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L’Iran et la Russie : entre connivence et méfiance

Par Clément Therme
Publié le 01/03/2016 • modifié le 19/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Clément Therme

Alors que la Russie renforce son partenariat avec la République islamique d’Iran autour de la crise syrienne, les conséquences de l’Accord de Vienne du 14 juillet 2015 sur les coopérations économiques entre les deux pays semblent limitées. Certes l’Iran va intensifier ses coopérations dans le nucléaire et les domaines militaires mais les principaux bénéficiaires de l’ouverture limitée de l’économie iranienne seront certainement les entreprises européennes.

De la guerre froide à l’élection du président Rouhani

Le rapprochement entre l’Iran et la Russie s’est construit à la fin de la guerre froide sur une entente pragmatique. L’Iran s’engage alors à ne pas exporter la Révolution islamique auprès des populations musulmanes d’Asie centrale et du Caucase ; en retour Moscou offre à la République islamique d’Iran de coopérer dans des domaines stratégiques sensibles comme le nucléaire civil, l’armement ou les domaines balistique et spatial. Mais la faiblesse de ce partenariat réside dans l’influence négative de la diplomatie américaine sur les coopérations irano-russes. En effet, Moscou n’hésite pas à utiliser la carte iranienne dans ses négociations avec Washington.

C’est à travers ce prisme qu’il faut comprendre l’interruption des coopérations militaires russo-iraniennes à l’initiative de Moscou, en 1995, (accord Gore-Tchernomyrdine) ; celle-ci durera jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine au début des années 2000. Ensuite, il y a les accusations iraniennes concernant les nombreux retards dans la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr qui perturbent la relation bilatérale et la confiance entre les deux pays de 1999 à 2011, date de l’inauguration de la centrale. Enfin, le vote de la Russie en faveur du transfert du dossier nucléaire iranien au Conseil de sécurité et en faveur de l’adoption des résolutions successives sanctionnant l’Iran de 2006 à 2010 a été vécu par la République islamique d’Iran comme une « trahison » russe.

Cela étant, la Russie a toujours conservé une attitude ambivalente sur le dossier iranien. D’un côté, elle soutient les sanctions onusiennes, de l’autre, elle s’oppose aux sanctions unilatérales américaines et européennes. Aussi, en même temps que Moscou soutient les pressions internationales pour limiter les ambitions nucléaires iraniennes, des entreprises russes travaillent dans le secteur du nucléaire civil en Iran et des coopérations se poursuivent dans le domaine militaire. De surcroît, Moscou refuse les menaces de recours à l’option militaire utilisées par Washington pendant l’Administration Bush junior (2000-2008) pour faire plier Téhéran. En 2011, le ministre russe des Affaires étrangères Sergei Lavrov propose une stratégie dite de « pas à pas » (step by step) qui servira finalement de méthode diplomatique pour résoudre par la diplomatie la question nucléaire iranienne. Pendant les années 2000, Moscou propose une voie médiane entre les néoconservateurs occidentaux pour lesquels seule la force peut permettre d’influencer la stratégie nucléaire de Téhéran et les radicaux en Iran qui utilisent le programme nucléaire comme un moyen de confrontation face à l’Occident. Ce n’est qu’avec l’élection du Président Rouhani en 2013 que la mise en œuvre de la méthode diplomatique russe devient possible, d’autant que l’administration Obama développe une approche diplomatique réaliste sur le dossier iranien compatible avec la vision russe.

Avec l’accord de Vienne

Moscou soutient le rapprochement irano-américain dans la mesure où il ne s’agit pas d’une normalisation des relations diplomatiques mais d’une paix froide (1) entre des Etats qui demeurent des adversaires sur la scène moyen-orientale. L’attitude de la Russie face à l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015 s’inscrit dans la continuité de la stratégie de médiation de Moscou depuis l’émergence de la question nucléaire iranienne sur la scène internationale en 2002 (2). Après le jour de la mise en œuvre de l’accord (implementation day), le 16 janvier 2016, la Russie reste, au côté de la Chine, l’une des seules puissances internationales prêtes à coopérer avec l’Iran dans des domaines aussi sensibles que le nucléaire civil ou les équipements militaires.

Moscou a par exemple accepté de construire deux nouvelles centrales nucléaires russes en Iran en septembre 2015 (3) et le président Poutine a relancé le projet d’exportation de missiles anti-missiles S-300 vers l’Iran (4). Le contrat signé en 2007 entre la Russie et l’Iran avait été interrompu en 2010 par un décret du président Medvedev à la suite de la résolution 1929 du Conseil de sécurité. Cette résolution dispose que « l’Iran ne doit mener aucune activité liée aux missiles balistiques pouvant emporter des armes nucléaires, y compris les tirs recourant à la technologie des missiles balistiques », et que « les États doivent prendre toutes les mesures voulues pour empêcher le transfert de technologie ou la fourniture d’une aide technique à l’Iran dans le cadre de telles activités » (5). A la suite de la suspension du contrat, l’Iran recourt à une procédure d’arbitrage international à Genève avec une demande de dédommagement de 4 milliards de dollars. Ce dossier devient à partir de ce moment-là un facteur de tensions entre les deux pays.

Dès la conclusion de l’accord de Vienne, en juillet 2015, la Russie anticipe la levée des sanctions des Nations unies contre les programmes nucléaire et balistique iraniens. Cette posture de Moscou permet à la Russie de préserver sa valeur stratégique auprès des décisionnaires iraniens en acceptant de coopérer dans des domaines que les Occidentaux refusent d’intégrer dans leurs relations avec la République islamique d’Iran. Enfin, cette possible livraison des missiles anti-missiles S-300 revêt un enjeu stratégique majeur car l’Iran pourrait alors être en mesure de se protéger d’une attaque aérienne visant ses installations nucléaires.

De ce point de vue, l’accord de Vienne est aussi bénéfique pour les intérêts économiques de la Russie qui pourra approfondir ses coopérations stratégiques avec la République islamique. Enfin, la résolution pacifique du dossier nucléaire participe de l’objectif russe de stabilisation de son « étranger proche » en particulier, les régions d’Asie centrale et du Caucase. En revanche, l’ouverture du marché iranien à la concurrence internationale dans les domaines militaire et spatial à un horizon de dix à quinze ans pourrait fragiliser les positions russes en Iran.

Un axe stratégique renforcé par les printemps arabes

Depuis les soulèvements arabes en 2011, on assiste à l’émergence d’un axe stratégique russo-iranien au Moyen-Orient. Il ne s’agit pas pour autant d’un « axe chiite » soutenu par Moscou alors que les Etats sunnites seraient les alliés privilégiés de l’Occident. En effet, comment expliquer par la variable sectaire l’entente entre l’Egypte sunnite et la Russie ? En Syrie, l’Iran et la Russie partagent une vision d’un règlement de la guerre civile fondée sur l’acteur étatique syrien. Les Occidentaux s’opposent à cette vision car ils estiment, surtout dans les premiers mois de la révolte syrienne, qu’il s’agit d’un acteur illégitime qui contribue à l’exacerbation des tensions internes. Cependant, avec l’émergence de l’Organisation de l’Etat islamique comme ennemi prioritaire de l’Occident, les positions russo-iraniennes ne sont plus considérées comme la principale menace pour la sécurité régionale par les Etats occidentaux. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la proposition de cessez-le-feu de Washington et de Moscou du 27 février 2016. Cela signifie-t-il pour autant un réalignement des intérêts des puissances régionales et internationales dans le conflit syrien ? Force est de constater que s’il y a un consensus grandissant sur l’impérieuse nécessité de lutter contre l’émergence d’un sanctuaire pour les djihadistes en Syrie, les divergences sur la méthode demeurent. In fine, l’Iran et la Russie sont désormais quasi-alliés sur la scène régionale du Grand Moyen-Orient. Cependant, au niveau des relations bilatérales, l’absence de complémentarité économique entre deux pays producteurs en hydrocarbures et la recherche d’une normalisation de l’Iran de ses relations avec les Etats européens compliquent la construction d’un partenariat stratégique de long terme entre les deux pays.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Clément Therme, Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979
- Entretien avec Clément Therme - Dans le cadre de la crise syrienne : historique des relations entre l’URSS / Russie et le Moyen-Orient
- Iran : quels bénéficiaires politiques de la levée graduelle des sanctions économiques ?, par Clément Therme
- La crise syrienne : vers la formation d’une alliance irano-russe dans le nouveau Moyen-Orient ? Par Clément Therme

Notes :
(1) Voir Clément Therme, « L’Iran et les Etats-Unis après l’accord sur le nucléaire : paix froide ou réconciliation ? », Confluences Méditerranée, N° 94, 2015/3.
(2) « Statement by President of Russia Vladimir Putin following completion of negotiations on Iran’s nuclear programme », 14 juillet 2015. Disponible : http://en.kremlin.ru/events/president/news/49957
(3) Voir « Nucléaire : la Russie construira deux nouvelles centrales en Iran », Sputnik, 7 septembre 2015. Disponible : http://fr.sputniknews.com/economie/20150907/1018036767.html#ixzz3xagZw8WW
(4) « Russia Agrees To Deliver S-300 Missile Systems to Iran », Defense News, 9 novembre 2015. Disponible : http://www.defensenews.com/story/defense-news/2015/11/09/russia-agrees-deliver-s-300-missile-systems-iran/75453424/
(5) Voir le texte de la résolution 1929 adoptée par le Conseil de sécurité le 9 juin 2010, http://www.un.org/press/fr/2010/CS9948.doc.htm

Publié le 01/03/2016


Clément Therme est Membre associé du Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC) et du Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS) de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS).
Docteur en Histoire internationale de l’IHEID et docteur en sociologie de l’EHESS, il est notamment l’auteur de Les relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012) et le co-directeur de l’ouvrage Iran and the Challenges of the Twenty-First Century (Mazda Publishers, 2013).


 


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