militaires. Mais pourquoi être resté 20 ans dans le pays ? Pourquoi avoir dépensé 1000 milliards de dollars ? Pourquoi avoir soutenu la construction de l’Etat afghan ? Pourquoi avoir mis en place une armée et des institutions à Kaboul ? Pour beaucoup d’Afghans, cette guerre est une guerre pour rien.

La déroute des forces afghanes est majeure. Le problème de l’Etat afghan est qu’il était composé d’anciens chefs de guerre moudjahidin et d’expatriés qui n’avaient pas vraiment d’attaches avec le pays, créant un gouvernement extrêmement corrompu (l’Afghanistan est toujours classé parmi les pays les plus corrompu à côté de la Corée du Nord et de la Somalie). Quand les Taliban ont avancé, l’armée afghane (elle aussi corrompue) n’a pas été capable de résister. La prise de Kaboul était aisée, car le président Ghani a rapidement pris la fuite. D’une certaine manière, la victoire des Taliban était inscrite depuis longtemps.

Les scènes à l’aéroport de Kaboul d’Afghans qui veulent fuir le pays ont fait le tour du monde. Une partie de la population, plus libérale, ou qui a travaillé avec des institutions occidentales, est aujourd’hui menacée par les Taliban

Le sort des Afghans qui ont cru au régime en place et aux Américains est terrible. Aujourd’hui, ils sont abandonnés. Washington tente de rapatrier des afghano-américains et les Afghans qui ont travaillé avec eux, notamment comme interprètes. Cependant, des centaines de milliers d’autres personnes vont être laissées sur place, et notamment des gens vulnérables comme les femmes, ceux qui ont travaillé dans des ONG, des associations culturelles ou des organisations de défense des droits humains, des journalistes. L’affluence vers l’aéroport de Kaboul montre qu’il y a une crainte réelle parmi la population. Cependant, il y a aussi eu beaucoup de personnes qui voulaient profiter de l’occasion pour fuir la misère.

Qu’en est-il de la population Hazara, qui compose la minorité chiite ? Amnesty international affirme que les Taliban ont récemment massacré neuf Hazaras. Certains observateurs ont fait état, ces derniers mois, d’un phénomène d’armement des milices chiites. Des violences sont-elles possibles ? L’Hazarajat, territoire montagneux du centre de l’Afghanistan, composé à majorité d’Hazaras, est-il totalement contrôlé par les Taliban ?

La population Hazara a une place particulière en Afghanistan. D’abord, vous l’avez dit, c’est une minorité car elle compose environ 15 % de la population. Ensuite, les Hazaras sont chiites, alors que les Taliban sont sunnites avec une interprétation rigoriste de l’islam. De plus, ils sont très éduqués. La plupart des activistes afghans sur le plan politique ou dans le monde de la culture sont Hazaras. C’est un problème pour les Taliban car cette population pourra jouer un rôle important dans l’avenir, si la résistance contre le nouveau régime progresse.

Pour l’instant, les Taliban sont dans une période de pragmatisme, ils ont besoin d’une reconnaissance internationale. Ils essayent de montrer un visage modéré car ils sont dans une phase de conquête et de stabilisation du pouvoir. Par exemple, ils n’ont pas, jusqu’à maintenant, imposé le port de la Burqa pour les femmes et ils ne se sont donc pas lancés dans une politique de répression massive. Ils ont besoin de donner des gages à la communauté internationale et notamment aux Etats-Unis et l’Union européenne, qui ont exigé le respect des droits humains et la lutte contre le terrorisme pour entamer un dialogue avec les Taliban.

Mais les Taliban n’ont pas changé leur conception du monde basée sur la loi islamique. On en voit déjà les signes : ils ont interdit à des journalistes femmes de la télévision nationale de travailler. Ils ont même demandé aux femmes fonctionnaires de rester chez elles le temps qu’ils élaborent un règlement destiné à leurs combattants sur la manière de se comporter avec elles. Ils ont aussi indiqué que leurs combattants ne sont pas formés sur ces questions. Une fois qu’ils auront consolidé leur pouvoir, on peut craindre des répressions importantes contre les femmes, les militants de toute ethnie, mais aussi, bien sûr, contre les Hazara. Il ne faut pas se fier aux apparences : les Taliban sont encore des fondamentalistes rigoureux.

Ils tentent aussi de montrer un visage modéré pour des raisons économiques : actuellement, l’argent n’entre plus en Afghanistan et cela inquiète les Taliban

La plupart des avoirs afghans se trouvent effectivement à l’étranger. Dans les banques américaines, il y a plus de 9 milliards de dollars d’avoirs afghans. 400 millions de dollars au Fond monétaire international (FMI). Tout cet argent est actuellement bloqué. Le FMI ainsi que les pays européens ont annoncé la fin de l’aide économique à l’Afghanistan. Pour gouverner, les Taliban devront avoir accès à cet argent. Les caisses de l’Etat sont vides pour l’instant.

Vous avez évoqué la résistance contre le régime taliban. Ahmad Massoud, le fils du commandant Massoud, a affirmé avoir pris la tête de la résistance. Mais il ne trouve, pour l’instant, pas de soutiens étrangers. Son appel à résister parait-il totalement marginal ?

Les Taliban ont repris Kaboul il y a environ deux semaines. Il est encore tôt pour le dire.
Qu’a dit exactement Ahmad Massoud ? Le geste est important : il a annoncé qu’il était prêt à négocier. Il souhaite un gouvernement inclusif, mais refuse qu’il soit dirigé par des mollahs. Difficile à accepter pour les Taliban. Donc fort à parier qu’il ne participera pas au pouvoir avec les Taliban et qu’il mènera bien la résistance dans la Vallée du Panshir et au-delà, car il se place comme représentant de la résistance nationale et non simplement de la résistance du Panshir. Mais pour l’instant, nous sommes dans une phase de préparation, de discours.

Concernant l’aspect diplomatique : de 1996 à 2001, le régime taliban n’était reconnu que par trois pays (l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et le Pakistan). Aujourd’hui, les Taliban semblent avoir considérablement gagné en légitimité. Si les Etats-Unis sont les grands perdants, qui sont les gagnants de l’arrivée des Taliban au pouvoir ? La Russie ? La Chine ? Le Pakistan ?

Evidemment, la Chine, la Russie et le Pakistan gagnent beaucoup avec l’arrivée des Taliban à Kaboul. L’Iran aussi voit d’un bon œil le départ des Américains d’Afghanistan. Mais selon moi, deux autres pays sont aussi gagnants : le Qatar et la Turquie. Concernant le Qatar, les négociations entre Washington et les Taliban ont eu lieu à Doha, ce qui a mis en avant ce pays sur la scène internationale concernant ce dossier. Pour ce qui est de la Turquie, Erdogan a un projet d’alliance avec le Pakistan et l’Afghanistan (les Taliban) et il n’est pas exigeant concernant l’idéologie des Taliban. Ankara sort donc relativement renforcée de ces évolutions.

Concernant cette fois les perdants : on compte bien sûr les Etats-Unis, mais aussi l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis car ils avaient beaucoup investi dans l’Etat afghan. Et contrairement à la période 1996-2001, ces deux pays n’ont pas la même influence sur les Taliban.

Publié le 30/08/2021


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Karim Pakzad est chercheur à l’IRIS et spécialiste de l’Afghanistan, du Pakistan de l’Irak, de l’Iran et de la question Kurde.


 


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