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Pourquoi le Grand Bazar d’Istanbul ne peut pas être un lieu de commerce comme les autres ?

Par Mathilde Pinon-Demirçivi
Publié le 11/04/2012 • modifié le 24/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Vue aérienne générale du Grand Bazar

Crédit photo : Mathilde Pinon-Demirçivi

Alors que l’on observe, depuis une dizaine d’années, une intensification de la construction de grands centres commerciaux dans la ville d’Istanbul et de manière plus générale en Turquie [1], on peut se demander quelle peut être encore la place du Grand Bazar de la péninsule historique qui, avec ses 30 hectares, constitue un des marchés les plus anciens et les plus vastes d’Orient.

Contrairement à la France, par exemple, où les centres commerciaux sont construits en périphérie des villes, en Turquie, ils sont situés au cœur même de celles-ci. Des centres comme City’s Nişantaşı (2007) à Nişantaşı ou encore de l’AVM Demirören (2011) [2] à Beyoğlu sont installés dans des quartiers très fréquentés en raison de la présence de lieux culturels et de loisirs. Cependant pour ne prendre que l’exemple de l’AVM Demirören, celui-ci a été l’objet de nombreuses critiques issues du milieu des architectes et des défenseurs du patrimoine, en raison de son kitsch architectural. En effet, ce centre commercial, par ses proportions, contraste avec les édifices construits au XIXe siècle sur la grande avenue piétonne de l’Istiklal [3]. Par ailleurs, hormis les boutiques, ce type de centre commercial abrite le plus souvent des restaurants, un cinéma, voire même ces dernières années, une galerie d’art. Certains centres sont combinés avec des bureaux installés dans des tours, selon le modèle américain : on trouve ainsi dans les niveaux inférieurs les boutiques, et dans les étages les bureaux (exemple : Metrocity à Levent, dans le quartier des affaires). C’est ainsi que face à ce succès, certains commerçants du Grand Bazar souhaitent que des grandes marques, principalement turques, puissent s’installer dans le Grand Bazar, à l’instar des grands centres commerciaux [4]. Mais quelle est donc la particularité du Grand Bazar par rapport à ces grands centres commerciaux et peut-il être un lieu de commerce comme les autres ? Comme nous allons le voir, le Grand Bazar et ses environs font partie du patrimoine architectural de la ville mais abrite aussi un patrimoine artisanal et immatériel qu’il est nécessaire de préserver, cet ensemble architectural étant lié aux activités qui s’y déroulent.

Origine et évolution du Grand Bazar

Le marché, fondé au XVe siècle par le sultan Mehmet II, peu après la conquête de la ville par les Ottomans, n’était à l’époque qu’un simple marché constitué d’un bedesten (édifice à coupoles destiné aux marchandises précieuses) autour duquel furent construits des boutiques ainsi que des hans (caravansérails). Les éléments qui composaient ce marché ne formaient pas encore un ensemble homogène. Le marché s’agrandit au fil des siècles, englobant dans son enceinte d’autres boutiques et d’autres hans et ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’il fut finalement couvert de voûtes en maçonnerie. Le Grand Bazar souffrit du tremblement de terre de 1766 puis surtout de celui de 1894, plusieurs voûtes s’effondrèrent, laissant ainsi des rues et des hans à l’extérieur du marché. Les limites changèrent et la surface occupée par le marché fut réduite. Après cette catastrophe, d’après les informations données par un journal local, la commission technique devait étudier le Grand Bazar afin de décider des réparations et des éventuelles destructions à exécuter. L’architecte Alexandre Vallaury aurait même présenté des plans et devis à la Municipalité [5]. D’après Afife Batur et Gülsün Tanyeli, à la lecture de la presse, un architecte de la famille Balyan [6] aurait présenté un projet plutôt conservateur, d’Aronco et Vallaury un projet alliant restauration et structure en métal et verre, semblable aux passages commerçants des grandes villes européennes de l’époque. Ces projets de modernisation ne furent pas réalisés mais les derniers moyens techniques furent utilisés pour consolider l’ensemble (tôle métallique, crampons en fer etc.) et éviter de nouveaux dégâts.

Ce point nous permet d’aborder les liens entre l’architecture ottomane et celle européenne. En effet, près de la Yeni Cami, se trouve une grande rue commerçante couverte, du type dit arasta, le Mısır Çarşısı littéralement le « Marché Égyptien » (ou Bazar Égyptien) destiné à la vente des épices [7]. La version moderne de l’arasta pourrait être le passage, ce qui constitue un exemple fort intéressant de réappropriation. On considère en fait l’apparition des passages à Istanbul comme une conséquence de l’occidentalisation au XIXe siècle, ceux-ci ayant des ressemblances certaines avec les exemples européens [8]. Or la forme du passage n’est pas étrangère à la tradition architecturale ottomane [9]. Il n’est d’ailleurs pas exclu que le passage se réfère au marché traditionnel oriental (bazar). Rappelons notamment que l’un des premiers passages parisiens construits dans les dernières années du XVIIIe siècle porte le nom de « Passage du Caire », référence directe à l’Orient. De même aujourd’hui, comme nous l’avons évoqué plus haut pour le modèle américain associant centre commercial et tour de bureaux, les modèles de l’architecture à vocation commerciale circulent entre les pays.

Le Grand Bazar a donc subi diverses transformations d’ordre architectural au cours de son histoire, le plus souvent liées à des catastrophes tels que des tremblements de terre ou encore des incendies (les boutiques ayant été construites pendant plusieurs siècles en bois).

Les produits vendus au Grand Bazar

Du point de vue des activités, les produits vendus dans le Grand Bazar ne sont bien évidemment plus les mêmes que lors de sa fondation, bien que certaines branches de l’artisanat continuent d’être encore très actives. Les noms de rues de l’époque ottomane (rue des Bijoutiers, rue des Fabricants de Couvertures, rue des Marchands de Bottines, etc.) ont d’ailleurs été conservés et nous rappellent que ce marché a été un important centre d’artisanat et de vente au détail. Les boutiques étaient alors réparties par secteur selon les produits vendus. On y vend aujourd’hui des tissus, des tapis, des vêtements en cuir, des objets en céramique et en verre, des bijoux etc. Le Grand Bazar comprend également une mosquée, des restaurants, des fontaines, une poste et un centre de soins. Parmi les visiteurs, entre 250 000 et 400 000 par jour selon l’Association des Commerçants du Grand Bazar, se trouve une clientèle touristique et une clientèle locale. Les traditions étant encore fortes, les Turcs se rendent au Grand Bazar pour acheter de l’or, des pièces (offertes lors des naissances, des circoncisions et des mariages) et des bijoux, notamment des alliances. Mais certains commerçants souhaiteraient en outre que les grandes marques puissent s’installer dans le Grand Bazar [10], d’une part pour attirer une clientèle avec des produits haut de gamme, d’autre part pour faire connaître les marques turques actuelles et ainsi sans doute pour échapper en partie aux clichés folkloriques. La nouvelle clientèle qui est visée n’est donc pas la même que la clientèle “standard” qui recherche plutôt une certaine “authenticité” ou des produits dans le “goût oriental”. Certaines enseignes, comme celles de Mehmet Güreli, essaient d’allier tradition anatolienne et modernité dans la conception et la réalisation de kilims (tapis tissés). De même, Süleyman Ertaş vend des serviettes de hamams traditionnelles (peştemal) mais fait aussi breveter les motifs des autres serviettes qu’il dessine et qu’il fait réaliser dans les fabriques de textile de la région de Denizli, à l’ouest de la Turquie.

Projets de délocalisation et de transformation des hans

La coexistence de produits très divers afin de satisfaire le large éventail de la clientèle ne poserait pas de problème si cette volonté d’installer un commerce haut de gamme n’était pas accompagnée d’un projet de délocalisation vers des banlieues lointaines de certaines activités artisanales considérées comme polluantes pour l’environnement et d’un projet de transformation de certains hans en hôtels.

En effet, l’activité artisanale encore bien présente dans les hans du Grand Bazar et de ses alentours est régulièrement menacée par des projets de délocalisation, rejetés par la majorité des artisans qui considèrent que leur localisation dans la partie historique de la ville fait partie de leur identité [11]. Par ailleurs un projet de transformation de six hans en hôtels a vu le jour il y a quelques années, ce qui offrirait finalement un retour à une des fonctions traditionnelles des hans, c’est-à-dire l’hébergement. Il s’agit en fait d’un phénomène que l’on observe non seulement à Istanbul mais aussi dans d’autres villes de Turquie et qui est lié à l’impact du tourisme et à ses enjeux économiques. Il est vrai que le Grand Bazar est aujourd’hui confronté à plusieurs problèmes liés à un manque de financement malgré les efforts fournis, comme la signalisation sponsorisée récemment par la Banque Yapı Kredi : la toiture est envahie par la végétation et provoque des infiltrations d’eau, les nombreux câbles entremêlés constituent un risque d’incendie élevé et une partie des boutiques a été creusée en sous-sol pour agrandir l’espace réservé aux dépôts, ayant pour effet de fragiliser l’ensemble.

Le problème réside dans le fait que patrimoine et tourisme n’ont pas les mêmes exigences, et il est dommage que d’une manière générale la volonté de changement soit guidée par la rentabilité économique.

Notes :

Publié le 11/04/2012


Mathilde Pinon-Demirçivi est historienne de l’art, spécialiste de l’architecture ottomane. Elle a soutenu sa thèse de doctorat intitulée « Le Grand Bazar d’Istanbul et ses environs : formes, fonctions et transformations des han construits entre le début du XVIIIe s. et le milieu du XIXe s. » à l’Université Paris IV-Sorbonne en 2009. Elle a été boursière de l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes entre 2001 et 2005 et a été commissaire-adjoint de l’exposition Albert Gabriel (1883-1972). Architecte, archéologue, artiste, voyageur, Galerie d’art Kâzım Taşkent, Istanbul, 15 septembre-9 novembre 2006.


 


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