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Les relations entre l’Iran et Israël avant la révolution de 1979 : bref exposé historique

Par Alexander Greenberg
Publié le 05/10/2020 • modifié le 05/10/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Alexander Greenberg

La période préislamique

La présence des Juifs [1] en Perse commença avec l’enracinement des exilés de Judée dans le pays de Babylone, le pays qui fera partie de l’Empire perse. Le Talmud et même le livre d’Esther dans la Bible sont imprégnés de la culture perse. Les deux villes de Babylonie, Soura et Poumbedita, abritaient les deux centres les plus importants d’étude de la loi orale juive. Le Talmud Babylonien mentionne à plusieurs reprises la religion zoroastrienne et relate même des anecdotes historiques sur les rois persans. Le rois persan Cyrus autorisa la reconstruction du Temple de Jérusalem après avoir accordé aux exilés le droit de retourner sur leur terre - une démarche que Cyrus fit non seulement vis-à-vis des Juifs mais pour tous les autres peuples de son empire. Bien que l’Edit de Cyrus ne fait aucune mention du retour au Sion, le livre biblique d’Ésaïe appelle Cyrus « messie » [2].

Pendant les quelques centaines d’années du règne zoroastrien, la vie des Juifs fût paisible. Néanmoins, la période connut quelques attaques sporadiques contre eux. Le roi Sassanide Yezdighard II persécuta les minorités non-zoroastriennes y compris les Juifs. Cet événement fut aussi épisodique et ne se réitéra plus pendant la période préislamique.
Avant la conquête musulmane, les contacts entre Juifs et Iraniens (ou Persans) ne se limitaient pas au territoire de l’Iran mais s’étendaient aussi jusqu’en Palestine. Quand l’armée sassanide conquit la Palestine en 614 et chassa les Byzantins qui dominaient cette région, les Juifs aidèrent l’armée persane et, d’après quelques sources historiques, massacrèrent les chrétiens de Jérusalem suite à la conquête de la cité par les Persans [3]. Les dirigeants perses avaient octroyé la liberté de religion aux Juifs et en tous points de vue, l’occupation persane avait été préférable aux Juifs que ne le fût celle byzantine.

L’arrivée de l’Islam en Iran

La conquête arabo-musulmane à partir de 637 transforma la culture et la langue iraniennes et induit des mutations socio-économiques dans tous les pans de la société, y compris le statut de minorités ethnoreligieuses. Le droit musulman modifia la vie des Juifs en Iran, tout comme il le fit pour les minorités chrétienne et zoroastrienne. Le statut de Dhimmi (ou Ahl ul-Kitab, “gens du Livre”) désigne des personnes de confession chrétienne, juive et, spécifiquement en Iran, zoroastrienne. Selon la Charia, les gens du Livre ont le droit de pratiquer leur foi et d’avoir une autonomie dans plusieurs domaines mais en contrepartie d’une soumission au pouvoir musulman et du paiement d’un impôt discriminatoire (djizya). La soumission au pouvoir musulman et le paiement de la djizya garantissent la protection des gens du Livre. La liste des mesures discriminatoires ne se limite pas aux impôts, mais elle s’étend à d’autres sphères comme l’interdiction d’exercer le pouvoir sur des musulmans et la construction de nouveaux lieux de culte sans autorisation préalable. Le statut de Dhimmi fait partie intégrante de la charia, mais celle-ci ne reflète pas nécessairement la réalité historique.

Néanmoins, la description ci-dessus reflète le droit musulman formel. L’application concrète de ces lois discriminatoires varia selon les régions et périodes et ne fut pas monolithique. Certains changements advinrent avec la conquête mongole de l’Iran en 1220. Les gouvernants mongols de la dynastie des Houlaghides (1258-1336) adoptèrent une politique de tolérance religieuse envers toutes les confessions. Cette tolérance fut dictée par des considérations politiques ainsi que par l’origine païenne des Mongols - ceux-ci furent indifférents aux croyances religieuses de la population assujettie. Par cette politique de tolérance, les juifs trouvèrent une occasion d’améliorer leur statut social et même de participer à la vie politique de l’Iran. A titre d’exemple, des soldats et officiers juifs servirent dans les rangs de l’armée mongole - ce qui ne s’était jamais produit auparavant. Des ministres tels que Rashid ad-Din et Abou Sa’id Ilkhani furent d’origine juive. C’est à cette époque-là que des médecins juifs eurent comme patients des musulmans (les professions médicales avaient aussi été interdites aux juifs avant la conquête mongole). La Torah fut traduite en persan, et la littérature judéo-persane fit son apparition en tant que genre littéraire, dont le représentant le plus connu fut le poète judéo-persan Shahin.

L’introduction du chiisme en Iran

Sous la dynastie des Séfévides (1502-1736), la mouvance chiite de l’Islam devint la religion officielle en Iran. Ce courant de l’Islam se caractérisait à l’époque par une intolérance envers les autres groupes religieux, y compris les juifs. Le droit chiite emploie la notion d’impureté et de pureté rituelles, ce qui rend indésirable l’interaction avec les juifs. Par exemple, les marchandises du bazar étaient considérées comme impures une fois touchées pas un juif. Le Shah Esma’il (1502-1524) qui introduisit le chiisme en Iran, se mit à persécuter les juifs aux côtés des autres non-chiites. Le missionnaire français Raphael de Mans décrit la « haine » du Chah Ismail pour les juifs (orthographe originelle) : « Syach Ysmail hayt si tresparfondement les Juifs que partout où il en trouve, il leur faict crever les yeulx et puis les laisse aller » [4]. L’orientaliste Bernard Lewis pour sa part soutient que la vie des Juifs dans les confins de l’Empire ottoman fut un paradis en comparaison avec l’Iran [5].

Deux autres événements en 1790 et en 1839 marquèrent l’histoire des Juifs en Iran. En 1790, les juifs de Tabriz furent accusés de meurtre rituel à la suite de la disparition d’un enfant musulman. Des rumeurs se répandirent que les juifs avaient utilisé son sang pour cuire les matsot (pains azymes pour la Paque juive). Une foule détruisit le quartier juif et massacra ses habitants. En 1839, une foule attaqua le quartier juif, sous le coup de l’émotion provoquée par des rumeurs selon lesquelles une femme juive avait moqué le Prophète de l’Islam. Les émeutes firent entre 30 et 40 personnes. La synagogue fut brûlée, les maisons pillées et de nombreuses jeunes femmes juives enlevées. A l’issue des événements, le gouverneur de Mashhad plaça les juifs devant ce choix : mourir ou se convertir à Islam. 400 familles juives se convertirent. Elles devinrent ainsi la première communauté crypto-juive d’Iran, et continuèrent à pratiquer le judaïsme clandestinement. La communauté juive de Machhad fut une des plus importantes en Iran grâce à la renommée de cette ville : Machhad héberge le tombeau de l’imam Reza, le huitième Imam des chiites.

Au cours du 19ème siècle, des explorateurs européens, qui comptaient parmi eux des délégations juives, découvrirent les juifs d’Iran. Les comptes rendus qu’ils écrivirent à propos des conditions de vie des juifs persanophones furent unanimes : ils souffraient de discrimination, vivaient dans des conditions difficiles et étaient traités avec mépris, à l’exception de quelques membres d’une élite marchande. Isaac Crémieux rencontra Nasseredine Chah à Paris en 1873 et lui demanda d’améliorer les conditions de vie des juifs et d’abroger les lois discriminatoires. Nassereddine Chah autorisa l’établissement d’écoles de l’Alliance Israelite Universelle en Perse.

La vie des juifs en Iran ne connut pas de changements dramatiques jusqu’à la révolution constitutionnelle (Mashrutiyat) entre 1905 et 1911. La révolution ne s’était pas accomplie d’un coup, résultant plutôt d’un long processus qui finit par aboutir à une libéralisation tous azimuts. Un des résultats de ces processus était l’égalité des juifs au regard de la loi. Néanmoins, peu de juifs surent exploiter les nouvelles occasions parce que la population juive était majoritairement pauvre et politiquement inactive. Et pourtant, cette situation changea graduellement. A partir de 1909, Loqman Nahorai devint le représentant de la communauté juive au Parlement, nouvellement fondé. En 1915, le premier journal juif en persan « Shalom » parut. La déclaration Balfour de 1917 eut une résonnance particulière parmi les juifs iraniens ; la même année la première association sioniste fut fondée et Azizolla Baral publia le journal « Gueoula » (la rédemption en hébreu), premier journal d’Iran en hébreu moderne.

L’émancipation des juifs s’acheva pleinement avec l’instauration de la dynastie Pehlevi par Reza Chah Pehlevi en 1925. Il entama des reformes limitant la mainmise du clergé chiite sur l’éducation et la propriété des terres. Les juifs pouvaient désormais occuper des postes publiques et effectuer le service militaire. Ils s’installèrent et travaillèrent au-delà de leurs quartiers. Vers la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les juifs d’Iran avaient déjà des liaisons étroites avec les juifs européens. Toutes les organisations sionistes existant en Palestine et en Europe avaient aussi leurs succursales en Iran. Vers 1948, année de l’établissement de l’Etat d’Israël, plus de 20 000 juifs iraniens avaient déjà élu résidence en Palestine. Après la fondation de l’Etat d’Israël, ce furent plutôt les juifs démunis et résidents des villes iraniennes périphériques, qui émigrèrent vers le nouvel Etat, tandis que les résidents juifs de Téhéran préféraient la vie dans la capitale à l’immigration en Israël.

Le chah Mohammad Reza Pehlevi lança à partir des années 60 une série des réformes sous le nom de « révolution blanche ». Les reformes limitèrent l’influence du clergé chiite sur l’éducation nationale et accélèrent la modernisation de la société iranienne. Les juifs en furent parmi les plus importants bénéficiaires. Très souvent, on appelle l’époque du règne du chah Mohammad Reza « l’âge d’or » pour la communauté juive. De très nombreux juifs accédèrent à l’enseignement supérieur et par conséquent leurs occupations se diversifièrent considérablement. Le nombre de livres consacrés aux sujets du judaïsme, du sionisme, d’Israël et de l’hébreu moderne augmenta.

L’époque Pehlevi

A l’ONU, l’Iran vota contre la création de l’Etat d’Israël, mais cela n’empêcha pas l’Iran de lier des contacts avec le nouvellement né Etat du Proche-Orient. Un certain pragmatisme motiva sans doute les dirigeants iraniens dans ce choix, car ils n’éprouvaient pas de sentiments islamistes et étaient par ailleurs profondément hostiles au nationalisme arabe, incarné par la personne du président égyptien Gamal Abdel Nasser. Israël pour sa part avait également un intérêt à nouer des contacts avec un grand Etat musulman non-arabe comme l’Iran. A partir des années 50, le Premier ministre David Ben Gourion, l’un des pères fondateurs d’Israël, fut à l’origine de la doctrine, baptisée « l’alliance de périphéries ». Le principe géopolitique qui fut à l’origine de cette doctrine postulait que le conflit entre Israël et ses voisins arabes est un conflit ethnique et national et non une querelle religieuse. Israël pourrait donc maintenir des relations avec les Etats musulmans non-arabes, dont la Turquie et l’Iran.

Entre 1949-1952, les relations avec l’Iran revêtirent une importance supérieure pour Israël. Des milliers de juifs irakiens quittèrent leur pays d’origine pour immigrer en Israël, mais l’immigration leur fut interdite jusqu’à 1950. Le seul itinéraire disponible passait par l’Iran. Durant ces années, plus de 150 000 juifs irakiens arrivèrent ainsi en Israël via l’Iran.

La position iranienne vis-à-vis Israël resta cohérente pendant des décennies : l’Iran ne reconnut Israël de jure mais en même temps continua de développer la coopération avec l’Etat hébreu tous azimuts. Cependant, l’opposition religieuse en Iran était hostile aux Bahaïs, aux Juifs et à Israël, et l’échelon du pouvoir en Iran dut prendre ce facteur en considération dans ses rapports avec l’Etat hébreu.

Les contacts mutuels dans le domaine militaire se poursuivirent jusqu’à la révolution. Les services de renseignements des deux pays ainsi que les deux armées y participaient. Israël cherchait à vendre ses missiles sol-sol Jéricho à l’Iran vers 1979, suite au grand intérêt du monarque iranien pour ces armes. Mais la vente ne fut pas conclue en raison de la révolution [6].

Pourtant, il serait erroné de considérer les relations entre l’Iran et Israël uniquement à travers le prisme des relations militaires-sécuritaires. La coopération économique et le commerce mutuel furent également très développés dans plusieurs domaines. A partir des années 1950, l’Iran devint le fournisseur principal de l’or noir à destination d’Israël. L’oléoduc trans-israélien dont la construction fut achevée en 1968 servait à transporter le pétrole iranien en Israël via la mer Rouge. Cependant, l’Iran cessa toutes relations commerciales avec Israël après de la Révolution de 1979, et l’oléoduc devint finalement l’objet d’une dispute juridique entre les deux Etats [7].

Jusqu’à la révolution, les contacts entre les deux pays demeurèrent extrêmement variés, du sport à la science, bien que ces relations ne furent jamais médiatisées en raison des considérations internes à l’Iran. Des équipes sportives iraniennes se rendirent en Israël et vice versa. L’aide israélienne fut particulièrement significative dans le domaine de l’agriculture. Dans les années soixante, Israël acquit la réputation d’être un grand centre de développement et de recherches agricoles, notamment grâce au succès des kibboutzim. L’assistance israélienne dans le domaine du développement coïncida avec les efforts du chah Mohamad Reza d’entamer « la Révolution blanche » visant à accélérer la modernisation forcée du pays. Des spécialistes israéliens commencèrent à mettre en œuvre un projet agricole dans la région de Qazvin après le tremblement de terre dévastateur de 1963 [8].

Le rayonnement scientifique israélien, surtout la recherche et les traitements médicaux, gagnèrent en popularité en Iran. Parfois Téhéran servit de relais de rencontres entre médecins israéliens et patients des pays arabes adjacents à Israël [9]. Finalement, des artistes et intellectuels participèrent aussi aux échanges entre les deux pays. Le grand écrivain iranien Saeed Nafisi visita Israël à plusieurs reprises, et fut accueilli par l’intelligentsia israélienne, tout comme le poète Farrough Forrouchzad et l’homme de lettre Jalal al-Ahmad. Des chercheurs israéliens tels que Amnon Netzer et David Menashri travaillaient en Iran [10]. Ces intellectuels iraniens considéraient Israël comme un exemple pour l’Iran, en raison de sa capacité à faire cohabiter identité nationale-religieuse et modernité. Al-Ahmad consacra notamment un livre à son voyage en Israël, avant de réviser complètement son rapport à Israël après 1967 [11].

Publié le 05/10/2020


Alexander Greenberg est doctorant en histoire iranienne l’université de Tel-Aviv et journaliste au MECRA (Middle East Center for Report and Analysis, https://www.mideastcenter.org/). Il est ancien analyste auprès du Ministère de la Défense d’Israël.


 


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