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Entretien avec Fabienne Le Houerou – Phénomènes migratoires en Égypte

Par Claude-Henry Dinand, Fabienne Le Houerou
Publié le 03/03/2017 • modifié le 09/03/2017 • Durée de lecture : 8 minutes

Fabienne Le Houerou

L’Égypte est depuis longtemps une terre d’asile pour les réfugiés et constitue dans le même temps un itinéraire traditionnel de migration irrégulière vers l’Europe par la mer. D’où sont issus ces flux migratoires ?

La situation a considérablement évolué depuis trente ans. Par exemple, il y a encore vingt ans, voire même dix ans, 95% des réfugiés établis en Égypte venaient du Soudan. Ainsi, en 2004, le Président égyptien Moubarak avait déclaré à la presse qu’il y avait un million de Soudanais en Égypte. Des chiffres excessifs qui ne correspondaient pas à la réalité car en Égypte en 2005, il y avait seulement 40 000 réfugiés soudanais. Il faut comprendre que la présence soudanaise en Égypte revêt des réalités très différentes dans la mesure où la majorité des Soudanais est implantée depuis plusieurs générations sur le sol égyptien. Il n’est donc pas vraiment question de réfugiés mais de migrants enracinés depuis l’époque de la colonisation anglo-égyptienne et qui sont considérés comme citoyens « égyptiens » avec des origines soudanaises. Les Nord-Soudanais ont des liens historiques, ancestraux, familiaux avec l’Égypte, ce qui n’est pas le cas des Sud-Soudanais qui sont issus des grandes ethnies d’Afrique comme les Dinka ou les Shilluks qui ont été des victimes de la guerre entre les deux Soudan et qui eux sont de véritables réfugiés au sens de la convention de Genève.

Avec les accords de 2004 puis la reconnaissance du Sud Soudan comme État en 2012, les populations de réfugiés ont progressivement regagné leur territoire d’origine. Ainsi le quartier 4 et demi (1) - sur lequel j’ai écrit différents articles, réalisé un film et un roman qui portent tous le titre de 4 et demi, sur lequel j’ai travaillé pendant quatre ans (2) - une poche urbaine en grande périphérie du Caire, s’est vidé en 2005-2006 de ses réfugiés qui rentraient au Soudan. En 2005, il n’y avait que 3 000 Sud-Soudanais dans ce quartier 4 et demi alors que la presse égyptienne indiquait qu’ils étaient plus de 500 000. Mes recherches de terrain m’ont donc permis d’aller au-delà des manipulations souvent politiques par une analyse de la réalité des flux migratoires et de la présence des réfugiés sur un micro territoire comme celui du quartier de 4 et demi (3). Or, depuis que le pays a accédé à l’indépendance en 2011, un million de réfugiés ont été comptabilisés. Une grande majorité d’entre eux a quitté le pays à cause de la guerre civile qui a éclaté en décembre 2013. Avec la reprise des combats au Sud Soudan, les migrations vers l’Egypte ont redémarré et on estime que le Soudan du Sud rejoint la Syrie, l’Afghanistan et la Somalie - des pays ayant généré plus d’un million de réfugiés, selon le porte-parole du HCR Leo Dobbs lors d’un point de presse à Genève le 16 septembre 2016 (4).

Aujourd’hui, le principal flux migratoire vers l’Égypte est constitué de Syriens. L’accueil des réfugiés syriens depuis 2011 a été très ambivalent. Au début, juste après la révolution égyptienne, les Frères musulmans, au pouvoir, ont eu un discours très accueillant et mis en place de nombreuses structures d’accueil. Mais le flux incessant de réfugiés a conduit la présidence égyptienne à modérer sa générosité. De nombreux chercheurs, notamment à l’Université Américaine du Caire, ont pu observer un changement de politique et de perception de la société égyptienne vis-à-vis des réfugiés syriens. Par ailleurs, la poursuite des flux migratoires syriens a commencé à poser des problèmes d’accueil dans les grandes villes, en particulier au Caire où des situations difficiles sont observées notamment en ce qui concerne le travail des enfants. Selon l’UNHCR, Le Caire est la ville qui accueille le plus de flux de réfugiés au monde. Des bulles ethniques se sont progressivement constituées à la périphérie du Caire et la visibilité de ces milliers de réfugiés a renforcé la xénophobie. Les images et les médias contribuent également à cette crise identitaire. A ceci s’ajoute des conditions de précarité préoccupantes, comme par exemple le travail des enfants, situation dramatique en Égypte mais également en Jordanie ou au Liban. De même, pour les Soudanais, j’avais relevé dans mon film Hôtel du Nil, Voix du Darfour (5), qu’ils occupent souvent des emplois précaires dans la périphérie de la capitale égyptienne, comme ramasseur de fer, payé un dollar la journée.

Quels sont les organismes impliqués dans l’assistance aux réfugiés ? Quelles éventuelles solutions pourraient être mises en place pour permettre une meilleure gestion de ces flux migratoires ?

Les réfugiés vont dans les zones urbaines où se concentrent les bureaux du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR). Ainsi, ce qui agit comme pôle d’attraction pour les migrants, ce sont les institutions qui peuvent les aider, leur donner un statut, les reconnaître juridiquement dans la mesure où l’intégration dans un pays s’effectue par le droit et par l’économie. En effet, la reconnaissance juridique assure le fait d’être toléré sur un espace, et de ne plus vivre dans la crainte permanente d’être expulsés. De nombreuses ONG sont également impliquées, par exemple dans le quartier de 4 et demi du Caire qui comprend une importante niche ethnique sud-soudanaise. Or, il a pu arriver que certaines aides étaient réservées aux Soudanais alors que ce quartier regroupait également bon nombre d’Égyptiens extrêmement pauvres eux aussi, ce qui a pu entrainer des tensions, voire un sentiment d’exclusion du processus d’aide internationale pour les Égyptiens. Se pose donc également la difficulté de penser un problème par catégories nationales au lieu de considérer la société dans sa dynamique d’interactions.

En matière de solutions, les gouvernements et les organisations internationales devraient avoir une politique spatiale qui ne chercherait pas à favoriser les bulles ethniques. Ainsi, les institutions ne devraient pas se focaliser uniquement sur la capitale et ses abords mais déployer des antennes dans les provinces comme dans le Sinaï ou dans d’autres villes comme Alexandrie. Sans l’application d’une telle logique, la concentration de populations dans les bulles ethniques est favorisée par le transit de populations qui savent qu’elles doivent être réinstallées dans un autre pays et qui donc attendent dans les capitales.

Quelles sont les conditions et formes pratiques d’organisation de la vie dans les quartiers notamment en terme de travail, logement et éducation ?

En ce qui concerne les conditions de vie, l’aspect le plus important est le droit au travail, la protection juridique en tant que travailleur. Juridiquement il y a ainsi un véritable processus à mener pour favoriser l’accès au travail et à la scolarisation gratuite, notamment pour les enfants syriens. Par exemple, en échange de la scolarisation de leur enfant dans une école égyptienne pour favoriser son insertion dans le système éducatif, chaque famille syrienne pourrait recevoir une aide, ce qui permettrait de lutter plus efficacement contre le travail des enfants. De la même façon, depuis les années 2000, le HCR tente d’impliquer davantage le gouvernement égyptien dans le processus.

À l’origine, le HCR est une antenne internationale, cependant j’ignore quelles sont aujourd’hui les avancées des négociations et les implications du gouvernement égyptien dans la gestion des réfugiés. À l’heure actuelle, les pourparlers n’ont pas réellement abouti à l’autonomie de l’Égypte dans sa gestion des réfugiés car le HCR est toujours l’unique instance qui délivre le statut et l’Égypte ne possède pas sa propre législation. Elle a néanmoins adopté des décrets pour réguler la législation en matière d’asile (6). Dans ce contexte, le HCR continue de gérer la demande croissante des réfugiés et demandeurs d’asile en Égypte (7).

Notes :

(1) Fabienne LE HOUÉROU, « Voisins ou ennemis à Arba Wa Nus ? La mise en scène du quotidien des migrants forcés égyptiens et réfugiés sud soudanais dans un quartier populaire du Caire », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 119-120, novembre 2007, mis en ligne le 02 mars 2012, URL : http://remmm.revues.org/4133 : « Arba Wa Nus se trouve aux limites géographiques d’une ville qui repousse ses marges et symbolise une forme urbaine où les habitants sont également considérés, par le reste des citadins, comme marginaux. Nous devons grimper une sorte de pignon rocheux afin d’atteindre la localité. En 2000, il n’y avait ni électricité, ni eau courante à Arba Wa Nus. Tous les signes d’une urbanisation formelle et régulière (en opposition ici à une forme irrégulière) n’étaient accessibles qu’en bas de la butte à Madinat Nasr. Cité nouvelle, construite dans les années 1980, Nasser City est le continuum du Caire, elle s’est développée grâce aux transactions immobilières des émigrés égyptiens des pays du Golfe. Madinat Nasser, cité coquette, quasi opulente, elle s’étend jusqu’aux marges d’Arba Wa Nus. Des immeubles en bordure tracent une frontière, « un ourlet », entre la ville nouvelle et la zone irrégulière. »

(2) Fabienne LE HOUÉROU, « 4 et demi », 52 minutes, CNRS, 2012 ; Fabienne LE HOUEROU, « Quartier 4 et demi », Encres d’Orient, Paris, 2011, 179 pages.

(3) Fabienne LE HOUÉROU, « Voisins ou ennemis à Arba Wa Nus ? La mise en scène du quotidien des migrants forcés égyptiens et réfugiés sud soudanais dans un quartier populaire du Caire », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 119-120, novembre 2007, mis en ligne le 02 mars 2012
URL : http://remmm.revues.org/4133. 14 « Le territoire Arba Wa Nus (4 et demi) est un objet de curiosité pour la presse égyptienne. Elle y fait continûment référence comme à de dangereux parages envahis par les Soudanais. Des informations concernant l’envahissement de l’Égypte par les réfugiés soudanais sont diffusées par des publications qui avancent des chiffres démesurés sur la présence soudanaise au Caire. Selon les sources officielles du Haut Commissariat aux Nations unies pour les Réfugiés (HCR), l’Égypte accueille la population globale de 90 000 réfugiés dont 70 000 Palestiniens en 2005. Quelques 16 883 Soudanais auraient été reconnus réfugiés depuis 1998. La population totale des demandeurs d’asile en Égypte (depuis quatre ans) s’élèverait à 58 357 personnes. En cinq ans 43 750 Soudanais ont cherché refuge au Caire. Ces chiffres sont modestes si l’on se réfère aux déclarations intempestives d’une presse affirmant qu’il y aurait des « millions de Soudanais » sur le sol égyptien, mais demeurent suffisants pour créer un climat de panique et provoquer des violences urbaines sporadiques, à caractère parfois raciste, notamment dans le quartier irrégulier d’Arba wa Nus. La population soudanaise y est importante mais elle demeure néanmoins largement minoritaire. Elle s’étale sur quelques rues autour de l’église construite par les Frères Comboni et identifiée dans la zone comme « L’Église soudanaise ». Cette concentration, sur un petit périmètre, donne l’illusion d’une présence soudanaise extrêmement dense. Cette visibilité alimente de nombreuses phobies relatives à « l’envahissement » soudanais dans la ville. »

(4) http://www.unhcr.org/fr/news/stories/2016/9/57dc435fa/nombre-refugies-sud-soudanais-depasse-million.html

(5) Fabienne LE HOUEROU, « Hôtel du Nil : Voix du Darfour », produit par le CNRS Images, Wapiti Production, 52 minutes, mars 2007.

(6) George SADEK, « Refugee Law and Policy : Egypt », The Law Library of Congress, Global Legal Research Center, mars 2016. URL : http://www.loc.gov/law/help/refugee-law/egypt.php
The Egyptian Constitution of 2014 provides protection to refugees and asylum seekers ; for instance, article 91 prohibits the extradition of political refugees.
Law No. 154 of 2004, amending Law No. 26 of 1975 on nationality, prohibits the children of foreigners who are born on Egyptian soil from acquiring citizenship, as Egyptian nationality is granted only on the basis of descent.[27]
Law No. 104 of 1985 prevents foreign persons and companies from owning agricultural property, fertile land, or desert land in Egypt.[28]
Presidential Decree No. 331 of 1980 adopted the Refugee Convention as domestic law.[29]
Presidential Decree No. 89 of 1960 on the Residency and Entry of Foreigners bans foreigners who do not have valid travel documents from entering the country.[30]
Law No. 124 of 1958 prevents foreigners from owning agricultural land in Egyptian territory for security reasons.[31] However, Law No. 15 of 1963 makes Palestinian refugees an exception to the provisions of Law No. 124.

(7) Déclarations du porte-parole du HCR William Spindler lors de la conférence de presse du 23 septembre 2016 au Palais des Nations à Genève. « Tragédie en mer pour des migrants et des réfugiés et départs irréguliers d’Égypte », UNHCR, The UN Refugee Agency, 23 septembre 2016. URL : http://www.unhcr.org/fr/news/briefing/2016/9/57e8c579a/tragedie-mer-migrants-refugies-departs-irreguliers-degypte.html « Au 31 août, 187 838 réfugiés et demandeurs d’asile étaient enregistrés auprès du HCR en Egypte, notamment 116 175 Syriens (62 %) suivis de 31 200 Soudanais, 10 941 Ethiopiens, 7 254 Somaliens et 7 000 Iraquiens. »

Publié le 03/03/2017


Fabienne Le Houerou est directrice de recherche au CNRS, à MIGRINTER (CNRS – Université de Poitiers) et à l’Institut d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe et Musulman (IREMAM) à Aix-en-Provence. Ses principales thématiques de recherche portent sur les migrations internationales, les crises humanitaires et l’anthropologie par l’image principalement sur les aires géographiques du Proche-Orient, du Maghreb et de l’Afrique de l’Est.
Fabienne Le Houerou est directrice de la collection « Mondes en mouvement » aux éditions l’Harmattan et responsable depuis 2012 du pôle « Anthropologie, Histoire et Images » à l’IREMAM. Elle est l’auteure de nombreux ouvrages sur les conflits ethniques et crises humanitaires, en particulier en Afrique de l’Est, et réalisatrice de plusieurs films scientifiques tournés en Egypte, au Soudan et en Inde.


Claude-Henry Dinand est étudiant en Master de Sciences Politiques à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Auditeur et membres des comités Afrique et Moyen-Orient de l’ANAJ-IHEDN, il analyse pour les Clés du Moyen-Orient les dynamiques liées aux conflits, flux illicites et enjeux sécuritaires de cette aire géographique.


 


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