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La crise du Golfe (2017-2021) : raisons, implications et bilan, deux ans et demi après la « réconciliation » des cinq États (1/2)

Par Justine Clément
Publié le 28/09/2023 • modifié le 05/10/2023 • Durée de lecture : 8 minutes

Dans un premier temps, nous rappellerons les raisons de cette crise ainsi que son déroulé, en revenant d’abord sur les divergences historiques, exacerbées par l’épisode des Printemps arabes (I.A). Nous détaillerons ensuite l’annonce du 5 juin 2017 avant d’analyser la « réconciliation » des cinq États, survenue le 5 janvier 2021 (I.B). Dans une seconde partie, nous dresserons le bilan de cette crise en étudiant les raisons de la résilience qatarie (II.A) et l’impact du blocus sur la région (II.B). Enfin et malgré l’apparence d’un « retour à la normale », nous verrons que les relations bilatérales peinent à redémarrer (III.A) avant d’aborder les réelles motivations de la levée du blocus (III.B).

Crédits photo : A general view taken on January 5, 2021 shows the airport in the Saudi city of Al-Ula upon the arrival of journalists and delegates to cover the Gulf Cooperation Council (GCC)summit.
Fayez Nureldine / AFP

I. Retour sur les raisons et la chronologie de la crise du Golfe

A. Des divergences historiques, exacerbées par l’épisode des Printemps arabes

Les tensions entre le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis [4] apparaissent dès la seconde moitié du XXème siècle et concernent principalement le soutien de Doha aux Frères musulmans. En 1961, le Qatar accueille l’exilé Yûsuf Al-Qaradâwî, guide spirituel de la confrérie, qui devient doyen de l’Institut secondaire des études religieuses du pays. En 1973, il crée le département des études islamiques de l’Université du Qatar. Extrêmement influent, il reste près de vingt ans l’invité permanent de l’émission al-Sharīʿa wa al-Ḥayāh (« La Charia et la Vie ») - où il aborde, d’un point de vue « islamique », un ensemble de considérations politiques, économiques, sociales et culturelles [5]. Ses prêches hebdomadaires excèdent les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite [6], d’autant plus qu’il est accusé par Riyad d’être le principal responsable du mouvement Sahwa al-Islamiyya (« Éveil islamique »), qui initiera une vague de contestation sur le sol saoudien dans les années 1990. Depuis 1992 également et via Qatar Charity, une organisation non-gouvernementale d’aide au développement, le Qatar finance de nombreux projets portés par des associations satellites des Frères musulmans, au Moyen-Orient mais aussi en Europe [7]. En outre, par le biais de sa chaîne Al-Jazeera, créée en 1996, Doha montre à ses voisins son autonomie, ses ambitions et son indépendance. Al-Jazeera s’impose rapidement dans le monde arabe, en donnant notamment la parole aux opposants saoudiens qui critiquent l’absence de libertés et de réformes au sein du Royaume. Finalement, si les divergences idéologiques semblent dicter l’état des relations entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, il semblerait que les « ambitions démesurées [8] » du Qatar soient particulièrement problématiques pour Abu Dhabi et Riyad. Plus petit en taille et en population, le Qatar a rapidement cherché à compenser ses « faiblesses » [9] par une « surmédiatisation » [10] (via Al-Jazeera) et « un soft-power multiforme » [11]. Cette posture crispe le Royaume saoudien qui, lors du retrait des Britanniques de la Péninsule arabique en 1971, s’impose comme un leader régional, jouissant notamment d’une « prédominance naturelle [12] ».

En 2011, l’épisode des Printemps arabes cristallise les divergences politico-idéologiques des voisins du Golfe. Schématiquement, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Bahreïn soutiennent le maintien des régimes autoritaires contestés, qu’ils estiment « garants » de la stabilité régionale. Doha, qui bénéfice déjà de la réputation de « cavalier seul », encourage les mouvements sociaux au profit de l’installation de gouvernements d’obédience frériste. En Tunisie, le Qatar soutient la révolution populaire (décembre 2010-février 2011) en lui apportant une couverture médiatique importante via Al-Jazeera. Plus qu’une caisse de résonnance, la chaîne qatarie joue un rôle très important en Libye et en Égypte en « appelant au renversement des dirigeants en place » [13]. Lors de la chute du Président Ben Ali, l’Émirat apporte son aide à la coalition dirigée par Ennahdha, parti issu des Frères musulmans. En plus de ce soutien politique, l’Émirat développe une « politique du chéquier » [14] pour soutenir les islamistes. En Égypte, il effectue d’abord un don de cinq milliards de dollars au nouveau gouvernement de Mohamed Morsi et s’engage à investir 18 milliards de dollars sur cinq ans, pour soutenir l’économie égyptienne [15]. Le pays promet également de fournir un approvisionnement gratuit en gaz liquéfié au pays, isolé dans la région [16]. En 2013, lors du coup d’état militaire en Égypte qui voit la chute de Morsi, les membres du mouvement sont accueillis au Qatar. En Syrie, Doha soutient des groupes djihadistes comme le Front al-Nosra (aujourd’hui, Fatah Cham) - avec pour but le renversement du régime de Bachar al-Assad [17]. Enfin, de 2015 à 2017 en Libye, l’Émirat soutient le « Gouvernement de Salut National » avant de se rallier au « Gouvernement d’Union Nationale », dirigé par el-Sarraj.

L’année 2013 marque la transformation des relations entre l’Arabie saoudite et le Qatar. Le 25 juin, l’émir Hamad ben Khalifa al-Thani abdique au profit de son fils et prince héritier, Tamim ben Hamad al-Thani. Ce dernier doit à la fois affirmer son autorité (son arrivée au pouvoir étant contestée au sein de la famille royale [18]), reprendre la politique diplomatique du pays et ce, après les Printemps arabes, et préparer le Mondial de football pour 2022 [19]. Le 3 juillet, soit peu de temps après l’arrivé au pouvoir du nouvel émir, le président égyptien Morsi est destitué après un coup d’État militaire. Les Frères musulmans sont rapidement interdits en Égypte et qualifiés de « mouvement terroriste » [20]. S’en suit un procès d’une équipe de journalistes d’Al-Jazeera, au Caire, auquel assiste, impuissant, le nouveau gouvernement qatari [21]. L’Arabie saoudite s’affiche alors comme le nouveau « partenaire principal » du gouvernement égyptien, « qui a procédé à la liquidation politique des Frères musulmans » [22], soutenus par le Qatar.

En 2014, une première crise, inédite depuis la création du CCG en 1981 [23], éclate au grand jour : le 5 mars, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Bahreïn rappellent leurs ambassadeurs installés au Qatar au motif que Doha, par son soutien aux Frères musulmans, « interfère » dans leurs affaires domestiques [24]. Cette décision fait notamment suite à un prêche de Yûsuf Al-Qaradâwî sur Al-Jazeera. Embarrassé, le nouvel émir qatari affirme dès le 6 mars que « cette décision regrettable n’a rien à voir avec les intérêts des peuples du Golfe [mais] concerne des divergences sur des questions régionales hors des pays du CCG » [25] et qu’il n’entend pas rappeler ses ambassadeurs présents dans les « pays-frères » [26]. Certes moins impactant, cet épisode pose néanmoins les jalons de la crise qui surviendra trois ans après, le 5 juin 2017.

B. 2017-2021 : la cristallisation des divergences entretenues par les cinq États

Le 23 mai 2017, l’agence officielle Qatar News Agency diffuse un communiqué dans lequel l’émir dénonce une « diabolisation de l’Iran, du Hamas palestinien et du Hezbollah libanais » [27]. Le lendemain, l’information est démentie par Doha, qui dénonce un « faux communiqué » [28]. Pourtant, dès le 5 juin, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et l’Égypte annoncent la rupture de leurs relations diplomatiques avec l’Émirat, en pointant du doigt la proximité du Qatar avec l’Iran et le financement de mouvements liés aux Frères musulmans, notamment lors des révolutions arabes de 2011. En outre, Riyad, Abu Dhabi, Le Caire et Manama accusent Al-Jazeera « d’interférence dans leurs affaires internes » et dénoncent la présence militaire turque permanente au Qatar. Effectivement, le 19 décembre 2014, Ankara et Doha concluent un accord pour le déploiement des forces armées turques (TSK) au Qatar, qui se traduit par l’ouverture d’une base militaire turque permanente dans l’émirat, le 4 octobre 2015. Accueillant près de 5 000 hommes, il s’agit de la première base militaire turque dans le Golfe arabo-persique et la deuxième plus importante en dehors du territoire turc, après Chypre [29]. Le Qatar est alors « mis en quarantaine par ses voisins du Golfe [30] », qui décident de lui fermer leurs frontières terrestres, maritimes et aériennes. Ce dernier est également exclu de la coalition militaire menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis au Yémen pour « soutien au terrorisme » [31]. Il est accusé d’abriter des « terroristes » du Hamas palestinien, des Frères musulmans mais également des dirigeants de l’État Islamique et d’Al-Qaïda [32]. En outre, Riyad annonce la fermeture des bureaux d’Al-Jazeera de la capitale saoudienne. Le 23 juin et par l’intermédiaire du Koweït, le Quartet arabe adresse une liste de treize exigences au Qatar, « conditions » pour renouer le dialogue. Parmi elles, la rupture des liens diplomatiques avec l’Iran, la reconnaissance du Hezbollah, des Frères musulmans, d’Al-Qaïda ou encore du Hamas comme « groupes terroristes », la fermeture définitive de la chaîne Al-Jazeera, ou encore, la fin de la présence militaire turque au Qatar.

Pendant trois ans et demi, les relations entre les cinq pays oscillent entre détente et confrontation, particulièrement sur les réseaux sociaux : un « rouleau compresseur médiatique anti-Qatar » [33] se met en place. Une première détente est observée en janvier 2021, grâce à la médiation du Koweït. Le 4 janvier, Riyad rouvre son espace aérien et ses frontières terrestres et maritimes au Qatar. Le lendemain, le 41ème sommet du CCG est organisé dans le site nabatéen d’Al-Ula et scelle la « réconciliation » des cinq États, en présence Jared Kushner, gendre et conseiller du Président américain. Le prince Fayçal ben Farhane Al-Saoud, chef de la diplomatie saoudienne, déclare à l’issue du sommet : « Il a été décidé aujourd’hui, grâce à la sagesse des dirigeants du Golfe et de l’Égypte, de tourner la page et de rétablir toutes les relations diplomatiques [34] » avec le Qatar. La « déclaration d’Al-Ula » ainsi qu’un communiqué officiel sont publiés à la fin du sommet. Pourtant, aucune des treize exigences « imposées » au Qatar en juin 2017 n’a été respectée. Doha convient uniquement d’abandonner les poursuites engagées auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) contre Riyad sur le piratage de BeIn Sports par la chaine saoudienne beoutQ [35]. En outre et contrairement à Mohamed Ben Salmane, Mohamed Ben Zayed (Émirats arabes unis), Hamad Ben Issa Al-Khalifa (Bahreïn) et Abdel Fattah Al-Sissi (Égypte) ne se sont pas rendus personnellement au Sommet.

Le blocus à l’encontre du Qatar, censé isoler le pays et affaiblir son économie, ne semble pas avoir eu les effets escomptés. Au contraire, cette crise a renforcé son autonomie et a approfondi ses relations avec ses partenaires régionaux et internationaux.

Lire la partie 2

Publié le 28/09/2023


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.
En 2022 et 2023, Justine Clément repart pour un an au Moyen-Orient, d’abord en Jordanie puis de nouveau, aux Émirats arabes unis, pour réaliser deux expériences professionnelles dans le domaine de la défense.


 


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