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Entretien avec Bayram Balcı - Les raisons du positionnement de la Turquie comme médiateur entre la Russie et l’Ukraine

Par Bayram Balcı
Publié le 04/04/2022 • modifié le 04/04/2022 • Durée de lecture : 6 minutes

Bayram Balcı.

Crédit photo : Magali Dougados-®2014

Deux rencontres ont été organisées en Turquie entre les diplomaties russe et ukrainienne, le 10 mars 2022 à Antalya, puis le 29 mars à Istanbul, dans le cadre du conflit en cours. Quelles raisons peuvent expliquer la décision turque de s’impliquer en tant qu’intermédiaire pour la résolution du conflit ?

En effet, depuis le début du conflit entre les deux pays, a vrai dire depuis le début même de la crise ouverte entre Moscou et Minsk qui remonte à 2014, la Turquie essaie de garder une position neutre et de jouer un rôle de médiateur pour concilier l’Ukraine et la Russie. Plusieurs raisons expliquent cette ambition médiatrice d’Ankara. En tout premier lieu, la Turquie essaie de sortir d’une longue période d’isolement sur la scène régionale, et de mauvaises relations avec la plupart de ses voisins. En effet, en grande partie du fait de ses choix faits dans la crise syrienne, de ses politiques interventionnistes dans certains conflits comme en Libye, au Karabakh ou en Méditerranée orientale, le pays a été coupé de la plupart des pays de la région et a vu se détériorer ses relations avec ses propres partenaires occidentaux, Etats-Unis, Europe et même de l’OTAN.

Or au moment où le conflit a éclaté entre l’Ukraine et la Russie, la Turquie était dans une phase de réparation de ses relations avec bons nombres de pays. On note ainsi une amélioration des liens avec Israël, les Emirats arabes unis, et un peu avec l’Arménie et l’Egypte. Dans un tel contexte, le conflit entre l’Ukraine et la Russie ne doit pas, pense-t-on à Ankara, inciter le pays à sortir de ce processus d’adoption d’une nouvelle politique étrangère faite de compromis et de médiation. Par ailleurs, la Turquie a besoin des deux pays, ce qui m’amène à répondre à votre deuxième question.

Pouvez-vous revenir sur les relations actuelles entre la Turquie et la Russie, sur les plans diplomatiques, économiques et énergétiques ?

Pour mieux comprendre les relations particulièrement intenses entre la Turquie et la Russie depuis une dizaine d’années voire davantage, il faut revenir sur les raisons des tensions latentes entre la Turquie et ses partenaires traditionnels qui sont l’Europe et les Etats-Unis.

Depuis la fin de la Guerre froide, mais plus particulièrement depuis la crise syrienne, la Turquie a fait des choix sécuritaires qui ont été mal compris par les pays occidentaux. De même, alors que l’actuel président Erdogan avait été salué pour sa politique réformiste au début de son pouvoir entre 2002 et 2007, voire jusqu’en 2010, la deuxième décennie de son règne se caractérise par une tendance plus autoritaire, ce qui a fortement endommagé les liens entre la Turquie et les pays occidentaux. En d’autres termes, c’est en partie pour ces raisons, de politique intérieure autoritaire, extérieure pas comprises par les Occidentaux, que la Turquie s’est fortement rapprochée diplomatiquement de la Russie ces dernières années.

Mais bien sûr, comme toujours en politique étrangère, les raisons du rapprochement et de l’éloignement sont multiples et entremêlées. Ainsi, pour ce qui est de la Turquie et de la Russie, l’économie joue un rôle crucial dans le rapprochement que l’on constate entre les deux depuis au moins deux décennies. Pour la Turquie, la Russie est un immense chantier de construction où ses dynamiques entreprises de BTP trouvent des opportunités considérables. Depuis la fin de l’Union soviétique, en Russie comme dans le reste de l’URSS, beaucoup de grandes infrastructures, aéroports, routes, bâtiments administratifs, ont été construites par des entreprises turques. Mais le lien économique le plus crucial entre les deux pays se situe aussi dans les domaines agricole et touristique. La Turquie exporte beaucoup de produits agricoles en Russie qui à son tour lui envoie chaque année plus de 4 millions de touristes, permettant ainsi au secteur touristique turc de faire face à une crise forte depuis 2013 où le contexte sécuritaire et politique dissuade nombre d’Occidentaux de venir passer leurs vacances en Turquie.

Par ailleurs, le lien turco-russe est aussi énergétique. La Turquie importe 35 % de son gaz depuis la Russie. Et le pipeline Turk Stream qui achemine du gaz russe depuis la Russie vers l’Europe renforce les liens voire la dépendance entre les deux pays car la Turquie prélève des frais de passage sur le gaz que la Russie livre aux Européens. Enfin, en matière énergétique toujours, la Russie va bientôt achever la construction d’une centrale nucléaire à usage civil dans la ville de Akkuyu sur la côte méditerranéenne.

Pour conclure sur les liens russo-turcs, il y a un facteur militaire qui est à la fois cause et conséquence du différend entre la Turquie et l’Occident. Ces dernières années, bien que les deux pays se trouvent dans des alliances militaires rivales, OTAN contre une nouvelle forme de Pacte de Varsovie qui est la logique de la politique russe envers l’Occident, ils parviennent à nouer des relations militaires assez importantes. Un seul exemple suffit à montrer l’importance du lien militaire, l’achat par la Turquie de S400 à la Russie, qui à lui seul révèle à la fois la cause et la conséquence de la crise qu’il y a dans la relation entre la Turquie et l’Occident.

Pouvez-vous revenir sur les relations actuelles entre la Turquie et l’Ukraine, notamment la fourniture de drones turcs à l’Ukraine ?

Les relations entre la Turquie et l’Ukraine sont particulièrement intéressantes à analyser dans un contexte où la Turquie essaie de se doter d’une nouvelle politique étrangère qui maximalise ses intérêts à la fois avec la Russie qui est en principe sa rivale, et l’Occident qui est en principe son allié.

L’Ukraine est un des rares pays avec lequel la Turquie n’a aucune crise, aucune tension, aucun différend de quelque ordre qu’il soit. En effet, il y a un lien romantique entre les deux pays dans la mesure où la Crimée, siège de l’ancien khanat tatar, du nom d’un groupe ethnique proche des Turcs, éveille des sentiments de sympathie dans l’esprit des Turcs. Mais la relation avec l’Ukraine est aussi économique car les Ukrainiens constituent le 4ème groupe en nombre à se rendre en Turquie. Par ailleurs, puissance agricole, l’Ukraine fournit à la Turquie une partie de son blé et autres produits comme l’huile de tournesol ou de la viande bovine.

Mais pour la Turquie, l’Ukraine a aussi et surtout une valeur militaro-géostratégique à double usage, à destination de la Russie, mais aussi de l’Occident. Vis-à-vis de la Russie, l’Ukraine permet à la Turquie d’avoir un levier. En effet, bien qu’en bons termes avec la Russie, la Turquie se méfie de Moscou avec lequel elle est en désaccord dans la question syrienne, libyenne et aussi au Karabakh. En Syrie notamment, qui est devenue de fait un protectorat russe, la Turquie se sent vulnérable vis-à-vis de la Russie qui peut mettre en péril la présence turque dans les zones où il y a occupation ou présence militaire turque, notamment à Idlib. De ce fait, pour parer à cette vulnérabilité, la Turquie a développé des liens militaires forts avec l’Ukraine qui ne se limitent pas à la livraison drones qui ont déjà fait preuve de leur efficacité. Mais pour la Turquie, l’Ukraine est aussi un pays précieux dans sa relation difficile avec l’Occident.

Critiquée et boycottée pour sa politique intérieure et extérieure par l’Europe et les Etats-Unis qui ne livrent plus certains composants militaires de pointe pour la fabrication de ses drones, mais aussi tanks et avions de combat en cours de construction, la Turquie se tourne vers l’Ukraine dont le savoir-faire en la matière permet de se procurer l’essentiel de ce que lui refuse son allié occidental.

Ainsi, en résumé, du fait de la particularité de ses liens à la fois avec l’Occident et la Russie qui sont dans une nouvelle guerre froide, la Turquie éprouve le besoin de cultiver de bonnes relations avec l’Ukraine qui lui permet de mieux gérer sa position de pont entre l’Europe et l’Asie. Mais tous comptes faits, dans son jeu d’équilibrisme entre Kiev et Moscou, la Turquie penche plutôt vers Kiev, ce qui a été bien remarqué par l’Occident qui reprend conscience de l’importance de la Turquie pour l’OTAN et pour les intérêts de l’Occident.

Comment de ce fait s’articule l’équilibre que souhaite conserver la Turquie avec les deux belligérants ?

Le terme équilibre et le jeu d’équilibrisme sont en effet les bons termes pour qualifier la politique que mène la Turquie dans cette guerre qui se déroule dans son environnement proche. L’articulation qui apparait difficile ne l’est pas tant que ça. Elle est facilitée par la prise de conscience aussi bien par la Russie que par l’Ukraine qu’il leur faut un interlocuteur qui ne soit pas trop impliqué dans cette confrontation entre l’Est et l’Ouest, entre la famille otanienne et la Russie qui se comporte dernièrement comme une nouvelle URSS. Or, le fait que la Turquie soit moins intégrée à l’Occident qu’elle ne le fut pendant la guerre froide, le fait qu’elle ne soit plus aussi en confrontation avec la Russie comme elle le fut pendant longtemps, l’aide à gérer une position délicate de gestion ou d’arbitrage d’un conflit entre deux pays qui lui sont importants, et surtout, pour lesquels elle est importante, car elle présente les allures d’une puissance médiatrice utile dans un contexte de forte rupture entre la Russie et l’Occident.

Les prochains mois seront décisifs pour la Turquie qui compte sur cette crise pour améliorer son image sur la scène internationale, d’autant plus que dans moins d’un an, des élections cruciales attendent la Turquie, présidentielles et législatives, pour un président Erdoğan qui compte en partie sur cette crise pour rendre son pays plus fréquentable, et donc plus attrayant, y compris et surtout économiquement.

Pour aller plus loin :
Ali Askerov, Contemporary Russo-Turkish Relations : From Crisis to Cooperation (Lexington Books, 2018)
Şener Aktürk, « Turkish-Russian Relations after the Cold War (1992-2002) », Turkish Studies, vol. 7, no 3,‎ septembre 2006, p. 337–364 
Mitat Celikpala, Jean Marcou, Regards sur les relations turco- russes, La Turquie aujourd’hui, IFEA, 2020. https://books.openedition.org/ifeagd/3163?lang=fr
Galip Dalay, Turkish-Russian Relations in Light of Recent Conflicts
Syria, Libya, and Nagorno-Karabakh,
https://www.swp-berlin.org/10.18449/2021RP05/
Tancrède Josseran, « Turquie-Russie : Deux empires aux miroirs », Conflits : histoire, géopolitique, relations internationales, no 9,‎ 2016, pp.19-21
Tancrède Josseran, « Turquie - Russie. Deux empires aux miroirs », Conflits : histoire, géopolitique, relations internationales, no 9, avril - mai - juin 2016, p. 19-21
Saban Kardas, The Wat in Ukraine and Turkey’s cautious counter-balancing Against Russia. https://www.gmfus.org/news/war-ukraine-and-turkeys-cautious-counter-balancing-against-russia
Habibe Özdal, Viktoriia Demydova, Turkey-Ukraine Relations : High Potential, Low Voltage, International Strategic Research Organization (USAK), March 2011.

Publié le 04/04/2022


Bayram Balcı est chercheur au CNRS et au CERI-Science Po, directeur de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes, spécialiste de l’islam et de la politique en Asie centrale post-soviétique, dans le Caucase et en Turquie.


 


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