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Plusieurs événements en France [1] ont entrainé au Pakistan une vague de manifestations populaires anti-françaises qui se poursuit encore. Sous pression de sa propre population, le Premier ministre pakistanais Imran Khan tente de ménager une opinion populaire volatile sur le sujet du blasphème, mais aussi les liens internationaux nécessaires au Pakistan, grand allié de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme. Le 15 avril 2021, l’ambassade de France au Pakistan appelle ses ressortissants et les entreprises françaises à quitter le pays provisoirement tandis que les manifestants réclament l’expulsion de l’ambassadeur français, Marc Baréty. Malgré les appels au calme et la répression policière de cette mobilisation, une part importante de la population pakistanaise persiste dans ce mouvement.
Derrière ces manifestations se trouve un mouvement politique pakistanais, le Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP), et une tendance de l’Islam spécifique à l’Asie du sud et majoritaire au Pakistan, le barelvisme. Construit sur le principe d’une identité islamique inhérente, le Pakistan est confronté depuis sa création en 1947 à des luttes intestines entre différents courants de l’Islam, mais aussi à la part croissante prise par les mouvements religieux dans la vie publique. La question du blasphème, et d’autres subtilités législatives liées à ces différents courants de l’Islam sont centrales dans les tensions qui nourrissent aujourd’hui les manifestations anti-françaises au Pakistan. Cet article entend rappeler les fondements et origines de l’Islam barelvi présents au Pakistan (I), et la récupération et l’exploitation de ces axiomes doctrinaux par le TLP depuis 2016 (II).
L’Islam barelvi est une branche du sunnisme très présente au sein des population muhadjirs [2] originaires des provinces indiennes de l’Uttar Praddesh et du Bihar, mais également déjà présente dans les provinces rurales de l’actuel Pakistan. Il s’agit d’un mouvement religieux fondé sur la base de l’école juridique hanafite, ancré dans les pratiques soufies, et qui apparait à la fin du XIXe siècle avec les écrits de Ahmed Raza Khan (1856-1921), savant religieux, juriste et théologien, originaire de la ville de Bareilly dans l’actuelle province de l’Uttar Praddesh. Particulièrement prolixe, il s’est opposé à l’essor des mouvements déobandie et wahhabite dans le sous-continent indien.
Les piliers idéologiques du mouvement barelvi sont à la fois juridiques et théologiques. Sur le plan juridique, les préceptes islamiques tirés de l’enseignement de Mahomet sont considérés comme seule et ultime loi. Par là même celle-ci s’impose naturellement à tous les musulmans et n’autorise ni ajout ni modification ultérieurs, considérés comme des « innovations » (bid’ah). Sur le plan théologique, c’est la relation à la figure centrale du prophète Mahomet qui fait toute la spécificité du mouvement barelvi. Les barelvis voient ainsi en Mahomet le dernier prophète, celui qui clôt la chaîne de prophéties initiées par Adam. Son message est donc l’accomplissement, l’achèvement, du propos divin adressé aux hommes. On parle de « finalité prophétique » de Mahomet. Cette notion a eu des implications immédiates dans les relations politiques entre les grands courants de l’Islam sub-asiatique puisqu’elle a conduit à la réprobation et à la condamnation des Ahmadis [3].
Les barelvis voient dans la personne de Mahomet un individu supérieur, d’une nature plus qu’humaine, porteur d’une « part de la lumière divine » (nur muhammadiyya) ce qui implique qu’une part de sa personne est antérieure à sa création comme homme. Cette notion est, là encore, centrale dans l’opposition ultérieure des barelvis avec les écoles déobandie et wahhabite. Cette position spécifique de Mahomet ouvre la voie à deux autres croyances centrales du barelvisme autour de la personne de Mahomet : l’ubiquité (hazir o nazir) et la connaissance de « ce qui est caché » du royaume de l’invisible (ilm e ghaib).
Enfin, l’idéologie barelvie se fonde dans la notion d’intercession, et en particulier dans l’intercession de Mahomet (tawassul). Le prophète devenant ainsi également un accès privilégié à Dieu par la prière d’intercession. Cette intercession est également comprise dans une logique millénariste selon laquelle Mahomet sera présent au jugement dernier et s’exprimera en faveur de ses disciples. Il est le témoin permanent des actions de ces derniers (haazir-o-naazir).
On comprend donc d’une part la dimension centrale du prophète Mahomet dans les prises de positions des mouvements barelvis au Pakistan, mais aussi l’inflexibilité des positions de ces derniers sur la question de la réforme des notions juridiques issues du droit islamique et inscrites dans le système juridique pakistanais.
Ancrés dans les pratiques locales proches du soufisme et comportant une part de syncrétisme, les mouvements barelvis ont été longtemps considérés comme l’expression la plus tolérante des écoles sunnites de l’Asie du sud, par opposition principalement aux déobandies dont le mouvement apparait en 1867 dans la ville de Deboand et rejettent notamment la dimension intercessionnelle centrale pour les barelvis. Aujourd’hui encore, ce sont les deux grandes tendances de l’Islam au Pakistan et les affrontements entre affiliés des mouvements de l’une et de l’autre ont été fréquents, principalement depuis les années 1970 [4].
La place de la religion dans la construction de l’État pakistanais est tout à fait singulière du fait du contexte spécifique de la scission de l’Inde britannique sur un critère presque exclusivement religieux. Si certains des grands acteurs de cette partition souhaitaient conserver une identité multiculturelle au sein du nouvel état musulman, les crispations et les violences qui ont entrainé l’exode massif de populations hindoues et musulmanes ajoutées au conflit naissant sur la question du Cachemire ont conduit à un positionnement identitaire nettement plus tranchant sur la question religieuse. Le Pakistan, État musulman, a dû jouer le jeu des concessions permanentes entre la volonté de former un État moderne dans son fonctionnement politique, et l’influence forte des mouvements religieux, déobandis et barelvis en tête [5]. Ces mouvements ont donc été centraux dès les origines dans le débat politique du Pakistan. Malgré des scores électoraux toujours relativement faibles, ils ont une influence prépondérante sur la société et sont de véritables contre-pouvoir. Aucun gouvernement pakistanais, qu’il soit civil et démocratique ou militaire et autoritaire, n’est réellement parvenu à s’affranchir de la nécessité de satisfaire les mollahs et ulémas pakistanais dans le but de faire aboutir leurs visées réformistes. Les mouvements religieux se sont appliqués à pallier les carences de l’État dans de nombreux domaines de l’action sociale et se partagent le contrôle des mosquées, donc des tribunes que représentent les sermons hebdomadaires.
Le président Zia-ul-Haq, arrivé au pouvoir en 1977 à la suite d’un coup d’État militaire renforce significativement cette influence en menant une politique d’islamisation en profondeur du système politique et social pakistanais. Non élu et souvent désigné comme un dictateur autoritaire, il a besoin du soutien populaire pour se maintenir au pouvoir. C’est dans cet objectif qu’il adopte en 1979 les ordonnances Hudud, au nombre de six, qui intègrent dans le droit pakistanais des mesures inspirées des préceptes religieux [6]. C’est enfin lui qui promulgue en 1986 la célèbre loi sur le blasphème, au cœur de toutes les controverses actuelles au Pakistan. Cette loi inscrite à la section 295© du code pénal pakistanais stipule que « toute remarque dérogatoire, etc., vis-à-vis du Prophète sacré […] à l’écrit ou à l’oral, ou par représentation visible, ou toute imputation ou insinuation, directe ou indirecte […] sera punie de la mort, ou de l’emprisonnement à vie, et aussi passible d’une amende. ». La société pakistanaise est relativement divisée sur cette loi, mais toute tentative de réforme conduit à des mobilisations massives menées par des mouvements religieux.
Aujourd’hui principal visage de ces mouvements religieux, le Tehreek-e-Labbaik Pakistan a été créé en 2015 par Khadim Hussain Rizvi dans le cadre d’une manifestation exigeant la libération de Mumtaz Qadri. Ce dernier est un garde du corps condamné à mort pour l’assassinat de son employeur, le gouverneur du Pendjab Salman Taseer, après que celui-ci ait visité en prison la chrétienne Asia Bibi [7] et se soit exprimé contre la loi sur le blasphème. En 2016, le TLP se mue en parti politique mais n’obtient que de faibles scores électoraux [8]. Il se fait cependant remarquer en organisant des manifestations de grande ampleur en novembre 2017 pour protester contre la réforme en cours qui souhaitait la disparition de la mention de la finalité prophétique de Mahomet du serment prêté par les députés pakistanais à leur prise de fonction. Initiée sur un motif purement religieux, cette mobilisation est telle qu’elle entraîne le retrait de la réforme, la démission du ministre de la Loi Zahid Hamid et la publication par ce dernier d’un message d’excuse et de réaffirmation de son propre attachement au Prophète Mahomet [9]. En 2018, c’est de nouveau le TLP qui appelle aux manifestations suite à l’acquittement d’Asia Bibi. Le mouvement fait cependant face à une importante répression après que ses deux principales figures aient appelé au meurtre des juges de la Cour suprême et à la sédition des militaires pakistanais.
À l’automne 2020, le TLP refait surface sur la scène publique pakistanaise en menant les manifestations contre la France. Le Premier ministre Imran Khan abonde dans un premier temps dans le sens des manifestants en s’exprimant contre la parution de ces dessins. En novembre 2020, il apaise les manifestants en promettant le vote par le Parlement d’une résolution sur l’expulsion de l’ambassadeur de France, l’absence de nomination d’un ambassadeur pakistanais à Paris, mais aussi un boycott des produits français. Toutefois cet accord n’a jamais été appliqué par le gouvernement pakistanais. Il est probable que l’échéance électorale du 3 mars 2021 avec le renouvellement de la moitié du sénat ait pesé dans les prises de position d’Imran Khan qui espérait ainsi obtenir un soutien populaire en se posant comme défenseur d’une identité musulmane forte du Pakistan.
En avril 2021, le TLP a donc appelé à relancer la mobilisation pour réclamer l’application de l’accord. Saad Hussain Rizvi, fils du fondateur du mouvement et principal leader depuis la mort de ce dernier en novembre dernier, est arrêté par les autorités pakistanaises alors qu’il préparait une grande marche de protestation vers Islamabad. Les violences qui marquent les manifestations qui suivent cette arrestation conduisent à la dissolution du TLP sur la base de la loi anti-terroriste de 1997 [10].
Les manifestations anti-françaises au Pakistan ont largement marqué la représentation de cet État lointain pour un public français surpris de voir des événements et des prises de position domestiques entraîner de telles mobilisations. Toutefois, loin de constituer un fait totalement nouveau dans le champ politique pakistanais, les questions du blasphème, du rapport à la personne du prophète Mahomet et de l’Islam comme socle identitaire quasi-exclusif du Pakistan sont un défi récurrent auquel doivent faire face tous les dirigeants de ce pays.
Mal connu en Occident parce que très différent de l’Islam wahhabite aujourd’hui très largement diffusé par le soft-power saoudien, ou de l’Islam radical salafiste ou jihadiste, le courant barelvi revient très largement sur le devant de la scène politique pakistanaise depuis le début des années 2010, après avoir été longtemps considéré comme le courant le plus modéré du Pakistan. Le recours de plus en plus fréquent à la violence est un marqueur de rigidification de ce courant religieux au Pakistan, intensifié par des appels réguliers au soulèvement et par la récupération par ces leader d’événements, y compris à l’autre bout du monde. Plus qu’un problème de relation avec la France ou avec l’Occident, les manifestations actuelles sont un marqueur des tensions internes à la société pakistanaise, certes sur le plan religieux, mais aussi sur le plan social avec des messages qui mobilisent largement, notamment la jeunesse.
Face à ce recours à la violence, le gouvernement pakistanais d’Imran Khan est relativement démuni. Dépendant du soutien populaire dont les mouvements religieux sont les maîtres, le gouvernement ne peut s’opposer à ceux-ci sur le fond. Mais le Pakistan est également dépendant de ses alliances internationales, et risque gros à laisser la violence se normaliser sur son sol. Imran Khan a ainsi rapidement temporisé l’utilisation de la loi anti-terroriste pour neutraliser le TLP en affirmant sur Twitter : « Laissez-moi être clair avec les gens ici et à l’étranger : notre gouvernement a pris des mesures contre le TLP en accord avec notre loi antiterroriste, car il a défié l’autorité de l’État en utilisant la violence de rue et en attaquant les forces de l’ordre. […] Nous, musulmans, avons le plus grand amour et respect pour notre Prophète. Nous ne pouvons pas tolérer ce genre de manque de respect et d’abus. » [11].
Gabriel Romanche
Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il traite régulièrement de la géopolitique de la zone afghano-pakistanaise et des questions de terrorisme et de radicalisation.
Notes
[1] Les caricatures du prophète Mahomet republiées dans Charlie Hebdo, l’attaque du 25 septembre 2020 devant les locaux du journal et les déclarations du président de la République à la suite de l’assassinat d’un enseignant français le 16 octobre
[2] Les muhadjirs, immigrants, renvoient aux compagnons de Mahomet lors de son exil à Médine. En 1947, lors de la partition de l’Inde britannique et de la création du Pakistan, cette appellation a été détournée pour désigner spécifiquement les musulmans originaires des provinces de l’Inde et venus s’installer dans le nouvel État pakistanais.
[3] Pour aller plus loin sur le mouvement Ahmadi, leur persécution, et la notion de continuité prophétique lire : Adil Hussain Khan, "From Sufism to Ahmadiyya : A Muslim Minority Movement in South Asia", Indiana University Press, 2015.
[4] Ashok K. Behuria, "Sects Within Sect : The Case of Deobandi-Barelvi Encounter in Pakistan", IDSA, 2008.
[5] Sur les particularismes du système pakistanais et de la construction spécifique de cet État, lire Christophe JAFFRELOT « Le Syndrome Pakistanais », Fayard, 2013.
[6] Notamment l’introduction des peines corporelles comme la flagellation, la lapidation ou les amputations, mais aussi l’interdiction de la consommation d’alcool pour les musulmans, des relations hors mariage et adultérines. Voir "The Hudood Ordinances", Dawn, 2011 (https://www.dawn.com/news/626858)
[7] Chrétienne du Pendjab accusée de blasphème envers l’Islam en 2009 et condamnée à mort en novembre 2010, puis de nouveau en appel en 2014 avant d’être acquittée par la Cour suprême en octobre 2018 et en janvier 2019.
[8] 4,2% des suffrages exprimés au cours des élections législatives en 2018.
[9] Abbas Nosheen et Engel Rasmussen Sune, « Pakistani Law Minister quits after Weeks of Anti-Blasphemy Protests », The Guardian, 27 novembre 2017 (www.theguardian.com/world/2017/nov/27/pakistani-law-minister-quits-zahid-hamid).
[10] Dawn, « Government has decided to ban TLP under anti-terror law, says interior minister », 14 avril 2021 (https://www.dawn.com/news/1618186/government-has-decided-to-ban-tlp-under-anti-terror-law-says-interior-minister)
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