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Le voyage historique et légendaire des Hükümdar (5ème-7ème siècles après J.C) (2/5)

Par Florence Somer
Publié le 23/06/2023 • modifié le 23/06/2023 • Durée de lecture : 4 minutes

Crédits photo : Selin Altunsöy. Bustes des Hükümdar, parc de Maçka à Istanbul.

Aksuvar

Crédits : Selin Altunsöy. Détail des Bustes des Hükümdar, parc de Maçka à Istanbul.

Le chef emblématique du peuple nomade des Huns blancs, Yàndá ou Hephthalites entretient des liens essentiels avec la dynastie sassanide et devient la figure principale du dirigeant touranien. Selon les témoignages numismatiques, les Hephthalites se nommaient eux-mêmes ēbodāl et se fixaient temporairement dans deux capitales, à Balkh et Hérat. Cette tribu, plutôt mongole que turque, originaire selon Song Yun de l’Altaï, était initialement vassale de la horde de Jouan-Jouan qui dominait en Mongolie.

Lorsqu’Aksuvar (Akhshunvar) devient le chef des Huns Blancs en 430, il s’immisce dans les affaires intérieures de son voisin iranien et n’est pas étranger à l’accession au trône de Peroz Ier (r. 459-484) auquel il concède des troupes pour renverser Hormozd III (r. 457-459). En contrepartie, Peroz cède aux Huns blancs les régions de Termiz et de Vasgirt. Cet accord ne tiendra pas et peu de temps après, Peroz sera capturé deux fois par les Huns blancs et contraint de laisser en otage son fils Kavadh (449-531) qui sera bien traité et épousera la fille d’Aksuvar avant de prendre le trône d’Iran en 484 jusqu’à sa mort. En 480, les Huns blancs jouent également un rôle actif dans la répression de la rébellion mazdakite dont ils facilitent la répression.

Après avoir conquis la Bactriane, Kaboul et Kandahar, les Hephthalites s’installent en Transoxiane sous la dynastie Gupta et sont présents au Panjāb et en Inde centrale. Ils affrontent les Göktürks et sont vaincus entre 560 et 563, près de Boukhara.

Bumin Kağan

Crédits : Selin Altunsöy. Détail des Bustes des Hükümdar, parc de Maçka à Istanbul.

L’histoire de « nuage de fumée » (ainsi que le nomment les sources chinoises), le chef de l’empire Köktürk ou Göktürk (Turcs célestes) de 523 à 545 se fond dans sa légende. Bumin Kağan, le Khan des khans, aurait rassemblé sous sa bannière des populations turques vivant dans la vallée mythique d’Ergenekon, dans les monts Altaï. Selon ce mythe fondateur, dont le nom est aujourd’hui très politisé, après une grave défaite militaire, les Turcs se seraient réfugiés dans la vallée pendant 4 siècles avant d’être conduits par la louve grise Asena (faisant certainement référence au clan des Ashinas dont fait partie Bumin Kağan) hors des montagnes de l’Altaï, pour leur permettre de conquérir l’Asie centrale, l’Anatolie, le bassin méditerranéen et les Balkans. Le motif du loup (bozkurt en turc) semble avoir été ajouté dans la version turque républicaine du mythe, mais il se peut qu’il s’agisse d’une réminiscence de mythologies ancienne où Sirius, l’étoile du chien, guide les héros ou les peuples. Dans le cas d’un groupe nommé « turcs célestes », cette analogie fait sens.

Bumin et son père seraient les descendants des rois d’Hyrcanie, une région qui, dans l’Antiquité, se situait au sud-est de la mer Caspienne.

La mémoire linguistique

La langue turcique appelée kökturc ou vieux-turc, attribuée à cet empire, est néanmoins attestée par trois corpus datés entre le 7e et le 13e siècle. Les inscriptions utilisent l’alphabet de l’Orkhon, la plus ancienne écriture pour noter le turc du 7e au 10e siècle en Mongolie, en Sibérie et au Xinjiang. Elles apparaissent sur deux monuments situés dans la vallée de l’Orkhon, en Mongolie, érigés en l’honneur des princes göktürk Kültigin ou Bumin Kağan (490-552) et Bilge Kağan (683/4-734). L’Irk Bitig ou livre des présages (ırk), découvert dans les grottes de Mogao à Dunhuang, est une importante source pour la compréhension de la mythologie turco-mongole au travers de l’interprétation de 65 présages. L’ouvrage a sans doute été écrit aux alentours du 9e siècle. Les manuscrits ouïghours du 9e et 10e siècle retrouvés au Xianjiang ainsi que les manuscrits des Qarakhanides du 11e siècle donnent également des indices de cette langue köktürk préservée en caractères brahmi, manichéen, syriaque, sogdien ou arabe. Cette langue appartient au groupe des langues turques sibériennes dont on trouve encore quelques locuteurs en Mongolie ou en Chine.

Bayan Kağan (565-635)

Ce personnage fait référence à deux rois (Bayan I et II) qui menèrent les Avars, une alliance de nomades eurasiens agissant pour le compte de l’Empire byzantin, jusqu’en Europe centrale. Bayan I (r. 558/565-602) est décrit par René Grousset en ces termes :
« Comme avant lui Attila, comme après lui Gengis khan, c’était plutôt, semble-t-il, un politique calculateur et avisé qu’un stratège. En 567, allié aux Lombards, peuple germain établi en Pannonie, il détruisit les Gépides, autre peuple germanique (de race gothique), établi en Hongrie et en Transylvanie. La Hongrie fut occupée par les Avar et Bayan vint établir ses campements royaux près de l’ancienne capitale d’Attila. Ainsi était renouée, dans cette plaine hongroise qui s’est toujours affirmée dans l’histoire comme l’ultime prolongement de la steppe asiatique, la chaîne des empires turco-mongols [1]. »

Alors que Justinien lui refuse un territoire vers 558, Bayan continue sa route vers l’ouest avec ses Avars et atteint la Germanie. Il affronte et bat le roi franc Sigeberd 1er (535-575) puis s’associe avec lui. Il signe également un traité avec le roi lombard Alboïn (530-572) qui envahit l’Italie, ce qui lui donne des privilèges et augmente son pouvoir, au point de menacer, défier puis défaire l’empereur byzantin Tibère II en s’emparant de Sirmium (Mitrovitsa) sur la Save en 582. C’est également à cette époque que, sous la pression des Avar, une partie des Bulgares de descendance turque s’établirent en Bessarabie et Valachie qui deviendra plus tard la Bulgarie. Bayan meurt en Hongrie sous l’attaque des Byzantins avec quatre de ses fils. Son successeur, Bayan II (r. 602-617) profite de la lutte entre l’Empire perse et byzantin pour s’associer aux armées de Khosrow II (m. 628) et assiéger Constantinople par la Thrace alors que les Perses entrent par l’Asie Mineure. Mais ils avaient négligé l’importance de la puissance maritime. La flotte byzantine empêche les deux alliés de coordonner leurs efforts et défait durement les Avars qui doivent lever le siège et regagner la Hongrie.

Bibliographie :
Boris Abramovich L., History of civilizations of Central Asia, Vol. 3, Motilal Banarsidass Publ., 1999.
Ergun C., Türklerin Kültür Kökenleri, Istanbul, Sınır Ötesi Yayınları, 2002.
Ersoy, T., "Bizans-Sâsâni Savaşları Bağlamında Prokopios’un Akhunları Tasviri", XVII. Türk Tarih Kongresi, Ankara : 15-17 Eylül 2014, Kongreye Sunulan Bildiriler, II. Cilt - I. Kısım : Orta Asya ve Kafkasya Tarihi. Ankara : TTK, 2018.
Heidemann, S., "THe Hephthalite Drachms Minted in Balkh. A Hoard, A Sequence, And A New Reading", The Numismatic Chronicle, 2015.
Marcel E. (dir.), The Turkic Languages, Londres, Routledge, 1998.
Gankovsky, Y. V., et al. , A History of Afghanistan, Moscow : Progress Publishers, 1982.
Guler, E., & Goksel, I., “Understanding Turkish Rhetoric in the Intertextuality of Two Seminal Texts : The Orkhon Inscriptions and Atatürk’s Nutuk”, Advances in the History of Rhetoric, 22(2), 194-207, 2019.
Grenet, F., « Regional Interaction in Central Asia and North-West India in the Kidarite and Hephtalite Period », in Indo-Iranian Langages and Peoples, sous la dir. de N. Sims-Williams, Oxford University Press, 2002.
René Grousset, L’empire des steppes, Attila, Gengis-Khan, Tamerlan, Paris, Payot, 1938, quatrième édition.
Jean-Paul Roux, Histoire des Turcs : Deux mille ans du Pacifique à la Méditerranée, Paris, Fayard, 2003.
Talât Tekin, Irk bitig = The Book of omens, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, coll. « Turcologica », 1993.
de la Vaissière, E. (dir.) « Is There a “Nationality of the Hephtalites” ? », Bulletin of the Asia Institute, n⁰ 17, 2007.

Publié le 23/06/2023


Florence Somer est docteure en anthropologie et histoire religieuse et chercheuse associée à l’IFEA (Istanbul). Ses domaines de recherche ont pour cadre les études iraniennes, ottomanes et arabes et portent principalement sur l’Histoire transversale des sciences, de la transmission scientifique, de l’astronomie et de l’astrologie.


 


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