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Cimeterre, arc turquois, javelot ou feu grégeois. La description des armes de l’Autre dans les sources occidentales du Moyen Age

Par Fanny Caroff
Publié le 30/09/2013 • modifié le 07/03/2017 • Durée de lecture : 10 minutes

Paris, Bibliothèque nationale de France, manuscrit français 68, folio 182 Guillaume de Tyr, Chroniques (traduction française), Siège de Tyr par les croisés (1124) Flandre, vers 1450

Décrivant les affrontements entre chrétiens et musulmans pendant les croisades, des chroniqueurs et historiens occidentaux apportent une appréciation sur l’armement de chacun. Dans l’Estoire de la guerre sainte, composée à la fin du XIIe siècle, le trouvère normand Ambroise juge ainsi que les musulmans sont « désarmés », autrement dit mal armés, alors que les Cristien sunt mult armé [1]. À la fin du XIVe siècle, l’historien Jean Froissart, dans le quatrième livre de ses Chroniques, émet le même jugement lorsqu’il affirme que les Sarrazins ne sont point si bien armés ne si fort, comme sont les crestiens [2]. Ce type de jugement relève plus d’une stratégie discursive que de la fidèle description ; d’autant que les mêmes auteurs savent reconnaître en certaines occasions l’efficacité redoutable des combattants musulmans. Il est clair que dans les sources occidentales, les chrétiens sont les héros et constituent la norme, tant au niveau des codes chevaleresques que de l’équipement [3].
Quel intérêt les auteurs médiévaux accordent donc aux armes de l’Autre ? A partir des récits de croisades en particulier, rédigés entre le XIIe et le XVe siècle et riches en descriptions guerrières, il est intéressant de relever quelques-unes des armes spécifiques que les auteurs attribuent aux musulmans : la façon dont elles sont nommées, décrites et appréciées renseigne autant sur les connaissances transmises que sur les intentions des auteurs. En appoint des textes, les enluminures offrent un témoignage différent car les artistes sont moins sensibles aux détails techniques, mais toujours soucieux d’opposer les protagonistes affrontés.

Le cimeterre

Le sabre oriental ou l’épée courbe (sayf en arabe), pourvu d’un seul tranchant et d’une courbure, est une arme caractéristique des musulmans. Le terme « cimeterre », plus précis, venu du persan (chamchir) en passant par l’italien (scimitara), n’apparaît que dans le courant du XVe siècle. Avant, les auteurs sont relativement silencieux sur cette arme spécifique et le vocabulaire utilisé témoigne d’un difficile effort de distinction. Dans la Chanson d’Antioche par exemple, célèbre épopée versifiée du XIIe siècle, l’atabeg de Mossoul Kurbuka (« Corbaran d’Oliferne ») est décrit armé d’un « fauchard » : le poète a recours à la comparaison pour nommer l’arme du « chef sarrasin » et choisit le nom d’une arme occidentale à cause de la courbure de sa lame [4]. Des approximations persistent dans les récits plus tardifs et pourtant bien documentés, tels que les récits de voyage : en 1384, Leonardo Frescobaldi tente de décrire le cimeterre à la façon d’« une espèce d’épée, mais plus courte, un peu tordue à l’anse et sans pointe » [5]. Les auteurs connaissent donc l’arme, sans savoir la désigner par un lexique stable. Les artistes qui représentent les musulmans dans les manuscrits enluminés la connaissent également, mais ils hésitent sur sa forme, l’essentiel étant qu’elle s’oppose toujours aux épées droites et effilées placées entre les mains des croisés. En outre, dans les combats mis en scène, les cimeterres et les épées ont la même fonction militaire et se manient de la même façon. Les qualités spécifiques prêtées à chacune des deux armes ne sont pas suggérées : les artistes ne montrent pas que les cimeterres servent surtout à couper la tête ou les membres des adversaires ! En revanche, l’aspect du cimeterre s’uniformise à la fin du Moyen Age : la lame, assez large, se termine par une pointe courbe et acérée et l’arme se dote parfois d’une garde composée de crochets inversés [6]. Au XVe siècle, nous savons que des artistes ont pu voir des modèles véritables : les inventaires des collections royales ou princières signalent la présence « de couteaux de Turquie » portant des inscriptions ou « d’épée de Turc avec des fourreaux » [7]… Le goût grandissant pour les objets orientaux a certainement nourri l’inspiration des peintres.

L’arc turquois

Dans plusieurs sources occidentales, l’arc turc, qui fit la force et la renommée des armées seljoukides et mamloukes, est qualifié d’arc turquois [8]. Sa nuisance est un topos de la littérature de croisade. Tantôt avec stupeur, tantôt avec humour, les auteurs utilisent des expressions imagées servant à décrire son action redoutable. L’auteur de la Conquête de Jérusalem, épopée qui prolonge la Chanson d’Antioche, raconte que les archers, armés de leurs arcs de sorbier, décochent des flèches « plus drues que la neige qui tombe en février » et qu’ils tirent « plus vite que le vent ne chasse la paille » [9]. Dans sa chronique des croisades et des Etats latins d’Orient, Guillaume de Tyr évoque l’obscurcissement du ciel sous la densité des flèches projetées [10]. Ernoul, auteur de l’Eracles, rapporte leurs offensives pendant le siège de Jérusalem par Saladin (1187) et les traits si drus qu’aucun assiégé n’ose « montrer le doigt » [11] ! Au cours de la septième croisade (1248-1254), Jean de Joinville, auteur au début du XIVe siècle de la Vie de saint Louis, évoque aussi les traits drus des archers et raconte comment il doit se protéger des flèches avec une veste épaisse ayant appartenu à un musulman [12]. Dans les récits plus tardifs, les auteurs usent toujours de mêmes métaphores climatiques : Sébastien Mamerot, dans les Passages d’Outremer rédigés en 1473, retrace avec emphase l’offensive de trente mille archers à Nicopolis (1396) qui tirent des flèches plus groupées que des gouttes de pluie [13] ! Les historiens arabes eux-mêmes louent les vertus de cette arme. Ainsi, ‘Imâd ad-dîn décrit, dans une poésie toute guerrière, comment les arcs « bourdonnent » et les cordes « chantent » au combat ; il rapporte avec dérision la façon dont les croisés se transforment en hérissons sous le nombre des flèches fichées dans leur armure [14]. Les historiens actuels usent aussi d’une formule suggestive, telle que la « tactique de l’essaim », pour traduire les salves de flèches tirées par l’archerie turque, tournoyant à cheval lors des batailles [15]. Les archers sont donc omniprésents dans les gestes épiques et les récits de croisades, qu’ils opèrent depuis les murailles des villes assiégées, en contrebas des fortifications pour protéger le travail des mineurs ou en première ligne des combats. En revanche, dans les manuscrits peints, leur rôle est sous-estimé. Seuls quelques artistes, à la fin du Moyen Age, illustrent le rôle de l’archerie dans l’infanterie et dans la cavalerie ; certains évoquent des manœuvres tactiques, tels ces archers musulmans qui se retournent sur leur monture pour atteindre un poursuivant [16]. C’est à la même période que les arcs des musulmans adoptent la forme d’accolade qui les caractérise et qu’ils se distinguent des arcs attribués aux guerriers chrétiens [17] (figure).

Le javelot

Parmi les armes spécifiques décrites dans les sources occidentales, figure le javelot. Le terme arabe « mizrâk » est à l’origine du mot « museraz » trouvé dans quelques chroniques [18]. Toutefois, cette arme est mentionnée avec une terminologie variable dans les textes dès le XIIe siècle. Guillaume de Tyr fait ainsi référence aux canes forz et roides maniées par les cavaliers arabes et turcs. Ambroise connaît aussi cette arme, décrite comme une cane bien aceree [19]. Dans les Grandes Chroniques de France, chronique officielle de la royauté française, on lit que les musulmans lancent seetes et darz et gaveloz espessement, ou ailleurs qu’ils lancent et jettent javeloz et menu dars pour esmouvoir les croisés [20]. Dans sa vaste compilation historique, Sébastien Mamerot cite aussi cette arme, en reprenant les mêmes termes que ses prédécesseurs : à l’occasion du débarquement de Louis IX dans le port de Damiette (1249), par exemple, il décrit les musulmans lançant sayette, javelotz et aultres traitz moult espessement [21]. Ces armes sont également observées par les voyageurs, qui nous livrent une impression négative : elles sont jugées frustes et indigentes. Vers 1384, Leonardo Frescobaldi, voyageur déjà cité, en a vu entre les mains des Bédouins, « quasi nus et sans armes sauf quelques-uns qui avaient de petites lances plus misérables que des flèches. Et cet épieu de bois fiché dans le fer ressemblait à une canne de roseau » [22]. En 1418, le pèlerin Nompar de Caumont note aussi que les Bédouins n’ont pas d’armement, sauf une petite verge en la main avec ung petit fer qui ne vaut guieres [23] ! Une fois de plus, on observe un net écart entre la description littéraire et sa figuration, puisqu’on ne rencontre régulièrement cette arme que dans les productions artistiques du XVe siècle. Elle est figurée par souci de réalisme, mais pas seulement… De par sa forme et son maniement, cette arme s’oppose radicalement aux lances utilisées par les chrétiens ; l’usage du javelot révèle donc une pratique guerrière différente, mais aussi archaïque pour les Occidentaux [24], voire fantaisiste dans le traitement que certains artistes lui réservent. En effet, des enlumineurs très inventifs transforment le javelot en une arme hybride, sorte de flèche agrandie et exagérée, combinant les caractéristiques d’une arme de jet et d’une arme d’estoc Ex. : Paris, Arsenal, manuscrit 5090, folio 110 verso. ! Elle renvoie autant à une arme réaliste (le javelot) qu’à une arme fantasmée (la flèche redoutable).

Le feu grégeois

Enfin, parmi les armes fréquemment signalées, citons les projectiles incendiaires. Les témoignages textuels accordent une large place à la grenade à feu grégeois que les savants musulmans empruntent aux Byzantins [25]. Elle est fréquemment utilisée lors des sièges, mais aussi à l’occasion de certaines batailles, et ce dès la première croisade (1095-1099). Guillaume de Tyr raconte ainsi la destruction par le feu, poiz, huile et sain (saindoux), des engins croisés lors du siège de Nicée (1097) ; mais l’historien ne cite pas que les projectiles incendiaires : il décrit aussi les musulmans jetant des pierres sur les assaillants ou usant simultanément de pierres et du feu pour venir à bout des engins croisés [26]. Sous la plume de Jean de Joinville, décrivant les croisades de Louis IX, le feu grégeois est comparé à la foudre et à un dragon tant les dégâts causés sont importants [27]. Pourtant, bien que souvent décrite, cette arme n’est pas facilement identifiable dans les peintures car ses effets ne sont pas nettement représentés [28]. Seuls de rares artistes montrent des musulmans assiégés maniant des récipients pouvant contenir des matières inflammables ou des liquides chauffés à haute température ; cependant, la force de cette arme défensive n’est jamais mise en valeur.

Dans les textes occidentaux, on relève plusieurs armes effectivement utilisées par les musulmans, bien que le vocabulaire les désignant se fixe difficilement. En revanche, les images médiévales n’apportent pas le même témoignage. D’une part, dans la grande majorité des cas, les artistes reproduisent l’armement courant en usage à leur époque : épée, lance, arc, arbalète, engins de siège… Parfois, pour inscrire les épisodes dans le passé ou dans une géographie lointaine, ils peuvent aussi faire usage d’armes périmées, à l’époque à laquelle ils peignent, et parfois fantaisistes. De fait, les armes figurées ne peuvent apporter un témoignage archéologique pertinent sur l’armement utilisé au temps des croisades. D’autre part, les artistes utilisent un autre « vocabulaire » que les auteurs pour apporter un jugement sur l’armement des musulmans : par exemple, il est remarquable que certains artistes inventent une arme fantaisiste à partir d’un répertoire existant : la flèche, maniée à la façon d’un javelot, est une création qui supporte un jugement malveillant à l’encontre des armes et des pratiques guerrières des musulmans. Finalement, pour les artistes, les armes ont plus une valeur narrative et emblématique que technique. Enfin, avec leur propre langage, les artistes établissent une hiérarchie dans le face à face des guerriers qui ne reçoivent pas les mêmes quantités d’armes : ainsi, la pire des situations est toujours d’être désarmé, c’est-à-dire d’être privé de son attribut de combattant ou, à l’inverse, être en possession de trop d’armes, signe d’une démesure orgueilleuse. Dans l’iconographie médiévale des croisades, ces anomalies ne concernent que les musulmans.

Publié le 30/09/2013


Fanny Caroff est docteur en Histoire. Elle a soutenu sa thèse en 2002 à Paris I sur l’iconographie des croisades et du monde musulman dans les manuscrits enluminés du Moyen Age occidental.
Spécialisée dans les recherches iconographiques, elle a notamment travaillé à la Bibliothèque Mazarine de Paris, pour l’Institut de Recherches et d’Histoire des Textes.
Après avoir vécu et enseigné sur le continent africain pendant plusieurs années, elle travaille actuellement en France auprès de centres de documentation et poursuit ses travaux de recherche.
Elle a publié L’Ost des Sarrasins. Les Musulmans dans l’iconographie médiévale (France - Flandre XIIIe- XVe siècle), aux Editions du Léopard d’or (novembre 2016), et a également participé au dictionnaire Les Barbares, dirigé par B. Dumézil, pour les notices "Mahomet" et "Musulman" (PUF, septembre 2016).


 


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