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Entre loi et politique : gagner la bataille des perceptions. Le Hezbollah accuse le tribunal spécial pour le Liban

Par Hervé Pierre
Publié le 29/12/2010 • modifié le 23/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Lebanese Hezbollah supporters listen to chief Hassan Nasrallah giving a televised speech in the southern suburb of Beirut on December 6, 2010 during a gathering to mark the begining of Ashura, a ten-day period when Muslim Shiites mourn the killing of their slain Imam Hussein.
ANWAR AMRO, AFP

« Le TSL est l’arme utilisée par les Etats-Unis pour atteindre les objectifs de la guerre de 2006 » [1] n’a de cesse de marteler dans ses discours le cheikh Nabil Kaouk, vice-président du conseil exécutif du Hezbollah. Le tribunal spécial pour le Liban (TSL) ne serait ainsi pour le parti chiite qu’une arme supplémentaire à la disposition de la Puissance américaine dans sa lutte contre la « résistance libanaise ». Les opposants au Parti de Dieu défendent au contraire le caractère réputé par essence impartial d’un tribunal destiné « à mettre fin à l’impunité et aux assassinats politiques  ». Amine Gémayel, dont le fils Pierre compte parmi les victimes d’assassinat, apporte publiquement sa caution morale au TSL en déclarant « que personne ne s’imagine que je puisse accepter un tribunal qui ne soit pas équitable et qui ne dévoile pas toute la vérité » [2]. Outil au service du politique ou expression d’une justice indépendante, le tribunal spécial pour le Liban créé en 2007 pour poursuivre les coupables de l’attentat perpétré contre Rafic Hariri fait débat.
La question fondamentale des rapports entre loi et politique, brillamment exposée par Raymond Aron [3], est au cœur du combat qui oppose aujourd’hui les anti des pro TSL. La régulation de la politique par la loi ou la loi au service de la politique – la guerre n’étant pour paraphraser Clausewitz qu’une forme particulière d’expression du politique, la bataille de la perception qui validera ou invalidera l’existence du TSL – le videra ou pas de toute substance – se gagne d’abord et surtout dans l’opinion publique. « J’accuse… » répète avec force Hassan Nasrallah, leader charismatique du « Parti de Dieu ». Derrière la contestation systématique – carburant dont s’alimente la machine politique du Hezbollah – se dessinent les deux visages du mouvement chiite [4] : le tribun dénonçant publiquement l’attaque israélo-américaine contre le peuple libanais ; le rebelle prônant l’union de la résistance contre les autorités nationale comme internationale taxées de collusion avec l’adversaire. Pour conduire ce combat médiatique en bon ordre de bataille, Hezbollah articule son argumentaire autour du mythe du complot, grand classique de la vie politique levantine.

Un Hezbollah tribun

La meilleure défense étant l’attaque, le Hezbollah fait flèche de tout bois portant ses critiques du TSL autant sur le fond – l’illégitimité de la juridiction – que sur la forme – les anomalies de fonctionnement dans le déroulement de l’enquête.

Dénoncer l’illégitimité de la juridiction

La légitimité du TSL – premier tribunal international compétent pour juger d’actes terroristes – se trouve fragilisée par une malformation originelle que ne manque pas de relever le Hezbollah. Initialement conçue comme une institution internationale mais appliquant le droit interne libanais, elle s’avère être un hybride imparfait puisque au final imposée de l’extérieur plutôt que véritablement négociée. Sa création sous chapitre VII résulte en effet d’un acte discrétionnaire de l’ONU fondé sur le constat des «  limites du système judiciaire et politique libanais  » [5]. Le chef de l’Etat, seul habilité selon l’article 52 de la Constitution à négocier les traités et conventions internationales a été ignoré et le statut du tribunal n’a jamais été ratifié par le parlement libanais. Mohammad Raad, chef du bloc parlementaire Hezbollah, ajoute que le gouvernement à l’origine de cette création était alors amputé de ses ministres chiites ce qui rend la décision contraire à l’esprit même du pacte national. Dès la fin de la guerre de juillet 2006, le leader du Hezbollah se positionne publiquement contre le projet ; l’exploitation politique de la faiblesse congénitale du TSL lui offre ultérieurement l’opportunité d’alimenter son combat pour retirer au tribunal toute capacité d’action.

Dénoncer les dysfonctionnements

Devançant les chefs d’accusation contre des membres de son parti, Nasrallah met par ailleurs en doute le professionnalisme, la partialité et l’indépendance du tribunal. « Nous avons posé des points d’interrogations sur l’enquête, son sérieux, son professionnalisme, et nous avons prouvé que l’enquête est politisée » [6]. Fuites dans la presse, affaire des « faux témoins », corruption ou tentative de corruption, les accusations de dysfonctionnement de la juridiction internationale sont largement reprises et commentées dans la presse favorable au parti chiite. Le leader du Hezbollah affirme en personne que le vice-président de la commission, l’allemand Gerhard Lehman, « a vendu des documents de l’enquête à des personnalités libanaises, à 70 000 dollars l’un et ces personnalités me les ont remis. De plus, il m’a directement proposé d’acheter tous les documents pour la somme d’un million de dollars. J’ai naturellement refusé » [7].

Le mythe du complot

Le mythe du complot est au cœur de l’argumentaire élaboré par le Hezbollah. La référence au complot – le mot étant celui qui revient le plus dans les discours du Parti – joue le rôle d’inverseur transformant l’accusé en accusateur, transfigurant le tribun en rebelle. L’ordre national – le gouvernement libanais – et l’ordre international – l’ONU – sont taxés de partialité donc de trahison : pour le Hezbollah, la rébellion s’impose sinon se justifie.

De la manipulation…

La juridiction est accusée de «  ne pas chercher la vérité » en évitant notamment d’investiguer sur une supposée piste israélienne. Le tribunal ne serait qu’un jouet aux mains de la puissance américano-israélienne. Le vocabulaire utilisé par le leader du parti chiite est clairement celui de la manipulation politique. « Nous sommes une partie contre laquelle on fabrique une accusation […] » déclare Nasrallah qui souligne ainsi que « que l’acte d’accusation a été écrit avant même l’interrogatoire ». « Le contenu est prêt, mais son annonce est reportée, c’est juste une question de synchronisme politique ». De la manipulation au complot, pratique ancrée dans l’habitus politique libanais [8], il n’y a qu’un pas que franchi Nasrallah en brandissant le mythe récurrent du « grand complot qui se prépare contre le Liban et contre la Résistance » [9].

…. au complot

Le discours du complot – par un processus de simplification poussé à l’extrême – extrait la cause de la dissension de la scène intérieure en cherchant l’origine du mal dans les ambitions hégémoniques d’une puissance extérieure. Ce centre nuisible offre une cible de choix pour concentrer la vindicte populaire. Le Hezbollah interprète ainsi la politique menée par la majorité au gouvernement comme un cheval de Troie au service des ambitions américano-israéliennes. Simples outils entre les mains des Etats-Unis, les leaders de la majorité seraient des agents à la solde de l’Etranger. Le recours au complot donne sens aux dénonciations et justifie une réaction contre l’autorité coupable de trahison. Le parti chiite peut dès lors exiger la création d’un tribunal pour juger les crimes de haute trahison, appeler à l’union des communautés autour de la nation libanaise en armes, menacer de prendre les armes pour défendre « la Résistance ».

Un Hezbollah rebelle

Raccourci volontaire par tentation populiste ou perception réellement biaisée de la réalité internationale pour reprendre les « misperceptions » décrites par Jervis [10], le discours du complot remplit une fonction unificatrice qui s’intègre naturellement dans la dynamique du recours à l’union sacrée. La lutte contre l’hegemon est engagée sur deux fronts : un front extérieur que stigmatise Israël ; un front intérieur qu’incarne le mouvement du 14 mars, majoritaire au gouvernement donc aux commandes du pays.

Lutter contre « l’ennemi » extérieur

Nasrallah va au-delà de la simple dénonciation du complot pour engager la responsabilité active des Israéliens en inversant l’acte d’accusation. Revenant sur l’épisode de l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais, le chef du Hezbollah affirme : « j’accuse l’ennemi sioniste d’avoir assassiné le premier ministre martyr Rafic Hariri le 14 février 2005  » et d’ajouter qu’il entendait – à l’occasion du quatrième anniversaire de la fin de la guerre de 2006 – « présenter des éléments qui vont dévoiler des pistes importantes au niveau de l’enquête en vue de parvenir à la vérité  ». Nasrallah affirme par ailleurs pouvoir offrir « une preuve concrète (…) et audiovisuelle sur les tentatives d’Israël, à travers ses agents, de profiter de la rivalité politique qui existait entre Rafic Hariri et le Hezbollah pour convaincre son entourage que le Parti avait l’intention d’assassiner  » [11].

Lutter contre l’ennemi intérieur

Etat dans l’Etat, le Hezbollah menace de faire sécession si la majorité gouvernementale perçue comme un cheval de Troie au service du « complot israélo-américain » continue à soutenir – notamment financièrement – le tribunal spécial pour le Liban. « On est plus que jamais dans l’ambiance des événements de mai 2008. Nasrallah fait miroiter un danger potentiel de débordements pour dissuader ses adversaires d’avoir recours à la violence », explique le politologue Joseph Bahout. La perspective d’une mise en cause du Hezbollah, acteur incontournable de la politique libanaise, fait craindre un renouvellement des heurts qui avaient opposé sunnites et chiites en mai 2008. Selon Nasrallah, après et dans la continuité de la guerre de 2006, « il y a eu les tentatives de provoquer une discorde confessionnelle à travers les évènements du 5 et du 7 mai 2008 ; et nous avons aussi dépassé cette situation  » [12] ; il promet, menaçant, que « le Liban ne sera plus le même si le TSL osait publier ses accusations  » [13].

Nasrallah inscrit ainsi la lutte contre le tribunal spécial pour le Liban dans la généalogie des guerres de résistance menées contre Israël. De son point de vue, le tribunal est politisé, donc partial. Le leader du Hezbollah bâtit son argumentaire en exploitant une faille désormais classiquement reconnue : l’impossible totale indépendance entre loi et politique. Le problème, pour paraphraser Rousseau, c’est de mettre la loi au-dessus de l’homme alors même que c’est l’homme qui fait la loi et qu’il le sait [14]. Cette malformation originelle – la loi émanant des hommes mais n’étant loi que pour autant qu’elle se présente en extériorité par rapport à eux – rend le droit par nature imparfait. A défaut de point fixe extérieur sur lequel prendre appui, la paix par la loi n’est-elle pas néanmoins «  une idée qui ne saurait jamais être entièrement réalisée mais qui anime l’action et indique le but ? » [15].

Publié le 29/12/2010


Hervé Pierre est Saint-Cyrien. Titulaire d’un master d’histoire obtenu à la Sorbonne, d’un master en science politique des relations internationales de l’IEP de Paris et d’un master de science militaire de l’université de Quantico, cet officier d’infanterie de Marine est breveté de l’Ecole supérieure de guerre. Engagé depuis plus de quinze ans sur la grande majorité des théâtres d’opérations, il est par ailleurs l’auteur de deux ouvrages sur le Moyen-Orient et de nombreux articles sur l’Afghanistan.


 


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