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Narges Bajoghli, Vali Nasr, Djavad Salehi-Isfahani and Ali Vaez, "How Sanctions Work, Iran and the Impact of Economic Warfare"

Par Michel Makinsky
Publié le 06/05/2024 • modifié le 07/05/2024 • Durée de lecture : 3 minutes

Leur constat : « L’Iran est le pays le plus sanctionné au monde ». Or l’empilement des sanctions punitives « n’est pas parvenu à réaliser les objectifs de la politique américaine ». Le diagnostic est clair : « L’expérience de l’Iran montre à quel point cet outil de politique étrangère apparemment efficace est inopérant ». La fameuse ‘pression maximale’ de Trump n’a pas contraint l’Iran à se soumettre aux exigences des Occidentaux. Bien plus, les auteurs démontrent facilement que les vrais ‘punis’ sont les Iraniens. La société iranienne paie un lourd tribut : dégradation massive des conditions de vie, répression accrue menant à des révoltes (notamment des femmes autour du slogan Femme, Vie, Liberté). La parenthèse réformatrice qui a permis non seulement un rebond économique, mais une respiration de la société civile, s’est refermée avec un marasme et une misère accompagnés de l’étouffement des libertés. Depuis, se poursuit inexorablement l’emprise des Gardiens de la Révolution. Depuis le 8 mai 2018, où Trump a unilatéralement retiré les Etats-Unis de l’accord nucléaire du 14 juillet 2015, les sanctions sont devenues une sorte de ‘machine infernale’ à déclenchement inflationniste quasi-automatique. Par rapport à leurs objectifs, le bilan est maigre : « Les Etats-Unis ont mis tous leurs œufs dans le panier des sanctions ». En fait, « à présent, sanctionner l’Iran est apparemment un élément permanent de la politique des Etats-Unis à l’égard de la République islamique ». Les auteurs n’excluent pas le principe des sanctions mais ils appellent à une évaluation plus nuancée de leur mise en place et de leurs effets. Un chapitre est consacré à l’évolution du régime des sanctions sous les présidences américaines successives. Plusieurs organes (dont le bras armé du Trésor, l’OFAC) sont chargés de prononcer et d’appliquer les diverses typologies de sanctions. Peu à peu un arsenal législatif s’est mis en place, le Congrès adoptant des textes comme l’Iran-Libyan Sanctions Act (devenu l’Iran Sanctions Act) tandis que le Président émet des Executive Orders (décrets). Ainsi se construit un véritable mille-feuilles. La présidence Obama imprime un tournant avec une concentration sur les sanctions financières qui visent notamment à empêcher banques et entreprises étrangères à opérer des transactions avec l’Iran.

Si les sanctions ne semblent pas avoir atteint leurs objectifs, elles n’en ont pas moins durement frappé l’économie iranienne : « Tous les indicateurs indiquent un changement brutal de la croissance vers la stagnation ou le déclin ». Les recettes d’exportations des hydrocarbures (une des principales sources de revenus) se sont effondrées. La monnaie iranienne a perdu une grande part de sa valeur tant du fait des sanctions que des chocs politiques et de la mauvaise gestion du pays. L’inflation a fait également des ravages. Par contraste, l’économie a connu un redressement spectaculaire pendant la brève période d’application du JCPOA avant de replonger sous Trump. Cela étant, malgré ces rafales de sanctions, l’économie iranienne montre une étonnante résilience, en particulier grâce au secteur non-pétrolier. Les autorités se sont employées à diminuer la dépendance de l’Iran au pétrole. Les sanctions pénalisent la population avec un coût de la vie qui pèse sur la santé, l’alimentation et un chômage sévère. La classe moyenne est sinistrée. Il reste que malgré tout l’économie ne s’est pas effondrée, devenue ce que le régime appelle ‘l’économie de la résistance’ et les exportations de pétrole ont dépassé les attentes.

Les Etats-Unis subissent aussi les conséquences négatives des sanctions. D’abord ces dernières n’ont pas persuadé l’Iran d’interrompre son programme nucléaire. C’est l’inverse qui s’est produit. De plus l’administration américaine croyait qu’« imposer des sanctions sévères à l’Iran n’imposait pas de coûts à l’économie américaine et qu’aller plus loin avec les sanctions serait également sans frais ». L’idée était qu’il n’y avait pas de compagnies américaines en Iran, et que ce seraient les entreprises européennes qui seraient pénalisées. Au bout du compte, les ‘pressions maximales’ ont rapproché l’Iran de la Russie. Bien plus, elles ont affaibli la fraction de la classe politique favorable à un rapprochement avec les Occidentaux. Mais il apparaît que l’Iran a pu persuader un certain nombre de ses partenaires à contourner les sanctions.

Les auteurs concluent leur réflexion en soulignant qu’il faut tirer les leçons de l’expérience iranienne pour ce qui est de la Russie et de la Chine. Ces deux puissances ne se laisseront pas intimider et développent des mécanismes destinés à contrer les sanctions.

Narges Bajoghli, Vali Nasr, Djavad Salehi-Isfahani and Ali Vaez, How Sanctions Work, Iran and the impact of Economic Warfare, Stanford University Press, 2024.

Publié le 06/05/2024


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 20 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique. Il a publié de nombreux articles et études dans des revues françaises et étrangères. Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur l’Iran et son environnement régional, les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, la Tribune, France 24….).


 


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