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L’Iran après les élections du 1er mars 2024

Par Michel Makinsky
Publié le 12/03/2024 • modifié le 22/03/2024 • Durée de lecture : 25 minutes

Un scrutin préempté

Comme pour les deux scrutins législatifs précédents, le Conseil des Gardiens de la Constitution a massivement rejeté les candidats réformateurs qui n’ont pu présenter que de 20 à 30 postulants sur les 15 200 admis à concourir, ainsi que les modérés (ceux qui se réclament de l’ancien président Rohani). Il en est de même pour la plupart des candidats conservateurs pragmatiques d’Ali Larijani [2]. Son clan avait été mis à l’écart lors des élections de 2020, les Gardiens de la Révolution et les ultras ne lui pardonnant pas ce pragmatisme et de s’être attaqué à leurs intérêts. Ces derniers ont fait éclater le bloc réformateurs/modérés/conservateurs pragmatiques animé par Ali Larijani qui a perdu à cette occasion la présidence du Parlement. A partir de 2020, un nouveau bloc de conservateurs durs (et dociles au Guide) constitue la nouvelle majorité autour de deux composantes : les ultra-conservateurs de la faction Paydari (Front de l’Endurance) dirigée par Saeed Jalili (ancien intraitable négociateur nucléaire) et les proches des Gardiens de la Révolution animés par l’actuel président du Parlement Mohammad Baqer Qalibaf (ancien général pasdaran) qui fut candidat malheureux aux présidentielles dans le passé, et a été maire de Téhéran. Bien que concurrentes, les deux factions ont fait alliance. Le faible score de Qalibaf rend incertain son maintien à la présidence du Parlement ; sa désignation est compliquée, selon le député conservateur Hamidreza Targhee cité par le site Entekhab, par la fragmentation du nouveau Parlement. Par exemple, la circonscription de Téhéran au Majlis devrait compter 4 factions (rappelons que les conservateurs sont divisés). La législature qui s’achève a été marquée par le poids croissant de Paydari dont l’influence ne cesse de s’étendre. Qalibaf a enregistré un score moins fort qu’aux précédentes élections (en 2020 il était arrivé en 1ère place ; en 2024 il n’est qu’en 4ème place, distancé par le conservateur ‘dur’ Mahmoud Nabavian [3] qui émerge en tête). Les scandales qui l’entourent ne sont pas étrangers à cette déconvenue, mais la poussée des ultras est une tendance affirmée. Mais le maintien de Qalibaf dans la compétition pour la présidence du Parlement refléterait la volonté du Guide [4] de ne pas laisser le champ démesurément occupé par les ultras de Paydari.

Pour l’Assemblée des Experts, le Conseil des Gardiens a pratiqué la même « purge » que pour le Parlement : sur 510 candidats éligibles, il n’en a autorisé que 144, disqualifiant réformateurs (comme l’ancien président Khatami), modérés (dont l’ancien président Rohani exclu sans justification, les anciens ministres des Renseignements Mahmoud Alavi et Heydar Moslevi, l’ancien ministre de la Justice et ancien ministre de l’Intérieur Mostafa Pourmohammadi qui a été finalement ‘repêché’), et même quelques conservateurs pragmatiques. Les jeux sont faits d’avance au profit des ‘durs’. L’examen des affiliations des candidats par rapport aux puissantes organisations de clercs le confirme. Selon un analyste avisé [5], la Société des Enseignants des Séminaires de Qom confirme son emprise au détriment de la Société du Clergé Combattant de Téhéran. Malgré tout, les plus extrémistes, tels que Mehdi Taeb ont été écartés. Le rôle du Conseil des Gardiens dans la sélection des candidats de l’Assemblée (comme pour les législatives et les présidentielles) montre que par ce biais le Guide détermine via cet outil l’ensemble des institutions représentatives du pays. Si l’on y ajoute le Bureau du Guide [6], dont Ali Vaez [7] a souligné l’omniprésence et le poids dans les organes de l’Etat, Khamenei a le pouvoir d’orienter sa succession. Les pasdarans, dans cette perspective, se trouvent dans une posture hybride. D’un côté ils sont le bras armé du régime (clérical) mais en même temps, comme nous le verrons plus loin, ils sont en concurrence avec un clergé déclinant, voire le Guide lui-même [8].

Premières leçons des résultats

La participation est le critère principal de légitimité de ce scrutin aux yeux du régime qui a multiplié les appels à voter. Khamenei n’avait pas hésité à dire : « les élections sont le principal pilier de la République islamique ». Le premier tour des législatives a permis d’attribuer 245 des 290 sièges à pourvoir. Un second tour en préparation [9] doit intervenir en avril ou plus probablement en mai pour les 45 sièges où les candidats n’ont pas obtenu un minimum de 20% des bulletins. Les indications disponibles évaluaient provisoirement la participation nationale entre 40 et 41% des votants (l’évaluation initiale de 24% à Téhéran a été ensuite portée à 34% le 3 mars, ce qui est interprété comme reflétant le fait que la moitié des sièges de la capitale feront l’objet d’un second tour) [10]. Un score historiquement bas (en 2020, ce taux national avait déjà atteint un plancher historique de 42,5%).

L’administration a tardé à publier les résultats officiels bien que les media proches du pouvoir vantaient « l’échec de la campagne de boycott » et la victoire d’une ‘participation massive’ d’un peuple rassemblé autour de ses dirigeants malgré la ‘propagande de l’ennemi’. Cette célébration peu crédible s’explique par le fait qu’en réalité une participation sensiblement moindre (environ 38% selon certains sondages extérieurs) était attendue, une véritable déroute. Les autorités pensent avoir évité le pire malgré un score peu glorieux ainsi enjolivé. Cela étant, ces évaluations extérieures estiment qu’en réalité le niveau de participation serait inférieur à ce que les media proches du pouvoir disent, mais ceci est invérifiable. En revanche, des incohérences entre les scores des différents candidats laissent apparaître une tendance qui semble attestée : l’importance des bulletins blancs [11] ou nuls [12]. Ceci permettrait de comprendre pourquoi plus d’électeurs se sont déplacés même s’ils ont de la sorte manifesté leur désapprobation d’un jeu dont les dés sont pipés. Le 4 mars, le ministre de l’Intérieur Ahmad Vahidi, s’est résolu à annoncer les chiffres de la participation : 25 millions de bulletins, « juste en dessous de 41% » [13]. Selon lui, la proportion de bulletins nuls serait de l’ordre de 8%, soit environ 2 millions sur les 25 millions de suffrages exprimés, alors qu’ils avaient (officiellement) atteint 13% lors des présidentielles de 2021. La baisse de ce taux est difficilement explicable alors que les incohérences relevées plaident pour une augmentation de celui-ci.

Les premières analyses [14] donnent un aperçu préliminaire du paysage du nouveau Parlement. Selon ces sources, 200 des 245 élus seraient soutenus par des groupes ultra conservateurs d’après les consignes de vote diffusées avant le scrutin. 45 seraient situés comme « relativement modérés », 18 seraient considérés comme proches des réformateurs, et 38 comme « indépendants » (cette dernière catégorie comprend habituellement des élus qui ne sont pas réellement indépendants mais ne veulent pas dans ce scrutin se rattacher à une faction. Les affiliations politiques sont souvent à ‘géométrie variable’ en Iran, ce qui rend ardu le décompte des groupes parlementaires). Par rapport au Parlement actuel où siègent 16 femmes [15], 11 ont été élues lors de ce premier tour. On constate donc l’association de deux tendances : abstention élevée et poussée des conservateurs ‘durs’ [16]. Le site réformateur Fararu a publié [17] une liste d’élus et réélus et une première analyse succincte par province qui se réfère aux listes et évaluations de Khabar Online [18]. Il confirme que les conservateurs sont largement présents dans le nouveau Majlis et que modérés et réformateurs détiennent à ce stade quelque 45 sièges et que Qalibaf a perdu du terrain. A souligner, pour la première fois, les minorités religieuses ont désigné une femme dans leur quota fixe de 5 élus.

Pour l’Assemblée des Experts, où 72 des 88 sièges ont été pourvus au premier tour, les media officiels ont annoncé la victoire de Raissi avec 82,5% des voix dans une (fausse) compétition sur mesure dans la province du Sud Khorassan (plutôt que Téhéran). De même les membres du bureau de supervision de l’Assemblée, Ahmad Khatami, chef de la prière du vendredi, Hashem Hosseini Bushehri, Mohsen Qomi (qui obtient le plus gros score avec Alireza Arafi, un autre proche du Guide), Mohsen Araki et Abbas Ka’abi, sont réélus. Selon Ali Afshari [19], il semble que la génération plus âgée et traditionnelle domine l’Assemblée des Experts, alors qu’au Parlement, un renouvellement par des plus jeunes ait été opéré. Il constate que La Société des Enseignants des Séminaires de Qom qui est le principal soutien de la liste du Conseil de l’Unité des Conservateurs (Principalists) face au Conseil des Forces de la Révolution islamique a néanmoins entamé un renouvellement générationnel et que des responsabilités en son sein ont été transférées à cette nouvelle génération, ce qui entraîne mécaniquement un rajeunissement (relatif) de l’Assemblée.

Le site Khabar Online (proche des conservateurs pragmatiques) a publié [20] une liste des élus du premier tour pour l’Assemblée des Experts et une analyse très succincte de ce résultat. Il constate que par le biais de l’élimination de candidats ‘indésirables’ (144 retenus sur 510 postulants), 65 des membres actuels de l’Assemblée se sont présentés pour un nouveau mandat. L’examen de ces éliminations confirme la volonté d’éviter une vraie concurrence dans ce scrutin. Parmi ceux qui ont été admis à concourir, 47 (identifiés par Khabar Online) ont réussi à conserver leur siège, tandis que sont identifiés les nouveaux élus, en particulier dans 6 provinces. Cette même analyse met en lumière une faible participation (à l’instar des législatives). Quant aux résultats, le score le plus élevé revient à l’ayatollah Mohammad Hosseini Khorasani, Alireza Arafi, et Mohsen Qomi (que nous avons évoqué plus haut), suivis de l’ayatollah Seyyed Muhammad Ali Al Hashemi. Celui de Seyed Ahmad Alam Al-Hadi, beau-père d’Ebrahim Raisi, est également intéressant de par la chute de suffrages recueillis. Selon un porte-parole de l’Assemblée, celle-ci pourrait reprendre ses travaux en juin.

Un résultat très significatif est à noter : l’Ayatollah Sadeq Amoli Larijani échoue à regagner son siège. L’ancien chef du judiciaire (2009-2019) avait été nommé en 2018 président du Conseil du Discernement. Ce ‘lot de consolation’ ne doit pas faire illusion. En réalité, le Guide poursuit la mise à l’écart du clan Larijani dont les Gardiens de la Révolution ont juré l’élimination politique que nous avons mentionnée plus haut. Les experts précités d’Amwaj.media n’ont pas manqué de relever que « la défaite de Larijani a été célébrée par les conservateurs plus durs. D’autres ont soutenu qu’il a été éliminé délibérément pour ouvrir la voie à Raissi pour succéder à Khamenei comme Guide Suprême » [21]. Les mêmes analystes confirment notre diagnostic : « Les élections ont aussi mis en lumière la spectaculaire tombée en disgrâce de la famille Larijani ». Ils relèvent que « la chute politique de la famille a débuté par la disqualification d’Ali Larijani - le plus long président du parlement (2008-2020) dans l’histoire de la République islamique - des élections présidentielles de 2021 ». Quant à Sadeq Larijani, alors membre du Conseil des Gardiens, et qui avait protesté contre cette disqualification en 2021, il avait, selon les mêmes sources, refusé d’approuver les éléments de compétence produits par Raissi pour sa candidature aux présidentielles. Après cela, il a cessé d’assister aux séances du Conseil. Après son échec à l’Assemblée, son poste de président du Conseil du Discernement est désormais l’unique poste élevé détenu par la famille [22]. Nous ajoutons pour notre part que cette situation reflète plus généralement le fort recul des conservateurs pragmatiques au sein de la représentation nationale, un rapport de forces lourd de conséquences. Il faudra suivre l’évolution de la posture du Bazar (cet important acteur du commerce et de la production) proche du clergé, le sort des Chambres de Commerce (institutions reflétant en partie le secteur privé).

Le diagnostic semble clair : le mouvement réformateur est en mauvaise posture après avoir été laminé par deux fois. Il n’a plus qu’une pincée infinitésimale de députés, il est divisé [23] et n’a plus de leader. L’absence de perspective devant une élection totalement préemptée accroît les divisions au sein d’un camp affaibli. Georges Malbrunot, avisé observateur de la scène iranienne, note que si certaines personnalités comme les anciens présidents Khatami (qui s’est abstenu de voter, ce qui est un signal) et Rohani n’ont pas appelé au boycott du scrutin, maints opposants tant en Iran qu’en exil ont appelé à s’abstenir d’une parodie électorale qui cautionnerait le régime [24]. De fait, nombre d’analystes iraniens et étrangers s’attendaient à ce que l’abstention soit importante. Le régime la redoutait, qui a multiplié les appels à voter. Il reste que le résultat fait peu de doute. Les conservateurs ‘durs’ gagnent sans combat les législatives. Il faudra simplement scruter l’état du rapport de forces entre les élus représentant les intérêts des Gardiens de la Révolution et ceux du Front. L’influence de cette répartition pourrait se refléter dans des positions plus agressives du Parlement à l’égard de la société civile comme dans la posture extérieure du pays si Paydari renforce son implantation. Inversement, si le sort des urnes leur est favorable, les Gardiens soucieux de leurs intérêts économiques veilleront à ce que des postures extérieures démesurément défiantes soient évitées afin de ne pas mettre lesdits intérêts en péril.

Au-delà des élections, l’inexorable déclin du clergé : un changement de régime ?

Une autre dimension doit être évoquée, pour compléter ce tableau, car elle pèse directement sur l’avenir du régime, ses caractéristiques et sur le choix du successeur du Guide qui incombera à la future Assemblée des Experts qui est renouvelée au suffrage universel direct en même temps que le Majles (Parlement). Ce facteur majeur est la marginalisation du clergé y compris en tant qu’institution. S’il y a divorce entre le régime et la population, il est définitivement consommé entre le clergé et celle-ci. Le clergé insupporte le citoyen lambda. L’Iran est une théocratie dont les mosquées sont vides [25], comme on le voit dans les grandes villes, à l’exception des grandes célébrations. La pratique religieuse régulière a sombré [26], ce qui ne veut pas dire que les Iraniens soient devenus agnostiques ; ils veulent massivement (surtout en milieu urbain) que la religion relève de leur sphère privée. Ils sont écœurés des prêches appelant à la vertu et la sobriété alors qu’ils connaissent la corruption de plusieurs clercs, et de leur inconduite personnelle. Ils ne supportent plus qu’on leur impose des codes notamment vestimentaires, dont le fameux hijab n’est que l’avatar, et d’être maltraités et harcelés par une police ‘religieuse’ qui se parfume de lutter pour la vertu et contre le vice. Lorsqu’un religieux apparaît sur un écran de télévision, le téléspectateur zappe illico. Sur la période récente, on observe un nombre croissant d’incivilités à l’encontre de religieux dont on jette les turbans… [27]. Tout ceci ne serait qu’anecdotique si ce rejet ne se traduisait pas par un effondrement historique et irréversible des clercs élus, qui atteste le déclin structurel du clergé dans les institutions. En effet, lors des législatives de 2016, le nombre de religieux a atteint son plus bas niveau historique : 16 députés. Humiliation suprême, ils ont gagné un siège de moins [28] que les femmes (17). Le choc fut tel que le Conseil des Gardiens s’empressa d’annuler la victoire d’une élue pourtant parfaitement valide. Le scrutin de 2020, marqué par la plus forte abstention de l’histoire politique iranienne (participation de 42,57%), a confirmé cette tendance lourde. Une trentaine de religieux ont regagné un siège, mais il apparaît qu’une « main divine » a quelque peu aidé ce mince redressement qui ne peut cacher la réalité de ce déclin. Ce dernier est clairement lié à perte de lien entre le clergé et la population. Comme le montrent de récentes observations [29], l’effondrement de la place des religieux au Parlement depuis le début de la République, est constant, quelque soit la majorité politique et l’action du Conseil des Gardiens. C’est un déclin structurel.

Ce phénomène d’une grande importance a été très insuffisamment analysé. En tout cas cette évolution a été clairement perçue comme un risque existentiel par maints hauts dignitaires des séminaires de Qom où fleurissent de nouveaux débats sur la place des religieux et du religieux dans l’organisation du pays. D’un côté, certains dénoncent l’incapacité du pouvoir à résoudre les problèmes économiques qui pèsent sur la population [30], protestent contre la répression démesurée qui crée un fossé entre l’Etat et le peuple [31]. L’auto-proclamé Grand Ayatollah Seyyed Javad Alavi Boroujerdi, petit-fils d’une haute figure du clergé, Hosseini Boroujerdi, est devenu la bête noire du régime qu’il critique et par sa volonté d’une vision nouvelle du clergé [32]. Un malaise est perceptible au sein du clergé avec des divisions entre ceux qui s’impliquent dans des organisations militantes comme les bassij, des organes bureaucratiques et ceux qui en restent à l’écart [33]. D’autre part des voix jusqu’ici discrètes posent de façon de plus en plus évidente la nécessité pour le clergé de se concentrer sur ses missions strictement religieuses [34], et de cesser d’interférer dans la sphère politique [35]. C’est une mise en question du velayat- e faqih, principe cardinal de la constitution de la République, entendu à la fois comme la primauté du religieux sur tout autre critère et comme l’exercice du pouvoir directement par un Guide. Cette contestation est aussi alimentée par le fait que le velayat- e faqih n’existe pas en Irak dont le clergé (en particulier le Grand Ayatollah Ali Sistani très respecté au sein des séminaires de Qom) exerce une grande influence dans l’ensemble des minorités chiites du Golfe. L’exception iranienne est y peu prisée même si le Guide Khamenei joue de son prestige. Ali Vaez indique fort justement [36] que ce principe du velayat- e faqih est susceptible d’être réexaminé (sans nécessairement être aboli) à l’occasion de la succession du Guide. D’où l’importance de l’élection renouvelant l’Assemblée des Experts.

In fine, nous assistons progressivement à un changement de régime : la nature ayant horreur du vide, c’est un autre groupe qui s’empare du pouvoir : les Gardiens de la Révolution, qui ont progressivement rempli ce vide. Ils ont constitué un énorme empire industriel, principalement autour du conglomérat Khatam ol Anbia qui capte les gros contrats et étend son emprise dans tous les secteurs de l’industrie et des services. Les Gardiens ont même infiltré les principales Fondations [37]. Certains bastions comme la Fondation Astan al Qods, qui règne sur le centre religieux de Machaad, parviennent à échapper à cette emprise. Il est significatif de constater que les intérêts des religieux sont souvent en concurrence avec ceux des Gardiens. On a remarqué que Khatam ol Anbia avait engrangé des contrats face au conglomérat Seta Eyko contrôlé par le Guide. Un examen rigoureux révèle que les positions de Khamenei sont périodiquement en opposition avec celles des pasdarans. Par exemple, quand il insiste sur la priorité à accorder au secteur privé qui est écarté de maints marchés par les pressions des Gardiens. Or l’omnipotence des pasdarans finit par gêner le Guide [38]. En clair, c’est un changement qui se déroule sous nos yeux, une confiscation qui aboutit à une militarisation du régime dominé par ces forces armées et leurs alliés. On pourrait être tenté de parler de la réplique du modèle pakistanais où l’on connaît le fameux proverbe ourdou « qui tient le bâton tient le buffle ». En fait, il est concevable que les Gardiens ne souhaitent pas (pour préserver leur légitimité religieuse et ne pas paraître ‘ennemis de la révolution’) faire disparaître le régime théocratique actuel mais plutôt en parfaire le contrôle en promouvant un successeur du Guide qui leur soit docile. Ali Alfoneh, fin connaisseur de Sepah (l’armée des Gardiens), estime ce scénario crédible : « Le pays pourrait nominalement demeurer une République islamique, mais pour toutes sortes de raisons pratiques, il est rapidement en train de se muer en la dictature militaire de Sepah » [39].

Succession du Guide : les grandes manœuvres

La portée des deux scrutins du premier mars ne peut être comprise qu’en conservant à l’esprit la préparation de la succession du Guide. Celle-ci se déroule dans la plus extrême discrétion, en particulier au sein d’un comité restreint de 3 religieux (dont l’existence avait été dévoilée en septembre 2022 par Ahmad Khatami) qui est chargé d’établir la liste finale des postulants possibles [40]. Ceci sous la surveillance étroite du Guide et de son bureau. En 2023, les préparatifs s’accélèrent. L’Ayatollah Rahim Tavakol, membre de l’Assemblée des Experts, révèle dans une interview du 28 novembre qu’un comité (dont il fait partie ainsi que le président de l’Assemblée) a été chargé de désigner un adjoint au Guide. Le site réformateur Javaran [41] émet la supposition que les membres du comité dénommé « le Comité pour Déterminer le Futur Guide » seraient le chef de l’Etat, Ebrahim Raissi, Ahmad Khatami, et Rahim Tavakol, ce que ce dernier est obligé de confirmer [42]. Le Guide est le seul acteur tenu informé des travaux du Comité [43]. Le fait que celui-ci réfléchisse à la nomination d’un adjoint est significatif : c’est le symptôme d’une possibilité d’une direction à plusieurs têtes (un triumvirat avait déjà été envisagé dans le passé mais fermement repoussé). Ce serait - si l’idée est retenue - une piste pour inclure Motjaba Khamenei, fils du Guide, dans la direction du pays, plutôt que de devenir l’unique Guide Suprême, poste pour lequel ses chances sont incertaines en raison de l’opposition de membres influents de l’Assemblée. N’oublions pas que son père est lui-même très mal vu au sein de plusieurs séminaires. Non seulement Motjaba n’est qu’un religieux de rang subalterne, mais il jouit d’une réputation exécrable en raison de sa grande implication dans les milieux des services spéciaux (il est proche de Hossein Taeb, l’ancien chef des services de renseignement des Gardiens), et de son rôle majeur dans la répression anti-démocratique.

Le secret absolu sur les successeurs possibles du Guide est maintenu scrupuleusement, ce qui entretient les spéculations. Khamenei ne s’est pas prononcé en public. Selon la Constitution, en cas de décès ou de retrait de ce dernier, l’Assemblée des Experts doit procéder à son remplacement. Il est prévu que tant que le successeur n’est pas entré en fonction, un comité provisoire composé du chef de l’Etat, du responsable de la Justice, et d’un religieux membre de l’Assemblée, assure l’intérim [44]. Selon le media Iran International, un membre de l’Assemblée des Experts, Mohammad Ali Jazayeri, ancien délégué du Guide dans le Kouzistan, aurait déclaré que le nom du futur Guide doit rester secret car il y aurait des risques d’assassinat sur sa tête, vu les troubles que le pays a connus, si son identité était révélée.
D’aucuns [45] estiment que la mise à l’écart de plusieurs vieillards « invités » à ne pas se représenter à l’Assemblée, ainsi que la grande facilitation de l’élection de Raissi (l’unique adversaire, un dénommé Hassan Roubakhsh, a déclaré qu’il ne veut pas lui faire concurrence mais s’être présenté pour lui épargner une situation embarrassante), seraient destinés à lui faciliter l’obtention de la présidence de cet important lieu de pouvoir. Parmi les supputations qui animent les observateurs, la question de la possible promotion de Motjaba Khamenei nourrit maintes suppositions et rumeurs contraires. Les rares déclarations recueillies ici ou là suffisent-elles à clore ce débat ? Ainsi, dans une interview à l’agence ILNA, Mahmoud Mohammadi Iraqi (dénommé également Mahmoud Mohammadi Araghi), un proche de Khamenei qui postule au renouvellement de son siège à l’Assemblée des Experts, rapporte que lors d’une réunion, le Guide aurait déclaré au comité de sélection son opposition à la désignation de son fils car cela accréditerait l’idée qu’il veut « établir un système de Guide héréditaire » [46]. Un autre candidat à réélection (repêché en dernière minute), Mostafa Pourmohammadi, s’est également prononcé contre ce ‘système héréditaire’ tout en déclarant qu’il est prêt à soutenir un postulant à la succession du Guide « qui serait vu comme adéquat » indépendamment de liens de famille. Ces deux déclarations intervenues juste avant le scrutin (ce n’est sans doute pas un hasard) sont vues par certains observateurs comme une sorte de ‘message’ de Khamenei aux électeurs : votre bulletin a du sens, peut influer sur la désignation du successeur dont le choix… reste ouvert [47]. Les avis sur les chances de Motjaba sont partagés, d’aucuns estimant que malgré les propos attribués à Khamenei, les manœuvres [48] de sélection et d’élimination (notamment ceux proches des séminaires modérés ou proches des idées du Grand Ayatollah Sistani dont l’influence en Iran n’est pas négligeable) des candidats à l’Assemblée des Experts seraient destinées à le positionner favorablement pour cette succession. Par ailleurs Il occupe une place déterminante au sein du Bureau du Guide.

Ne pas conclure

Comme d’habitude, il faudra non seulement attendre l’issue du second tour des législatives mais l’inévitable laborieuse phase de choix d’affiliation des nouveaux députés pour se faire une idée plus précise du rapport de forces. Cet exercice fastidieux mis à part, nous voyons déjà que le clan des durs, qui partage le pouvoir avec les représentants des intérêts des pasdarans, occupe durablement une position enviable. Il semble, selon les observations d’Amwaj.media (à confirmer) qu’une génération plus jeune de conservateurs durs a fait son chemin dans diverses circonscriptions. S’agissant de l’Assemblée des Experts, est-ce le reflet de la renonciation d’un groupe de vieillards ? Pour le Parlement, un premier diagnostic politique s’esquisse. Sina Toosi [49], dont nous reprenons ici le diagnostic, indique qu’en particulier à Téhéran, où la seule liste modérée conduite par Ali Motahari, un conservateur pragmatique ‘hétérodoxe’, n’a obtenu aucun siège, un certain nombre de nouvelles figures sont venues troubler la posture d’une des principales factions conservatrices représentée par la liste Shana de Qalibaf dont le score, comme nous l’avons dit, a été affaibli de ce fait. Les nouveaux venus, selon cette analyse, sont surtout des conservateurs ultras attachés à une « vision rigide et puriste » de l’islam, hostiles aux compromis et aux réformes, et qui s’étaient opposés à l’accord nucléaire de 2015. Ces ‘durs’ se retrouvent, selon les mêmes sources, dans les listes Amana conduite par Hamid Rasaei, le Front Uni dirigée par Manouchehr Mottaki, ancien ministre des Affaires étrangères d’Ahmadinejad, Matin d’Iran conduite par Ali Akbar Raefipour connu pour ses idées conspirationnistes antisémites, ainsi que Saeed Mohammad, ancien patron du conglomérat industriel pasdaran Khatam ol Anbia. Si Mahmoud Navabian et Hamid Rasaei occupent la première et troisième place devant Qalibaf (4ème), c’est un jeune militant conservateur Amirhossein Sabeti qui arrive en second [50]. A peine leur élection connue, les ultras du Parlement ont fait entendre leur ‘différence’. Par exemple, Hamad Rasaei a violemment attaqué Mohammad Bagher Qalibaf (et son prédécesseur Gholam-Ali Haddad Adel), qui concourt pour conserver son poste de président du Parlement, en dépit de leur proximité avec Khamenei, ce que certains commentateurs [51] perçoivent comme un défi au Guide. Ceci atteste qu’une âpre rivalité oppose les ‘durs’ de Paydari aux Gardiens de la Révolution qui ont renouvelé leur soutien à son renouvellement à la présidence du Majlis et vertement critiqué Rasaei [52]. Ce dernier a d’ailleurs mis en cause l’Agence Fars (proche des Gardiens) qui avait contesté sa capacité à devenir membre du Majlis. Il est allé plus loin, selon les mêmes sources, en prétendant que « la recommandation de Khamenei aux parlementaires nouveaux élus [53] d’éviter les conflits et controverses ne s’adressait pas à lui ».

La période de décantation qui s’ouvre [54] aura des répercussions tant sur la scène domestique qu’extérieure. Les résultats du second tour (qui pourrait intervenir au mois de mai) des législatives et du renouvellement de l’Assemblée des Experts devraient permettre d’apprécier le nouveau rapport de force entre le ‘camp des Gardiens de la Révolution’ et celui de la ligne ‘ultra-dure’. Les modérés et réformateurs étant marginalisés, ces deux clans sont engagés dans une âpre lutte pour l’influence et le pouvoir. La montée en puissance de la tendance Paydari aura des répercussions sur le fonctionnement des deux institutions [55], mais il ne faut pas oublier que c’est le Guide (actuel) qui en garde le contrôle final (d’où l’importance de sa succession). On peut sans crainte d’erreur prévoir que la répression subie par la société civile se poursuivra, et que le camp de la fermeté pèsera dans les rares dialogues avec les Occidentaux. En revanche, il est probable que la recherche d’un certain modus vivendi avec l’Arabie saoudite se poursuivra, surtout s’il devait se traduire par une coopération économique souhaitée des deux côtés. De même les efforts de l’Iran pour accélérer sa connectivité avec les différents corridors terrestres et maritimes (des efforts prioritaires sont engagés sur plusieurs ports) devraient s’accentuer pour désenclaver l’économie iranienne. Le renforcement des relations entre Téhéran, Moscou et Pékin, devrait se poursuivre en dépit des réserves existantes de chaque côté, et surtout des limites d’accords tactiques plus que stratégiques et parfois inégaux. Affichant une image de ‘bloc anti-occidental’, ce trio est en réalité mu par la défense des intérêts nationaux de chacun. C’est à cette motivation que répond la relation plus étroite de l’Iran avec l’Union Eurasiatique, et l’attitude spécifique de chacun des 3 partenaires dans le conflit russo-ukrainien et au sein du Groupe de Shanghaï en dépit de la rhétorique anti Otan. De même, la place des uns et des autres au sein des BRICS est en cours d’élargissement. Les 3 « alliés » surveillent de près l’évolution explosive de la crise de Gaza dont ils craignent qu’elle ne dégénère en un conflit régional. Le fait que les partisans des lignes dures soient en position de force à Téhéran peut compliquer cette situation déjà explosive.

Publié le 12/03/2024


Outre une carrière juridique de 30 ans dans l’industrie, Michel Makinsky est chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE), et à l’Institut d’Etudes de Géopolitique Appliquée (IEGA), collaborateur scientifique auprès de l’université de Liège (Belgique) et directeur général de la société AGEROMYS international (société de conseils sur l’Iran et le Moyen-Orient). Il conduit depuis plus de 20 ans des recherches sur l’Iran (politique, économie, stratégie) et sa région, après avoir étudié pendant 10 ans la stratégie soviétique. Il a publié de nombreux articles et études dans des revues françaises et étrangères. Il a dirigé deux ouvrages collectifs : « L’Iran et les Grands Acteurs Régionaux et Globaux », (L’Harmattan, 2012) et « L’Economie réelle de l’Iran » (L’Harmattan, 2014) et a rédigé des chapitres d’ouvrages collectifs sur l’Iran, la rente pétrolière, la politique française à l’égard de l’Iran, les entreprises et les sanctions. Membre du groupe d’experts sur le Moyen-Orient Gulf 2000 (Université de Columbia), il est consulté par les entreprises comme par les administrations françaises sur l’Iran et son environnement régional, les sanctions, les mécanismes d’échanges commerciaux et financiers avec l’Iran et sa région. Il intervient régulièrement dans les media écrits et audio visuels (L’Opinion, Le Figaro, la Tribune, France 24….).


 


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