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Bahreïn, les accords d’Abraham et Gaza

Par Jean-Paul Burdy
Publié le 20/10/2023 • modifié le 20/10/2023 • Durée de lecture : 10 minutes

Crédits photo : (L-R) Bahrain Foreign Minister Abdullatif al-Zayani, Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu, US President Donald Trump, and UAE Foreign Minister Abdullah bin Zayed Al-Nahyan participate in the signing of the Abraham Accords where the countries of Bahrain and the United Arab Emirates recognize Israel, at the White House in Washington, DC, September 15, 2020. Israeli Prime Minister Benjamin Netanyahu and the foreign ministers of Bahrain and the United Arab Emirates arrived September 15, 2020 at the White House to sign historic accords normalizing ties between the Jewish and Arab states.
SAUL LOEB / AFP

Le régime bahreïni en porte-à-faux

Dans la région du Golfe, les accords d’Abraham ont été signés à la fin de la présidence Trump, le 15 septembre 2020, par les Émirats arabes unis et Bahreïn. Ils se sont concrétisés depuis par un ensemble de gestes diplomatiques (visites officielles croisées, forums politiques en alternance dans le Golfe et en Israël [1]), d’accords sécuritaires (particulièrement attendus au Bahreïn, face à l’Iran, et à l’influence supposée de Téhéran sur l’opposition politique chiite à la dynastie sunnite au pouvoir à Manama) et de promesses économiques (dont la concrétisation est sans doute plus sérieuse dans les Emirats arabes unis qu’à Bahreïn, au-delà de promesses d’investissements à venir).

Aux Emirats arabes unis, la conclusion des accords avec Israël n’a, semble-t-il, fait l’objet d’aucune contestation politique interne visible, eu égard à la répression sans faille du pouvoir émirati. Bahreïn est dans une situation plus inconfortable que les Emirats arabes unis. Parce que l’opposition au régime, principalement chiite, et bien que réprimée depuis 2011 a, dès le début, dénoncé des accords avec « l’entité sioniste » (une terminologie à l’iranienne fréquemment utilisée) qui bafouaient « les droits légitimes du peuple palestinien », sacrifiés aux intérêts sécuritaires du pouvoir et aux Américains [2]. Le Palais avait d’ailleurs interdit toute critique des accords, que ce soit publiquement ou sur les réseaux sociaux. Bahreïn est sans doute le meilleur exemple régional du décalage entre une politique officielle (la normalisation des relations avec Israël) et les sentiments pro-palestiniens maintenus dans une large majorité d’une population par ailleurs en opposition politique ancienne avec le régime [3]. Les réactions à l’attaque du Hamas contre Israël, le 7 octobre 2023, n’ont donc pas été totalement identiques dans les deux pays.

La première réaction des Émirats arabes unis, publiée le soir de l’attaque du Hamas, a été sans ambiguïté : « les attaques du Hamas contre les villes et villages israéliens » ont été qualifiés « d’escalade sérieuse et grave ». Abu Dhabi s’est déclarée « consternée » par la prise en otages de civils israéliens ; et fermement opposée à « ces tentatives violentes qui cherchent à faire dérailler les efforts diplomatiques déployés pour instaurer la paix, la coopération et la coexistence dans la région », ainsi qu’à « la destruction nihiliste » de cette coexistence. Indépendamment de ses objectifs stratégiques et de ses relations avec les Etats-Unis, Abu Dhabi, qui réprime depuis des années les Frères musulmans sur son territoire, n’a aucune raison de soutenir en quoi que ce soit le Hamas – dont une partie de la direction politique et militaire est installée au Qatar, considéré comme le plus ferme soutien des Frères musulmans dans la région du Golfe [4].

A Manama, au-delà d’une déclaration initiale appelant au calme, c’est la gêne qui a dominé, illustrée par le silence persistant des médias du royaume (étroitement verrouillés par la censure, comme les réseaux sociaux) sur les événements pendant une dizaine de jours. La recherche des mots-clés « Gaza » et « Hamas » sur le site de la Bahrain News Agency (BNA, officielle) ne donne pratiquement ainsi aucun résultat entre le 7 et le 17 octobre, au-delà du renvoi à quelques communiqués du Conseil de Coopération du Golfe ou de la Ligue arabe. La famille régnante sunnite des Al-Khalifa [5] a stratégiquement parié en 2020 sur des relations étroites avec Israël comme parapluie sécuritaire s’ajoutant au parapluie américain [6] : la Ve Flotte américaine est basée à Manama, et le prince héritier a signé à Washington, le 13 septembre 2023, un accord stratégique économique et sécuritaire approfondissant les liens avec les Etats-Unis, implicitement face à l’Iran [7]. Mais Israël se retrouve désormais dans une situation sécuritaire difficile, avec le risque d’une régionalisation du conflit à Gaza – pression du Hezbollah, et menaces de Téhéran. Et l’opinion publique bahreïnie s’est vite manifestée en soutien aux Palestiniens.

Les prêcheurs chiites en action

« La rue bahreïnie » (les quartiers chiites de l’archipel [8]) connait depuis longtemps des manifestations pro-palestiniennes, que ce soit lors de la journée internationale annuelle Al-Qods, ou depuis l’adhésion du royaume aux accords d’Abraham. Depuis l’attaque du Hamas contre Israël, on a relevé des manifestations principalement à la sortie de la grande prière du vendredi (le 13 octobre), comme à l’habitude dans les quartiers et « villages » chiites de l’archipel, en particulier à Diraz, à l’ouest de Manama - haut lieu de la contestation politique chiite dans l’archipel. Quelques responsables des prêches du vendredi (dont ceux des mosquées Imam Al-Sadiq à Diraz et à Qufoul, réputés pour leur radicalité) ont vitupéré « l’entité sioniste » et « son agression barbare à Gaza » – sans apparemment un mot sur les actes du Hamas le 7 octobre en Israël. Et ils ont appelé plus ou moins explicitement à « un alignement du gouvernement sur les aspirations populaires », une formulation ne prêtant a priori pas le flanc à des poursuites judiciaires [9].

Les rares images dont on dispose montrent des manifestants de dos (pour éviter la répression) brandissant des drapeaux palestiniens, des portraits de l’ayatollah Issa Qassim [10], et du secrétaire général du parti chiite d’opposition Al-Wefaq, sheikh Ali Salman [11]. On a même pu relever la présence à Diraz d’au moins une effigie de Sheikh Yassine [12], « le sheikh aveugle », figure sunnite fondatrice du Hamas en 1987, et « guide spirituel » d’un mouvement à la fois frériste et djihadiste. Les manifestants ont scandé des slogans en soutien à la Palestine, « Non à la normalisation [avec Israël] » et le très iranien « Mort à Israël ». Une trentaine de manifestants au moins ont été arrêtés quand ils ont voulu sortir de Diraz pour défiler sur la grande avenue Budayya menant à Manama. Plus anecdotique, mais significatif des tensions locales potentielles, un centre culturel de l’île de Muharraq (Al-Doy Majlis) [13], qui avait organisé en 2020 un « rassemblement pour la tolérance religieuse » avec des personnalités israéliennes s’est excusé il y a quelques jours d’y avoir présenté alors comme pièce maîtresse un grand « gâteau de la paix » aux trois drapeaux bahreïni, israélien et palestinien : la famille Al-Doy a donc tenu à rappeler son « ferme soutien à la cause palestinienne » [14].

L’explosion survenue mardi 17 octobre dans la cour de l’hôpital Al-Ahli à Gaza, a été un violent électrochoc supplémentaire dans l’ensemble du monde musulman, du Maroc à l’Indonésie. Les évaluations israéliennes et occidentales sur l’origine de l’explosion (une roquette attribuable au Djihad islamique plutôt qu’une frappe israélienne ?) et son bilan (quelques dizaines de morts plutôt que les presque 500 victimes annoncées par le Hamas ?) ne font, au contraire, aucun doute pour les soutiens aux Palestiniens : la responsabilité israélienne est entière, et le bilan humain avancé par le Hamas est le seul crédible. Des manifestations pro-palestiniennes se sont déroulées partout, y compris dans les pays signataires des accords d’Abraham : elles ont ainsi été particulièrement importantes au Maroc. A Bahreïn, la police a exceptionnellement laissé quelques centaines de personnes se rassembler devant la tour du World Trade Center abritant l’ambassade d’Israël, en plein district financier – un quartier central d’habitude très sévèrement contrôlé. D’autres rassemblements ont été signalés dans les quartiers périphériques. A la différence des Emirats arabes unis, le régime de Manama doit tenir compte de la colère pro-palestinienne de sa population, et lui laisser un minimum d’expression publique.

L’impact de la crise sur les projets saoudiens : au bénéfice de l’Iran ?

Dans la région, « l’Opération Déluge d’Al-Aqsa » et les représailles annoncées d’Israël dans la bande de Gaza prennent en otage une population palestinienne qui vit depuis des années sous le contrôle du Hamas. Dans l’incertitude totale de ce que réservent les semaines à venir, elles obligent du même coup les pays arabes en train de normaliser leurs relations avec Israël, en particulier l’Arabie saoudite, à réévaluer leurs calculs. Fin septembre 2023, Mohammed Ben Salmane, MBS, le prince héritier d’Arabie saoudite était, selon les médias américains et israéliens, sur le point de rallier les accords d’Abraham. Tout en rappelant que cette étape de signature, et la reconnaissance d’Israël, dépendaient de « la mise en œuvre de la solution à deux États » et « d’une réponse juste au problème des réfugiés palestiniens » [15].

La crise à Gaza a contraint l’Arabie saoudite, « gardienne des Deux Mosquées » et organisatrice du hadj, et qui se veut le pays de référence de l’islam sunnite (tout en traquant les Frères musulmans sur son propre territoire) à réviser ses perspectives, malgré les encouragements américains à poursuivre le processus de normalisation : Riyad a accusé « les forces d’occupation israéliennes » d’être à l’origine « d’une situation explosive ». A ce stade, c’est indéniablement l’un des bénéfices politiques importants de cette première phase du conflit pour l’Iran, quel que soit par ailleurs le rôle réel (à partir de la plate-forme du Hezbollah à Beyrouth) ou supposé (la tentation permanente depuis des années de Benyamin Netanyahu de déporter l’attention sur la menace iranienne à des fins électorales intérieures) de Téhéran dans l’organisation de l’attaque du Hamas contre Israël. Cette évolution amène d’ailleurs à relativiser la « spectaculaire réconciliation entre Téhéran et Riyad » en début d’année par Pékin : un énième rétablissement de relations diplomatiques entre les deux capitales, et un échange téléphonique le 12 octobre entre MBS et le président iranien Ebrahim Raïssi [16] ne suffisent pas à bouleverser les équations politiques régionales. Ce que sont beaucoup plus susceptibles de provoquer l’opération du Hamas et la guerre à Gaza, même si leurs développements sont imprévisibles à ce stade.

Sources :
Dépêches d’agences : BNA (Manama), ABNA (Qom), AFP, Reuters depuis le 7 octobre 2023.

Publié le 20/10/2023


Jean-Paul Burdy, historien, est enseignant-chercheur associé à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble. Il intervient dans le master “Intégration et Mutations en Méditerranée et au Moyen-Orient”, dirigé par Jean Marcou, avec lequel il a rédigé de nombreux textes sur la Turquie dans son environnement régional. Ses publications et ses chroniques d’actualité sur la Turquie, l’Iran, le Bahreïn, et les recompositions du Moyen-Orient sont accessibles sur son blog : www.questionsdorient.fr.


 


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