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Entretien avec Olivier Roy sur la question ethnique en Afghanistan : « quand on utilise le facteur ethnique de manière hégémonique, on ne comprend pas les dynamiques à l’œuvre en Afghanistan » (2/2)

Par Ines Gil, Olivier Roy
Publié le 17/02/2022 • modifié le 17/02/2022 • Durée de lecture : 7 minutes

Olivier Roy

Lire la partie 1

Effectivement, après la prise de Kaboul le 15 août 2021, l’opposition a reproché aux taliban de n’avoir pas intégré les représentants des autres ethnies afghanes dans le gouvernement. De même, du côté pachtoune, en 2001 (après la chute du régime taliban), le Pakistan demandait au nouveau gouvernement pro-coalition internationale d’intégrer les pachtounes dans le gouvernement

Ces rivalités ethniques se sont principalement cristallisées avec la guerre contre les Soviétiques. Les combats contre les Soviétiques ont été principalement menés par les populations du nord. A l’époque, les Hazaras se sont autonomisés (ils se sont peu battus, mais soutenus par l’Iran, ils ont libéré le Hazarajat rapidement) et les Tadjiks se sont unifiés, dans le nord-ouest autour de Massoud, et dans l’Est autour d’Ismaël Khan.

Le pouvoir communiste était essentiellement pachtoune. Quand il est tombé en 1992, l’Alliance du Nord a pris Kaboul. Elle était très diverse sur le plan idéologique avec les persanophones de Massoud et d’Ismaël Khan, les Ouzbeks, et les Hazaras chiites. Ces groupes ne s’appréciaient pas, ils n’avaient rien en commun. Mais ils se sont unis pour prendre la capitale, ce qui a toujours été mal vécu par les Pachtounes. A l’époque, en 1992, le leader des Pachtounes était Gulbuddin Hekmatyar. Il a mené une série d’attaques sur Kaboul, sans succès. Après cet échec, la ‘’carte taliban’’ a émergé. Le Pakistan a immédiatement soutenu les taliban (abandonnant tout soutien à Gulbuddin Hekmatyar) car Islamabad voulait un pouvoir pashtoune à Kaboul. A l’époque, les taliban ont réussi à reprendre les territoires à majorité pashtoune sans difficultés. Mais ils ne sont pas parvenus à reprendre tout le nord. Ils ont certes vaincu Ismaël Khan à Herat et ont repris militairement le Hazarajat, mais ils se sont heurtés à Abdul Rachid Dostum du côté Ouzbek et Ahmad Shah Massoud dans le Panjshir. Massoud a résisté avec succès. La polarisation ethnique est très claire ici. Mais elle s’est d’avantage formée sur l’axe pachtounes versus non pachtounes.

Après avoir envahi l’Afghanistan et chassé les taliban de Kaboul en 2001, les Américains ont donné le pouvoir à la grande aristocratie pachtoune traditionnelle, les Durranis (fondateurs de l’Etat afghan) pour éviter le retour des taliban. Les Durranis ont une légitimité ethnique et historique, et ils sont tous persanophones (donc bilingues). En principe, ils auraient pu être à la fois acceptables pour les populations du nord et celles du sud, et permettre de mettre en place un pouvoir équilibré. Mais en réalité, ce fut un échec, car cette aristocratie, qu’elle soit représentée par Karzaï ou Ghani (qui par ailleurs est un Ghilzay, l’autre grande confédération pachtoune), est dévalorisée aux yeux de la population. Ces vingt dernières années, les macro-ethnies du nord ont tenu l’armée, les services secrets, et dans une large mesure, l’économie. Les persanophones contrôlaient donc le pouvoir. Ce déséquilibre a favorisé le retour des taliban au sud.

Au total, on comptabilise quatre prises de Kaboul : en 1992 par l’Alliance du Nord, en 1996 par les Pachtounes, en 2001 de nouveau par le Nord, et en 2021 de nouveau par le Sud. Chaque prise de Kaboul est une vengeance d’un groupe sur l’autre. Les points de friction entre les taliban et leurs rivaux se forment largement autour des méfiances réciproques nées de rivalités historiques. L’aspect culturel joue un moindre rôle. Rappelons que les taliban n’ont pas d’idéologie ethnique, Kaboul est une ville de culture persane sunnite avec un regard sur l’Inde. La classe moyenne persanophone qui s’est développée ces vingt dernières années est formée et compétente pour gérer les affaires de l’Etat. Les taliban en sont conscients et l’acceptent, c’est pour cela qu’ils ont promis aux fonctionnaires qu’il n’y aurait pas de représailles. Les mauvaises relations entre ces groupes ne s’expliquent pas tant par le fossé culturel que par un manque de confiance réciproque, même si une nouvelle classe moyenne très occidentalisée s’est développée à Kaboul durant la présence américaine.

Refusant les clivages tribaux, les taliban ont-ils tendance à se présenter comme les bâtisseurs de l’Etat afghan, les réels représentants de la nation afghane ?

Ce n’est pas leur idéologie officielle : leur idéologie officielle est l’application de la Sharia dans l’Emirat islamique. Mais de fait, les taliban envoient des signes intéressants : ils se sont montrés en faveur de la Constitution de 1964 (même s’ils veulent y rajouter la Sharia). Ils ne sont donc pas en rupture par rapport à la royauté. Même s’ils considèrent que le roi s’était trop occidentalisé, il existe une vieille tradition de ralliement des tribus pachtounes à l’Emir de Kaboul contre les Anglais. Les taliban n’ont aucun problème à capitaliser sur l’histoire afghane. Ils ont certes détruit les Buddhas de Bamyan, mais parce qu’ils considéraient que ces monuments ne les représentaient pas (car non musulmans). En revanche, ils s’approprient la tradition des Emirs afghans.

Concernant les Hazaras, ils sont à majorité chiite et sont les premiers à parler de ‘’nation’’ quand ils définissent leur place en Afghanistan. Comment expliquer cela ? Comment s’organisent-ils sur le plan politique ? Le retour des taliban représente-t-il un risque pour leur place dans la société afghane comme de nombreux Hazaras le déplorent ?

Le nationalisme hazara est apparu pour la première fois à la fin des années 1950, essentiellement porté par des jeunes laïques éduqués, dont beaucoup étaient revenus d’Irak (où ils s’étaient installés comme travailleurs immigrés). Ils revendiquaient alors une identité hazara, affirmant être des descendants des Mongols, mais ils ne défendaient pas une identité chiite. Ce nationalisme hazara a fini par se croiser avec le renouveau chiite des années 1960-1970. Ce même renouveau chiite duodécimain, qui a fait émerger Musa al-Sadr au Liban, a créé de nouveaux leaders en Afghanistan formés à Nadjaf et Kerbala.

Ce double phénomène de chiitisation cléricale et de nationalisme hazara émerge en même temps que deux événements majeurs et concomitants : la révolution islamique en Iran et l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Pour les Hazaras chiites, il fallait alors faire un choix. L’imam Khomenei a poussé la communauté chiite afghane à s’unifier derrière le clergé pro-iranien. Une guerre civile inter-chiite a éclaté de 1982 à 1984. Or, les seuls à même de fournir des armes étaient les Iraniens. La guerre a donc été gagnée en 1984 par les pro-iraniens, qui ont fini par intégrer les autres chiites (de même qu’on trouve des anciens communistes au sein du Hezbollah libanais, on trouve des anciens nationalistes ou des maoïstes dans le parti afghan du Hezb-e Wahdat). La guerre a donc poussé les Hazaras chiites à s’unifier.

Après la chute de l’Emirat islamique, à partir de 2001, les Hazaras ont été très actifs dans le domaine de l’éducation, redonnant une sorte de fierté à la population Hazara chiite. Mais ils n’ont pas développé de revendications ethnico-nationales. L’Iran ne les a pas encouragé à se tourner vers un irrédentisme, mais plutôt à s’intégrer le plus possible dans la vie politique afghane.

En ce qui concerne les relations avec les taliban : entre 1996 et 2001, sous l’Emirat islamique, les taliban voyaient les Hazaras comme des hérétiques, suppôts de l’Iran. Ils ont été responsables de massacres anti-hazaras, des mosquées chiites à Kaboul ont été fermées, et la Achoura a été interdite. Mais depuis leur retour en août 2021, on note un changement radical de politique. Dès leur arrivée au pouvoir, les taliban ont cherché à rassurer les chiites, affirmant que s’ils restaient politiquement neutres, ils pourraient vivre leur religion normalement. Fin août, au moment de la Achoura, un chef taliban a même rendu visite aux leaders cléricaux chiites, assurant qu’ils étaient libres de pratiquer leur religion. C’est une concession majeure pour le mouvement taliban. Selon moi, c’est principalement dû à l’action de Téhéran. Depuis août, les taliban n’ont pas touché au consulat iranien à Herat et les Iraniens sont restés dans le pays. Les taliban sont pragmatiques, ils font des concessions car ils ont appris des leçons de leur déroute de 2001. Ils savent qu’ils doivent donner des garanties aux autres groupes ethniques et même aux femmes (même si la conception talibane des garanties aux femmes ne correspond pas aux demandes formulées par les femmes de Kaboul).

Concernant l’Etat islamique au Khorassan : comment expliquer l’émergence de cette organisation en Afghanistan ? Connait-on sa composition ? Quelle est sa position vis-à-vis des autres ethnies ? Certains parlent de risque de génocide pour les Hazaras chiites

L’émergence de l’Etat islamique au Khorassan (EI-K) est plus difficile à étudier car il est impossible de réaliser des études de terrain dans les zones contrôlées par cette organisation. Mais il aurait émergé d’une scission des taliban. L’EI-K est composé d’anciens taliban, donc vraisemblablement de Pachtounes. Il est largement implanté dans la province de Kunar. Or, on sait que la population de Kunar est très conservatrice et entretient de mauvais rapports avec les Durranis.

A l’origine, cette scission aurait eu lieu sur la question du passage au politique (et non pas sur des questions liées à la Sharia). Quand les taliban ont amorcé les discussions avec les Occidentaux à Doha, ils ont montré qu’ils étaient prêts à négocier la sécurité en échange du pouvoir à Kaboul. La scission serait née à ce moment, sur la question de savoir si l’Etat islamique était négociable [1]. Les combattants taliban ont alors eu deux choix : soit lier leur sort au djihadisme global, soit rester dans le djihadisme régional. L’EI au Khorassan a choisi le Jihad global, alors que le mouvement taliban inscrit l’islamisme dans un seul pays. Les taliban ont choisi la négociation, les concessions. C’est ce que la dissidence leur reproche. Par ailleurs, si mes analyses sont correctes, ce type de scission apparait généralement quand il existe déjà des tensions pour des raisons plus locales. Les divergences ne sont jamais purement idéologiques en Afghanistan. Quand il y a divergence, c’est qu’il existait un antagonisme local antérieur. Mais à ce stade, on ignore encore quels conflits locaux ont pu entrainer ces rivalités.

Pour les taliban, se faire contester sur la nature religieuse de l’Etat islamique est difficilement acceptable. Cela touche au cœur même de leur légitimité car les taliban défendent deux piliers : la Sharia et la sécurité. L’EI-K souhaite, de son côté, la Sharia et le jihad permanent.

Concernant le rapport aux minorités religieuses, et notamment aux chiites, on retrouve le même phénomène que par le passé en Irak. Ceux qui ont créé Daesh ont été sur une ligne anti-chiite dès le début, en opposition avec la direction d’al-Qaïda. Les leaders d’al-Qaïda considéraient certes que les chiites étaient des hérétiques, mais ils ne voulaient pas de guerre civile entre les musulmans. Ils souhaitaient se concentrer sur la guerre contre la présence occidentale. C’est ce qu’on retrouve aujourd’hui avec les taliban et l’Etat islamique au Khorassan. Les taliban considèrent les chiites comme des hérétiques, mais ils sont beaucoup plus pragmatiques. L’Etat islamique au Khorassan, au contraire, multiplie les attentats dans les mosquées chiites, aussi bien au Pakistan qu’en Afghanistan. Il veut non seulement la Sharia, mais aussi l’épuration de ceux qu’il considère comme hérétiques et apostats.

Publié le 17/02/2022


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Olivier Roy est professeur à l’Institut universitaire européen (Florence) : il est conseiller scientifique du programme Middle East Directions au Robert Schuman Centre for Advanced Studies et dirige le projet de recherche ReligioWest (financé par le Conseil européen de la recherche). Directeur de recherche au CNRS, il a notamment publié « L’Islam mondialisé » et « Les Illusions du 11-Septembre : le débat stratégique face au terrorisme », tous deux parus au Seuil en 2002.


 


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