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Etude : Iran, un limogeage « stratégique » ?

Par Michel Makinsky
Publié le 06/07/2023 • modifié le 10/07/2023 • Durée de lecture : 24 minutes

Celui-ci a pour mission d’élaborer, mettre en œuvre, superviser la politique extérieure de la République islamique. Certes, le Guide Suprême est l’inspirateur, et surtout décideur unique des orientations stratégiques iraniennes, mais elles sont définies par ledit Conseil qui recueille les propositions qu’il soumet à Ali Khamenei. Présidé par le chef de l’Etat, l’architecte de la politique extérieure iranienne est en réalité le Secrétaire. Ce dernier arbitre entre les différentes options étudiées et les pressions des différentes parties prenantes, en particulier les Gardiens de la Révolution (qui en ont certainement conçu quelque contrariété, plusieurs décisions allant à l’encontre de leurs objectifs… et de leurs intérêts). La prééminence du Conseil n’a cessé de se renforcer sous la présidence Raisi. Pendant le mandat de Rohani le ministère des Affaires étrangères occupait une place prédominante dans la responsabilité des grands dossiers : M. Javad Zarif et ses équipes ont véritablement mené les négociations nucléaires avec les occidentaux, certes, sous le contrôle étroit du Guide. Ebrahim Raisi, dont on mesure les faiblesses et maigres compétences, n’est pas de taille à diriger la politique extérieure de l’Etat. Il est donc naturel que le Conseil Suprême et son Secrétaire se soient vus confier la responsabilité de traiter les lourds dossiers prioritaires que sont la diminution de la tension régionale et les négociations nucléaires. Comme le souligne justement un observateur avisé [3], l’affaiblissement du ministère des Affaires étrangères se perçoit aussi à travers le rôle que jouent d’autres contributeurs qui interviennent dans la politique extérieure iranienne. Par exemple, l’ancien ministre des Affaires étrangères, Kamal Kharrazzi, un des conseillers du Guide et qui dirige le SCFR (Conseil Stratégique des relations étrangères), a vu ses activités gagner en visibilité sous la présidence Raisi, se faisant remarquer en rendant visite à Bachar el-Assad (et significativement accompagné par Abbas Araqchi, ancien négociateur-clé du dossier nucléaire en tant que bras-droit de Zarif) et en participant à des rencontres à haut niveau [4]. De même, Ali Velayati, lui aussi ancien ministre des Affaires étrangères, a également pris des positions publiques sur la politique étrangère iranienne, en particulier à propos des dangereuses tensions avec l’Azerbaïdjan.

La personnalité d’Ali Shamkhani, son expérience, son pragmatisme, et le fait qu’il soit sans doute un des rares hauts responsables iraniens à être doté d’une véritable vision stratégique au sein des échelons élevés de l’Etat, font de lui non seulement un homme d’exception, mais un rouage essentiel du régime. Voilà pourquoi son limogeage est d’une importance stratégique et exige qu’une évaluation soit tentée de sa signification et de sa portée qui ne sont en rien anodines.

Qui est Ali Shamkhani ?

Le parcours [5] et la personnalité du Secrétaire du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale permettent de comprendre les raisons de sa place majeure dans les orientations et actions extérieures de la République Islamique. Ali Shamkhani présente la particularité d’être arabophone, car originaire d’Ahvaz, dans la province arabophone du Khouzistan iranien. Il a exercé d’importantes responsabilités militaires tant au sein des Gardiens de la Révolution (Sepah) que dans l’armée traditionnelle (Artesh). Il a le grade de contre-amiral. Il a fait preuve de pragmatisme et modération dans ses fonctions. Nommé ministre de la Défense sous la présidence du réformateur Khatami, il a exercé des missions (vu ses origines et compétences) de dialogue avec l’Arabie saoudite pour diminuer les tensions. Son action positive lui a valu d’être en 2004 décoré par le roi Fahd de l’ordre d’Abdulaziz al Saud, la plus haute distinction saoudienne. Il est le seul citoyen iranien à être ainsi honoré depuis 1979.

Il a (prudemment) cultivé ses relations avec les modérés tout en étant pendant la présidence Ahmadinejad nommé par le Guide dans différents think tank car ce dernier apprécie son expertise stratégique. Il est intéressant de noter que c’est le président Rohani qui le nomme secrétaire du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale (le premier dans cette fonction à avoir commandé des forces des Gardiens de la Révolution), tout en étant désigné par le Guide comme son représentant au sein du Conseil. Pareil adoubement lui confère une autorité sans précédent. S’il apparaît qu’il n’a pas eu un rôle majeur dans les négociations nucléaires qui ont mené à la signature de l’accord nucléaire (JCPOA) du 14 juillet 2015, dont le ministère des affaires étrangères a assuré la direction opérationnelle [6], (une responsabilité qui tranche avec la pratique passée), ceci n’empêche pas que d’aucuns en Occident aient perçu qu’il puisse être considéré comme un homme de dialogue à l’avenir. Mais retenons surtout qu’il est devenu l’interlocuteur privilégié (car compétent et crédible) du monde arabe. Il a été positionné comme le principal artisan de la politique de détente avec l’Arabie saoudite et les autres pays arabes (politique de voisinage). Or celle-ci a été désignée comme une priorité pour l’Iran dès l’élection de Raisi [7]. Ce dernier a d’ailleurs immédiatement relancé les négociations de diminution de la tension avec l’Arabie saoudite sous médiation irakienne. On n’oubliera pas que Shamkhani, par ailleurs, a été l’architecte de la stratégie iranienne de ‘riposte graduée’ définie au Conseil Suprême de la Sécurité Nationale en réponse à l’élimination du général Soleimani. La tentation d’une réaction maximaliste (poussée par les Gardiens de la Révolution ivres de rage) a été repoussée par l’amiral qui a réussi à imposer une action limitée (frappe par des missiles de croisière redoutablement puissants et surtout précis contre une base américaine en Irak dont Téhéran avait prudemment prévenu les occupants américains pour éviter des pertes humaines). Il évite ainsi le piège béant consistant à frapper des cibles américaines majeures, ce qui aurait offert un boulevard à Trump pour des représailles contre l’Iran qui auraient lancé un engrenage mortel. Par son discernement, l’amiral y a gagné son statut de grand stratège iranien. Shamkhani, du fait de sa modération, a été parfois qualifié de « réformateur », ou proche de ce courant, du fait de sa nomination au Conseil par Rohani en 2013. C’est abusif. Ses liens avec les Gardiens ne permettent pas de le qualifier ainsi. Comme le note l’analyste Sherif Haridy [8], confier la responsabilité d’une politique de détente avec les pays arabes au Secrétaire du Conseil Suprême reflète 3 préoccupations : 1) l’Iran veut montrer aux Etats de la région son sérieux dans ses ouvertures : le Conseil Suprême est un pivot central des décisions du régime, il est stable, donc considéré comme fiable aux yeux des voisins de l’Iran, à la différence du gouvernement. 2) Bien que Hossein Amir-Abdollahian ait démenti tout désaccord entre lui et Shamkhani et vanté la « coordination des différentes institutions sous la houlette du président », le Guide a sans doute considéré que le ministère des Affaires étrangères n’était pas de taille à construire un accord robuste de cette ampleur. Le Conseil, avec l’expertise de son Secrétaire, a la capacité de le faire. 3) Il n’était pas exclu (jusqu’à l’éviction d’Ali Shamkhani) que le dossier nucléaire lui soit à terme confié, et que des changements interviennent dans l’équipe de négociateurs iraniens. On a remarqué qu’Ali Bagheri-Kani n’a pas participé aux échanges avec le directeur général de l’AIEA lors de sa visite à Téhéran le 3 mars 2023.

Le pivot (trop ?) visible d’une négociation capitale

Le compromis officialisé le 10 mars 2023 sous la forme d’un communiqué tripartite conjoint de Riyad, Pékin et Téhéran, annonçant la conclusion d’un accord en vue du rétablissement des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et l’Iran rompues en 2016 est un tournant pouvant entraîner d’importantes conséquences géopolitiques dans la région [9]. Il s’insère dans un mouvement conjoint de Riyad et d’autres monarchies (les Emirats, Qatar, Oman) de diminuer les tensions régionales préjudiciables non seulement à leur sécurité mais aussi à leur développement économique. De façon parfaitement symétrique, il est la matérialisation de la priorité pour les dirigeants iraniens de parvenir à un modus vivendi avec les voisins de la région, qui leur permettra au passage d’instaurer une coopération économique pour donner un peu de confort à l’économie iranienne. Or il est apparu spectaculairement évident (et visible) que dans ce dossier Ali Shamkhani était « à la barre ». Pendant la longue phase des rounds successifs de négociations sous médiation irakienne, il désigne en 2021 son adjoint Amir Saeed Iravani (qui sera nommé plus tard ambassadeur d’Iran à l’ONU) comme chef de la délégation iranienne. Mais c’est bien Shamkhani qui pilote ces discussions. Ceci apparaîtra encore plus visiblement quand, une fois que la médiation irakienne a touché ses limites, il fut l’interlocuteur direct de Pékin qui prend l’initiative d’une médiation [10] avec la très ferme résolution de parvenir à imposer une solution agréée par les deux protagonistes. La Chine a exercé de vigoureuses pressions (un certain agacement chinois était perceptible lors de l’enlisement des conversations à la fin de la médiation irakienne) sur l’Iran pour que Téhéran consente à conclure un compromis. Shamkhani sera au centre de plusieurs rencontres décisives qui aboutiront à l’accord du 10 mars 2023.
A cette occasion, les photos diffusées dans les media internationaux exposeront en pleine lumière le trio de négociateurs affichant leur succès [11]. Pour les Gardiens de la Révolution, le secrétaire du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale est devenu un gêneur nuisible, bien que celui-ci ait sans aucun doute possible entrepris et conclu ces démarches, avec l’accord du Guide. Il est totalement inconcevable qu’il en soit autrement. La logique des institutions iraniennes veut que ces négociations se soient inévitablement déroulées en concertation étroite avec le Bureau du Guide qui détermine en son nom les orientations à prendre, les compromis possibles, les lignes rouges infranchissables. Normalement, le Conseil Suprême a délibéré des diverses options envisagées, mais son secrétaire a personnifié sa fonction au fil des ans. Enfin, n’oublions pas malgré tout que la délégation de négociateurs iraniens comprenait aussi des représentants du ministère des Affaires étrangères, du ministère des Renseignements (grand rival du service de renseignements des Gardiens de la Révolution) et des experts du Conseil Suprême. Les Gardiens (du moins officiellement) ne sont pas mentionnés.

Les raisons d’une mise à l’écart

Cette éviction est liée à un faisceau de raisons qui ne sont pas toutes récentes. A coup sûr elle reflète au premier chef une très âpre rivalité au sein des sphères du pouvoir iranien. Comme le relève l’expert Mohammad Alzgool [12], dont nous reprenons ci-après les principales hypothèses, plusieurs facteurs sont intervenus. D’abord sa personnalité, sa proximité avec les milieux modérés, insupportent Raisi et les ‘durs’ du régime. En second lieu le président iranien et son gouvernement sont fortement indisposés par le fait que Shamkhani n’entendait pas être subordonné au gouvernement dont il devrait suivre les positions. De fait, le rôle du Conseil n’a cessé de prendre de l’ampleur au fil des ans, et son illustre Secrétaire s’est employé à le développer et le mettre en lumière. Cela a suscité d’amples aigreurs. Le ministre des Affaires étrangères dont la proximité avec les Gardiens et les ‘durs du régime’ est avérée, a été ‘inexistant ‘ sur plusieurs dossiers importants, affichant ainsi sa faiblesse. Or ce clan constate avec exaspération que Shamkhani n’a cessé de contrarier son agenda centré sur une position stigmatisant toute ‘capitulation’ que représenteraient des compromis, qu’ils soient nucléaires ou régionaux (cf Syrie). A cet égard, l’Accord saoudo-iranien, même s’il résulte des pressions de « l’allié chinois » implique que Téhéran ‘réduise sérieusement ‘ la voilure de ses interventions en Syrie, ce qui est visiblement intolérable aux pasdarans. De même tout compromis nucléaire avec les Occidentaux qui impliquerait des concessions iraniennes est inacceptable pour ce groupe. Non seulement les désaccords entre lui et Shamkhani sont tactiques mais les intérêts économiques des Gardiens sont en jeu… On remarquera que les milieux conservateurs n’ont pas franchement applaudi l’accord du 10 mars.

Il n’est donc pas surprenant que Raisi, par ailleurs président du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale (et qui a signé le limogeage de Shamkhani et la nomination de son successeur) se soit employé pendant les deux années écoulées à préparer cette éviction en vue de remplacer l’amiral par un Secrétaire conforme à ses vues et à celles des Gardiens. Au-delà des questions de personnes, Mohammad Alzghool estime que le président iranien veut transformer le Conseil en ‘bras armé’ du gouvernement alors qu’il ne tient pas ses prérogatives de ce dernier. Cette prétention bizarre, qui n’est pas avérée, se heurte aux positions claires du Guide qui place explicitement le Conseil au-dessus de l’exécutif.

La montée en puissance du groupe Paydari, la faction la plus radicale chez les conservateurs, et la plus proche des Gardiens, se traduit par l’intensification croissante d’une campagne de déstabilisation de Shamkhani. Manifestement ce groupe dont l’influence croît au sein du régime ‘veut la peau’ de l’Amiral. Il l’a accusé lors des émeutes de 2022 d’avoir fait preuve d’une indulgence crasse à l’égard des protestataires d’avoir dialogué avec différentes forces politiques, y compris des réformateurs. Hamid Rasaee, un des leaders de ce mouvement, a demandé la démission de Shamkhani et qu’il soit poursuivi en justice. Le même analyste signale qu’inversement Nour news, proche du Conseil, accuse Paydari des tentatives d’éviction de Shamkhani pour le remplacer par des alliés ‘durs’ et sûrs.

La vulnérabilité de l’illustre amiral, selon l’analyste Reza Parchizadeh [13], remonterait 2019, après l’arrestation d’Alireza Akbari, qui fut un adjoint (avec rang de vice-ministre) d’ Ali Shamkhani alors ministre de la Défense de 1998 à 2003 sous la présidence Khatami, et fut son proche conseiller dans les années suivantes. Akbari est accusé d’avoir transmis des informations sensibles touchant la sécurité iranienne et le nucléaire au Mossad israélien et au M16 britannique en échange d’argent et de la nationalité britannique. Le frère d’Akbari soutient que ce dernier a été naturalisé parce qu’il avait investi et créé des emplois en Angleterre [14]. Ce dossier est étonnant. En effet, il avait déjà été arrêté en 2008 sous la présidence Ahmadinejad, accusé (déjà !) d’espionnage en faveur de Londres. Il est ensuite libéré sous caution avant de quitter le pays en 2009 pour se déplacer en Europe puis en Angleterre pendant presque 10 ans. Etrangement, en 2019, il est convaincu de retourner en Iran, soi-disant par Ali Shamkhani. Il est immédiatement arrêté, incarcéré, soumis à de terribles interrogatoires, torturé par les Gardiens de la Révolution. A l’issue d’une longue instruction il est condamné à huis-clos par une cour en 2022 et exécuté le 14 janvier 2023.

L’ancien vice-ministre est accusé notamment d’avoir joué un rôle dans l’élimination de l’expert nucléaire iranien Mohsen Fakhrizadeh, tué en 2020 dans un attentat au nord de Téhéran. Accablé sous les tortures, le prisonnier n’avoue pas sa participation au montage de cette opération, mais aurait ‘avoué’ qu’un agent des services britanniques lui aurait demandé des informations sur ce spécialiste de première importance. Il lui aurait été reproché d’avoir transmis des informations au M16 britannique sur 178 responsables iraniens, dont le général Soleimani tué en 2019 par une opération ‘spéciale’. Les autorités prétendent que les informations ‘vendues’ par Akbari aux Britanniques auraient été utilisées pour saboter des sites nucléaires iraniens et cibler des responsables scientifiques de ce programme. Ajoutant à l’impression troublante de ces péripéties, une analyse publiée le 1er mai 2023 par le New York Times [15] confirme, sur la foi d’informations puisées auprès de services de renseignements de plusieurs pays, que Akbari aurait commencé à livrer aux Britanniques des informations sur le programme nucléaire iranien dès 2004, qui ont notamment permis la découverte du site de Fordow. Ayant découvert ce ‘fuitage’ avec l’aide de la Russie, les autorités profitèrent de son passage en Iran en 2019 pour l’arrêter. Fidèles à leur tradition de réserve, les responsables britanniques n’ont jamais reconnu avoir un agent dans les hautes sphères de l’Etat. La personnalité de celui-ci ne correspond pas a priori avec le profil attendu d’un espion travaillant pour un pays occidental. L’homme est religieux, idéologiquement dur, affichant une loyauté sans faille à la République islamique et son régime et… favorable à la bombe atomique iranienne.

Mais il se trouve qu’il était très proche de Fakhrizadeh (le spécialiste nucléaire) et d’Ali Shamkhani. Une proximité que l’on peut à présent considérer comme dangereuse pour l’amiral. Peu après son exécution, des vidéos sont diffusées par le régime (sans doute les Gardiens) montrant Akbari confessant en détail sa trahison. Peu après BBC Persian fit savoir via la famille du défunt que ces ‘confessions’ avaient été forcées, ce qui est plus que probable. Si l’analyse du New York Times est exacte, confirmant la réalité des accusations formées contre le condamné, non seulement des zones d’ombre subsistent, ce qui n’est pas étonnant, mais des incohérences demeurent. Akbari ayant été arrêté pour espionnage en 2008 avant de quitter l’Iran en 2009, il est inconcevable d’imaginer qu’il ne soit pas sous surveillance des services iraniens qui ont ‘flairé le gros poisson’. Pourquoi, sachant cela est-il revenu ensuite se ‘jeter dans la gueule du loup’ ? Shamkhani l’aurait persuadé de revenir « car le pays avait besoin de lui pour un problème nucléaire et de défense » selon le New York Times. Enfin, on peut être surpris de constater qu’Akbari se soit rendu à l’ambassade d’Angleterre à Téhéran pour certaines rencontres, ce qui constitue une imprudence (le meilleur moyen de se faire repérer) et une invraisemblance. Un des diplomates alors en poste a témoigné : jamais Londres n’aurait ‘recruté’ un espion en le conviant à son ambassade…

On comprend maintenant pourquoi ce dossier est explosif, notamment pour Shamkhani. C’est l’aveu d’un grave loupé de l’amiral qui n’a cessé de soutenir Akbari. Mais il n’était pas le seul, de nombreux responsables iraniens ont témoigné en sa faveur lors des différentes procédures. Sa réputation était impeccable, son alignement idéologique aussi. Il était donc a priori insoupçonnable. Il a trompé son monde. Mais on reste confondu devant le fait qu’il ait poursuivi ses activités, se sachant surveillé. Se sentait-il suffisamment protégé par Shamkhani, voire d’autres dignitaires du régime ? On remarquera aussi que les services du ministère du Renseignement iranien ont dû attendre longtemps avant de s’attaquer frontalement à Akbari ; il apparaît que les agents iraniens ont multiplié les précautions de procédure pour éviter que les plus hauts échelons du régime ne les désavouent : c’est un (très) gros poisson, et surtout protégé de Shamkhani. L’erreur est interdite. Maintenant qu’Akbari condamné a été exécuté, il est inévitable que Shamkhani soit éclaboussé, pour son rôle de protecteur berné par son protégé. Or ceci s’ajoute au fait que pendant son mandat, de nombreux sabotages, attentats, assassinats visant le programme nucléaire se soient produits, révélant de grosses fissures dans sa protection. Notons que ces défaillances sont partagées : ni le ministère du Renseignement ni les agents des Gardiens de la Révolution n’ont pu les prévenir.

Or ces erreurs d’appréciation, ces échecs, nourrissent la résolution des ultraconservateurs de poursuivre la purge de l’appareil décisionnaire du pays à leur seul profit. Nous voulons ici insister sur la stratégie et l’ambition de ce camp où nous plaçons une bonne partie des Gardiens de la Révolution (tout en sachant que ceux-ci ne constituent pas un bloc monolithique) et de leurs alliés Paydari [16] de conquérir la totalité du pouvoir. Ils ont réussi en particulier à prendre le contrôle du Parlement aux législatives de 2016 en faisant ‘exploser‘ la coalition composée des conservateurs pragmatiques d’Ali Larijani (qui présidait le Majlis), des modérés du président Rohani et des réformateurs. Les élections parlementaires suivantes (2020) ont confirmé leur emprise. Les ‘durs’ n’ont jamais pardonné à Larijani ce rapprochement avec une ‘coalition centriste’. Ils lui reprochent âprement d’avoir puissamment aidé Rohani à obtenir l’approbation du Parlement à l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 malgré l’opposition farouche de la faction ultra conservatrice alors minoritaire.

Les Gardiens de la Révolution étaient et sont particulièrement hostiles à Ali Larijani qui avait entrepris avec Rohani une tentative de mettre un terme au contrôle démesuré exercé par les Gardiens de la Révolution sur l’économie iranienne, ou du moins, de le restreindre). S’agissant de la faction paydari (ultra durs idéologisés où on retrouve des proches d’Ahmadinejad), n’oublions pas l’affrontement redoutable entre ce dernier et Larijani où l’on vit le président iranien [17] tenter de montrer par une vidéo (défectueuse, qui tourna à sa confusion), qu’un des frères Larijani était corrompu. L’épisode a laissé des traces profondes. Il y avait donc une coalition d’intérêts pour que la revanche des ultras soit lancée en 2016. Elle fut complète car non seulement Ali Larijani perdit ainsi ses importantes fonctions de président du majlis (le Parlement iranien), mais tout le clan (très puissant en Iran : les frères occupaient d’importantes positions) fut progressivement marginalisé. Les Gardiens et leurs alliés de la faction paydari ont ciblé avec succès Sadegh Amoli Larijani, qui a été chef du judiciaire pendant 10 ans dès la fin de ses fonctions en mars 2019. Il a subi un flot d’accusations de corruption (la réputation de corrompu de ce clan est solidement avérée), ayant pour but de ‘tuer’ toute possibilité d’exercer de hautes fonctions. Mais au-delà de sa personne, tout le clan est visé. Notons que l’offensive ainsi menée avait probablement l’approbation du Guide. Sadegh Amoli Larijani menaçait de divulguer des révélations que Khamenei ne pouvait laisser prospérer [18]. Les durs ont donc pour objectif la marginalisation complète des conservateurs pragmatiques. Ainsi Ali Larijani, après la fin de sa présidence du majlis en 2020, avait tenté de se présenter aux présidentielles de 2021, le Conseil des Gardiens de la Révolution (sur consigne du Guide) écarta sa candidature sous un prétexte fallacieux et en profita pour éliminer les autres candidatures modérées ou réformatrices, ce qui facilita l’élection de Raisi.

Un observateur iranien très informé [19] remarque qu’au début de l’année 2023, Ali Larijani a tenté de se rendre plus visible sur la scène politique, en se positionnant comme interlocuteur pouvant réduire le fossé entre l’état et la société qui s’est amplifié depuis l’éruption des manifestations contre l’establishment en 2022. De son côté, Shamkhani a vu son mandat au Conseil Suprême de la Sécurité Nationale prorogé pour qu’il suive les négociations en cours. Or, en même temps, il s’est rapproché (avec l’accord de Larijani) de Mohammad Baqer Qalibaf, ancien général pasdaran, actuel président du Parlement, et Mohsen Rezaee, lui aussi ancien général, conseiller économique de Raisi, pour tenter de proposer des réformes. Il y a clairement plusieurs clans au sein des Gardiens qui sont en concurrence acharnée pour prébendes et avantages économiques. Qalibaf a laissé derrière lui une lourde réputation de corrompu à la municipalité de Téhéran (que d’autres pasdarans se sont plus à dénoncer !). En s’affichant ainsi Shamkhani a en quelque sorte mal choisi son camp.

Ses adversaires n’ont pas hésité à l’attaquer aussi sur le terrain de la corruption. Il se trouve que son nom a été prononcé à plusieurs reprises sur des affaires impliquant sa famille. Il a même été accusé avec sa femme et sa famille d’avantages indus en 2019 par un religieux conservateur proche du Conseil des Gardiens [20]. Plus grave, l’amiral a été mis en cause après la tragédie de l’effondrement d’un bâtiment à Abadan le 23 mai 2022 qui avait fait de nombreuses victimes ; Mo’ud Shakhani, un neveu de l’amiral, avait fourni force appuis au promoteur pour obtenir les permis nécessaires. On découvrit à cette occasion que l’oncle et le neveu ont agi de concert dans plusieurs dossiers [21]. Et il apparaît peu à peu que d’autres membres de la famille Shamkhani sont impliqués dans diverses « affaires » : la saisie par les autorités indiennes d’un navire appartenant à 2 fils de l’amiral ; des passe-droits pour son gendre Hassan Mir Mohammad Ali, des comptes ouverts au nom d’un petit-fils de… 3 ans, népotisme avec des nominations bien ‘placées’ pour tel ou tel [22]. Mais de nouveaux éléments, que l’on apprend après le départ de Shamkhani, révèlent une vulnérabilité personnelle d’une autre ampleur. Selon Iran International [23], ce dernier aurait perçu des commissions annuelles d’environ $3,5mns d’un baron de la drogue, Naji-Shafiri-Zindashti, qui lui en aurait également fourni. D’après la même source, ce personnage ferait partie comme Shamkhani d’un important réseau dénommé « Le Club des Amis » (The Friends Club), regroupant « des responsables seniors des Gardiens, des membres de haut niveau du Conseil Suprême de la Sécurité Nationale, ainsi que des cadres de la municipalité de Téhéran et des parlementaires ». Le réseau a utilisé le « vaste réseau des voies de transit et la logistique contrôlées par les Gardiens de la Révolution ».

La même analyse précise toutefois que ce facteur de disgrâce s’est ajouté à une raison sérieuse de sa mise à l’écart : une relation conflictuelle avec Raisi et son administration. Gholam-Hossein Esmaili, chef de cabinet du président, aurait vivement reproché à Shamkhani son manque de jugement à propos des vagues de manifestations qui ont suivi le décès de la jeune Mahsa Amini le 22 septembre 2022. Sa contribution a été médiocre. Ceci rejoint les diatribes lancées contre lui par « des ultra conservateurs qui l’ont blâmé pour son incapacité à arrêter les manifestations ».

Ali Akbar Ahmadian, le nouveau Secrétaire pour une ‘nouvelle’ politique ?

Le 22 mai 2023, le président Ebrahim Raisi nomme Ahmadian Secrétaire du Conseil Suprême de La Sécurité Nationale, et le même jour Khamenei lui donne son approbation et le désigne comme représentant du Guide en son sein. Sa longue carrière militaire l’a placé à de hautes responsabilités. A la fin de la guerre contre l’Irak en 1988 il est nommé chef d’état-major adjoint de la marine des Gardiens sous les ordres de Shamkhani. Quand celui-ci devient ministre de la Défense sous le gouvernement Khatami, le Guide nomme Ahmadian le 27 août 1997 chef d’état-major de la marine pasdaran. Idéologiquement, c’est un ‘dur’. Il fera partie des 23 hauts gradés des Gardiens qui menacent Khatami d’une intervention s’il ne mate pas les étudiants [24]. Pourquoi fut-il choisi ? La nomination d’un officier supérieur des Gardiens de la Révolution reflète leur poids au sein du régime. Sa grande proximité (visible en public) avec le général Soleimani est connue de longue date mais sans doute les analystes n’en avaient pas perçu toutes les dimensions. Ali Alfoneh considère qu’il faisait partie d’un discret cercle restreint d’officiers placés à des postes de haute responsabilité, qui constituent une sorte de ‘noyau directeur informel’ des Gardiens de la Révolution [25]. Son expérience particulière le qualifie pour répondre à quelques uns des défis urgents pour la sécurité iranienne. Une des grandes faiblesses des forces armées est la grande difficulté d’en coordonner les éléments. La division entre la puissante armée des Gardiens (sepah) et la plus modeste armée traditionnelle (artesh, issue de l’ancien régime) pèse lourdement. Or Ahmadian est crédité d’avoir d’amélioré la coordination des deux marines, et organisé des exercices permettant de mieux combiner forces navales et aériennes sepah et artesh. Il devient adjoint du chef d’Etat-major général des armées jusqu’au 20 septembre 2007, période au cours de laquelle il va étendre ses compétences théoriques et opérationnelles en matière de guerre asymétrique navale à l’ensemble des forces armées. Autre point décisif, Khamenei le nomme au Conseil du Discernement le 20 septembre 2022. Il a donc accès au cercle de décisionnaires les plus importants. On peut parler d’un prépositionnement qui correspond non seulement aux visées de Khamenei, mais aux vœux de Raisi. Le 20 septembre 2022, Ahmadian est nommé chef du Centre des Etudes Stratégiques des Gardiens de la Révolution où il succède au général Ali Jafari qui a été désigné commandant en chef des Gardiens. Il retrouve des fonctions de réflexion qu’il avait connues comme doyen de l’université Imam Hossein des Gardiens. Raisi a tout lieu d’être satisfait par celui qui succède à Shamkhani, les Gardiens également. Ce dernier connaît aussi bien les responsables ‘seniors’ pasdarans comme les principales têtes du Front de la Résilience au Parlement. Il est non seulement technicien mais théoricien idéologisé de la stratégie militaire et de sécurité de la République islamique.

Pour autant, quels changements peut-on escompter dans les orientations du Conseil ? Un premier changement est évident. Avec son nouveau Secrétaire le Conseil sera beaucoup plus aligné sur les positions des Gardiens. Ceci peut avoir des conséquences sur les dossiers régionaux, en particulier le dossier syrien, où les pasdarans ne sont pas près de diminuer leur implication. La réduction des tensions avec l’Arabie saoudite étant une priorité pour le Guide, celui-ci devra mettre tout son poids pour que les Gardiens se soumettent. On peut donc penser que le volet économique de cet accord va se développer plus rapidement que le chapitre sécuritaire, à l’exception sans doute du dossier du Yémen. A la différence de son prédécesseur, Ahmadian ne pourra guère jouer le rôle équilibrant entre les différentes parties prenantes, groupes et factions. Pire, la ‘fibre’ diplomatique de Shamkani, dont on a mesuré l’efficacité, ne se retrouve pas chez son successeur. Ce dernier ne pourra pas compenser l’incompétence de Raisi. Il risque d’y avoir des ‘trous’ dans les visions stratégiques iraniennes dont le ministère des Affaires étrangères essaiera de tirer profit pour reprendre de l’influence. Les négociations avec les Européens et les Américains (y compris pour la libération des prisonniers) en vue d’un accord partiel pourraient être son terrain d’action privilégié mais sous la conduite étroite du Bureau du Guide.

En revanche, on peut s’attendre à une plus grande vigueur dans le suivi de la sécurité interne, avec un soutien à la répression contre les protestataires. En 2015, Ahmadian avance que les menaces ‘soft’, telles que les menaces culturelles, et la cyberguerre ont remplacé les ‘menaces dures’ telles qu’une attaque armée de l’Amérique contre l’Iran. Dans un article publié en novembre 2015, il qualifie l’opposition intérieure et les critiques de la République d’infiltrateurs de l’ennemi. Le décret de sa nomination publié par Raisi donne également des indications sur la priorité accordée à la sécurité intérieure, le contrôle des contestations qui sont une vraie menace : « J’attends de vous que vous adoptiez des approches ‘innovantes’ et ‘intelligentes’… faire progresser la sécurité sociétale, politique, et économique ». Le nouveau secrétaire devra « apporter de la synergie au travail des organes de renseignement, sécurité, de l’administration et du judiciaire de l’état ». Raisi montre que désormais à ses yeux, la sécurité intérieure ébranlée par une conjonction de menaces (contestation de la légitimité du régime, crise économique et sociale, violence politique, terrorismes d’origine intérieure et extérieure, etc…) est désormais une priorité à traiter d’urgence. De façon non moins évidente, il pointe du doigt les défaillances des appareils sécuritaires âprement divisés entre eux et à l’intérieur de chacun. En appelant Ahmadian à créer des synergies entre les divers services, Raisi montre d’une part qu’il y a urgence à cet égard. L’expérience réussie du nouveau secrétaire du Conseil Suprême dans l’amélioration de la coordination entre sepah et artesh est évidemment une des compétences qui a compté dans sa désignation. La tâche qui l’attend est autrement plus compliquée. D’autant qu’il apparaîtra aux yeux des autres protagonistes comme voulant assurer la mainmise des Gardiens sur eux… Cette priorité à la sécurité intérieure a été réaffirmée le 19 juin 2023 sur le site du Guide par le général Mohammad Kazemi, qui a succédé au redoutable Hossein Taeb à la tête du service des renseignements des Gardiens, remercié en juin 2022 pour son inefficacité à assurer la sécurité intérieure.

Publié le 06/07/2023


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 20 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique. Il a publié de nombreux articles et études dans des revues françaises et étrangères. Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur l’Iran et son environnement régional, les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, la Tribune, France 24….).


 


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