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La scène politique palestinienne se prépare à l’après-guerre à Gaza

Par Ines Gil
Publié le 25/04/2024 • modifié le 27/04/2024 • Durée de lecture : 6 minutes

Palestinian President Mahmoud Abbas is seen 20 February 2005 at his West Bank Ramallah headquarter before a meeting with dominant Fatah faction’s central committee.

AFP PHOTO/JAMAL ARURI

La priorité du nouveau gouvernement est de « réunifier les institutions, y compris en assumant la responsabilité de Gaza ». Dans une lettre à la présidence palestinienne, le nouveau Premier ministre de l’Autorité palestinienne (AP) Mohammad Mustafa a énoncé les objectifs de son gouvernement formé fin mars. Alors que l’armée israélienne se prépare à une offensive à Rafah, qui pourrait marquer la fin de la guerre à Gaza, le président de l’AP Mahmoud Abbas a désigné un nouveau Premier ministre qui succède à Mohammad Shtayyeh. Il cherche ainsi à répondre, même à minima, aux demandes de la communauté internationale d’œuvrer pour une réforme des institutions palestiniennes en préparation de l’après-guerre. En novembre 2023, le président américain Joe Biden avait appelé dans une tribune à la réunification de Gaza et de la Cisjordanie sous une autorité palestinienne « revitalisée », s’opposant au retour du Hamas au pouvoir à Gaza tout en écartant la possibilité d’un contrôle israélien direct de l’enclave palestinienne.

Reconstruire Gaza

Très impopulaire auprès de la population palestinienne, Mahmoud Abbas est soucieux de s’entourer de personnalités de confiance. Economiste de 69 ans, Mohammad Mustafa est un fidèle du président de l’AP. Mais c’est aussi son profil de technocrate, familier du monde des bailleurs de fonds internationaux, qui a facilité sa nomination. Après avoir occupé pendant quinze ans de hautes fonctions à la Banque mondiale à Washington, M. Mustafa est devenu ministre de l’Economie de 2013 à 2015, avec pour mission de superviser un comité chargé de la reconstruction dans la bande de Gaza après la guerre de 2014. Jusqu’à sa nomination comme Premier ministre, il dirigeait le Fonds d’investissement pour la Palestine (PIF).

La formation d’un nouveau gouvernement constitue avant tout un signe envoyé aux pays occidentaux, qui multiplient les pressions pour obtenir une réforme des institutions palestiniennes. L’AP, qui dépend largement de l’Union européenne et des Etats-Unis sur le plan financier, cherche à montrer qu’elle peut encore faire preuve d’un certain dynamisme, même minimal.

Selon le chercheur au centre de recherche indépendant Noria Research et spécialiste de la Palestine, Xavier Guignard, le choix de Mohammad Mustafa vise aussi à rassurer Israël et ses alliés occidentaux pour l’après-Gaza, « Mahmoud Abbas a remplacé le gouvernement dirigé par M. Shtayyeh par un gouvernement de technocrates sans empreinte politique forte. L’objectif étant de se préparer à faire l’interface avec la communauté internationale pour une future reconstruction de Gaza, à distance ou sur place ».

Le nouveau gouvernement a certes été critiqué par le Hamas, qui aurait préféré une figure moins proche de Mahmoud Abbas « comme Salam Fayyad » indique le chercheur, néanmoins, « le Hamas a montré son accord de principe pour la formation d’un gouvernement technocrate plutôt qu’un gouvernement qui représentait toutes les factions ».

Situation critique en Cisjordanie

Les changements récents au sein de l’AP ne font pas oublier la multiplication des crises et des violences en Cisjordanie. « Ce nouveau gouvernement a émergé après une pression de la communauté internationale sur l’Autorité palestinienne et son président, pour initier des changements, ou du moins le vendre au public palestinien comme une réforme. Mais la situation des Palestiniens est critique, et la population n’est pas dupe » alerte le chercheur Hamada Jaber, consultant au Centre palestinien de recherche sur les politiques et les enquêtes (PCPSR). Depuis le début de la guerre à Gaza, Israël a annulé 130 000 permis de travail des Palestiniens de Cisjordanie, enfonçant un peu plus le territoire palestinien, isolé et asphyxié sur le plan financier, dans la crise économique [1]. En parallèle, la situation sécuritaire s’est rapidement dégradée. Outre les affrontements entre l’armée israélienne et des groupes palestiniens armés aux contours idéologiques flous dans les camps de réfugiés en bordure de Naplouse et surtout de Jénine, les violences visent aussi les civils, en grande majorité palestiniens. Depuis le 7 octobre, 603 attaques de colons israéliens ont été recensées, et 1 222 Palestiniens, membres de 19 communautés de bergers, ont été déplacés en raison de cette recrudescence de violences [2]. La politique de colonisation s’est aussi accélérée. En mars, le gouvernement israélien a annoncé la saisie de 800 hectares de terres en Cisjordanie, et « neuf avant-postes » ont été « reconnus comme des colonies » [3], et donc désormais légales au regard du droit israélien note le journal Haaretz. Outre les conséquences humanitaires et politiques sur la scène palestinienne, l’intensification de la mainmise d’Israël sur la Cisjordanie incluant Jérusalem-Est va à l’encontre des demandes de la communauté internationale, qui avait, ces derniers mois, ranimé la solution à deux Etats comme seul scénario réaliste pour régler la question palestinienne.

Face à la crise économique et à la dégradation de la situation politique, malgré les changements au sein du gouvernement, l’atonie de l’AP est criante. L’Autorité palestinienne « n’a qu’un pouvoir partiel sur la Cisjordanie occupée par Israël » rappelle le chercheur Hamada Jaber, « la situation économique se dégrade rapidement, tout comme la situation sécuritaire. Ce gouvernement n’y changera rien, car l’AP n’a ni volonté réelle de changement politique, ni les moyens de confronter Israël ».

L’impopularité de l’AP est solidement installée au sein de la population palestinienne. Dans un récent sondage du Centre palestinien de recherche sur les politiques et les enquêtes (PCPSR) [4], les deux tiers des Palestiniens habitants de Cisjordanie considèrent l’AP comme « un fardeau pour le peuple palestinien et la majorité est favorable à sa dissolution ». Plus de 60% des personnes interrogées « souhaitent un gouvernement qui ne soit ni sous le contrôle d’un parti politique, ni sous le contrôle du président Abbas » [5] qui reste très largement impopulaire (environ 80% des Palestiniens demandent sa démission). Le nouveau gouvernement, constitué par des technocrates mais dont le chef est proche de Mahmoud Abbas, répond donc seulement partiellement aux demandes palestiniennes.

L’impopularité de l’AP va de paire avec la montée de la popularité du Hamas en Cisjordanie. La tendance n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée depuis le 7 octobre 2023. Le Hamas maintient une cote élevée dans ce territoire palestinien selon les résultats du dernier sondage du PCPSR [6], avec 75% des Palestiniens satisfaits à l’égard du rôle du groupe palestinien islamiste. Dans le contexte des débats autour de la succession de Mahmoud Abbas et alors que la colonisation de la Cisjordanie s’intensifie, tout comme les violences de l’armée israélienne et des colons à l’égard de la population civile palestinienne, la montée en popularité du Hamas est une clé essentielle de compréhension des futures dynamiques sur ce territoire.

Le Hamas se maintient à Gaza

Dans le nord de Gaza, après le départ de Tsahal, le Hamas se mobilise contre les forces israéliennes et reconstruit un système de gouvernance [7]. Il cherche à maintenir son pouvoir sur la bande côtière. Fin mars, via sa chaîne Telegram, le mouvement palestinien a présenté pour la première fois ses « excuses » [8] aux habitants de la bande de Gaza pour les difficultés causées par la guerre déclenchée après l’opération Déluge d’al-Aqsa du 7 octobre 2023, tout en réaffirmant la poursuite de la lutte armée nécessaire pour « la victoire et la liberté » des Palestiniens. Le Hamas cherche à renouer avec la population dans un contexte humanitaire catastrophique, et alors que plus de 30 000 Gazaouis ont été tués depuis le 8 octobre selon le gouvernement local.

Le retour du Hamas dans des zones dont l’armée israélienne s’était emparée après des combats extrêmement meurtriers constitue un échec militaire et politique pour Benyamin Netanyahou et le cabinet de guerre dans son ensemble, qui avait placé la destruction du groupe islamiste comme objectif de la guerre à Gaza [9]. Dans le reste de la bande de Gaza, dans le sud où la majorité de la population est concentrée, le groupe palestinien maintient un contrôle ferme sur le territoire.

Conclusion

Si l’Autorité palestinienne montre une volonté de chapeauter la reconstruction de la bande de Gaza après la guerre, l’avenir politique de ce territoire dépendra des pays occidentaux et surtout d’Israël. En janvier dernier, pour la première fois, Benyamin Netanyahou a dévoilé un plan pour l’après-guerre à Gaza, prévoyant l’administration du territoire palestinien par des responsables palestiniens locaux, un contrôle sécuritaire exercé par Israël et un démantèlement du Hamas et du Jihad islamique.
Néanmoins, au-delà de cette feuille de route, la résilience du Hamas et la tournure de l’opération israélienne à venir à Rafah décideront aussi de l’avenir de l’enclave.

Publié le 25/04/2024


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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