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« Militaires et Pouvoirs au Moyen-Orient », compte rendu de la revue Vingtième Siècle, numéro 124, octobre-décembre 2014

Par Louise Plun
Publié le 20/02/2015 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

L’actualité politique de 2011 dans les pays du monde arabe, autrement dit le contexte des « printemps arabes », témoigne d’une mouvance perpétuelle des temporalités politiques, liée à un acteur à la fois politique et miliaire : l’armée. L’étude du fait militaire a cependant été abandonné par l’historiographie or, au vue de l’actualité, et de l’accès à de nouvelles sources [1] qui revivifie une documentation cristallisée, il apparait approprié de dresser une « sociologie historique » du pouvoir dans la région du Moyen-Orient, qui se révèle être dominée par la relation entretenue par ses principaux acteurs : l’armée et les gouvernements. Ainsi, il s’agit de retracer une histoire de la région au XXème siècle à travers le fait militaire, permettant une meilleure compréhension des phénomènes politiques actuels. En effet, Mathieu Rey [2] considère cette étude comme « un billet, une entrée pour comprendre le Moyen-Orient du XXème siècle » qui donnerait les « clés de la compréhension des événements des années 2000 [3] ». Dès lors, il apparait pertinent de revenir sur « le temps des révolutions [4] » au cours duquel émerge des régimes politiques fleurissant autour d’une figure moderne, celle du « militaire », et plus largement, celle de l’armée. Selon Mathieu Rey, « ce numéro a envisagé enfin de couvrir le maximum de trajectoires transnationales [5] » pour couvrir des histoires méconnues, en outre étudier « de nouvelles périodisations de l’histoire de certains pays [et enfin] proposer des confrontations originales, c’est-à-dire des histoires qui jusque-là n’étaient pas rapprochées [6] ».

Le premier cas étudié est celui tout particulier du Liban, abordé par Stéphane Malsagne [7] et intitulé « L’armée libanaise de 1945 à 1975, Du socle national à l’effritement ». Cas particulier en effet, car, l’institution militaire libanaise représente l’armée la plus réduite et la plus faible au sein des pays arabe : elle comprend 3 000 unités en 1948 et 15 000 en 1965 (données comprenant les effectifs de la gendarmerie), alors qu’à titre de comparaison l’armée égyptienne en comprend 10 000 en 1948 et environ 90 000 en 1967. Cependant l’institution répond à un parcours singulier qui peut être segmenté en trois phases : de 1945 à 1975, une première phase de « construction » du corps d’armée en lui-même car découlant des anciennes institutions mandataires, mais aussi du pays ; de 1975 à 1989 une deuxième phase de « délitement » ; enfin à partir de 1989, une phase dite de « reconstruction ». L’auteur met en avant l’indissociabilité du fondateur, Fouad Chéhab et de l’institution militaire, dans la mesure où l’armée incarne un « îlot démocratique » au vue de la neutralité relative de l’armée lors des crises internes nationales, politique endiguée par Fouad Chéhab, et au vue de son poste de militaire président. Il est également possible de retenir sa « solidarité passive » vis-à-vis de ses voisins arabes et israéliens, politique adoptée entre autre, par rapport à sa capacité de frappe limitée. L’armée représente finalement en quelque sorte le miroir de la société et du gouvernent, par sa cohérence interconfessionelle, et par la mission qu’elle entend mener, c’est-à-dire incarner un « creuset social ».

L’article de Matthieu Rey traite de l’histoire militaire irakienne de 1932 à 1968, et inscrit ainsi l’armée - dès sa naissance en tant qu’héritière de la tradition militaire ottomane puis de la présence mandataire britannique dont elle est le produit et dont elle restera pendant longtemps dépendante d’un point de vue matériel. Dans le cadre de l’indépendance irakienne vis-à-vis de la Grande-Bretagne en 1932, premier pays arabe à obtenir son indépendance, l’armée est présentée dans un premier temps comme un « outils » de protection et de construction du jeune pays, et dans un second temps comme un « outils » de préservation de l’unité nationale. Entre 1936 - date du premier coup d’Etat militaire de l’histoire des pays arabes - et le milieu des années 50, l’armée devient un arbitre gouvernemental, incarne le principal vecteur de modernité du pays et est vue comme un pilier de la défense irakienne dans le contexte de menaces que sont le sionisme et le communisme. Après une période d’amoindrissement volontaire de la part des interminables alternances politiques dont elle constitue « le bras armé », elle s’impose définitivement en tant qu’acteur politique en supplantant la monarchie le 24 juillet 1958. Se révèle alors le paradoxe militaire irakien : malgré une force apparente (effectif, popularité…), elle est en réalité l’objet de dislocations internes. Le pouvoir civil évince finalement un pouvoir militaire atrophié en 1968, avec la prise du pouvoir par Saddam Hussein, membre du parti Baas.

Suit un entretien avec Henry Laurens [8] réalisé par Matthieu Rey, sur « l’avènement des régimes militaires au Moyen-Orient » qui offre une relecture « du temps des révolutions », en comparaison notamment avec les « printemps arabes ».

Tewficq Aclimandos [9] dans son article « Nasser, Amer et son armée » propose quant à lui une étude sur la période qui suit le coup d’Etat de juillet 1952. Cet événement pivot, qui selon ses acteurs comportait une dimension révolutionnaire, était destiné à façonner une « nouvelle Egypte ». L’auteur s’attache à dépeindre ce pathos de l’armée égyptienne, dont la force qui « émane de la société » devient « le produit d’une nécessité », se trouve considérablement affaibli par un bicéphalisme opposant Nasser et Amir [10], déclenche « un Vietnam égyptien » (au Yémen), perd sa légitimité après la guerre de 1967 contre Israël, opère par la suite une « dénassérisation » pour finalement recouvrer sa mission originelle qui consiste à « faire la guerre et [récupérer] les territoires occupés ».

Tandis que Tewficq Aclimandos parle d’une Egypte dont la structure interne provoque la désintégration, David W. Lesch [11] défend la thèse d’une Syrie perméable au contexte international et aux événements externes au pays, comme en témoigne la première partie de l’intitulé de son article : « Militaires et politique étrangère en Syrie (1946-1970) », une Syrie incapable de préserver son identité politique nationale et démocratique, ainsi en témoigne la seconde partie : « De l’indépendance à la dictature ». En outre, s’impose à la lecture de l’article un triptyque récurrent : partis politiques instables, armée opportuniste pénétrante, contexte international.

Dans son article « Armée et politique en Turquie 1908-1980 », Hamit Bozarslan [12] propose l’étude de l’histoire ottomane, turque, kémaliste et qui par conséquent se distingue de l’histoire arabe, à la lumière du fait militaire trop souvent négligé au vue de la période kémaliste (1922-1945) qui apparait rétrospectivement comme une exception. L’auteur revient sur le rôle de cette armée, actrice de la chute de l’Empire ottoman réduit « à une peau de chagrin », de la turquification de l’appareil politique et de l’avènement d’Ataturk pendant lequel les militaires se disent vivre dans une phase d’« exil intérieur » en raison du contrôle rapproché institué par le « Père des Turcs », mais interprété par Hamit Bozarslan comme un automusèlement. Son travail permet de s’interroger sur le rôle actuel de l’armée qui ne peut désormais plus se revendiquer du kémalisme, et qui face à un pouvoir islamique conservateur peine à affirmer son pouvoir.

Pour conclure ce dossier, Samy Cohen [13] propose une approche de l’histoire d’Israël et de son armée. Ses recherches chamboulent les acquis et les « clichés répandus » quand à l’identité de Tsahal, de ses dirigeants, de ses méthodes d’action et de ses conceptions tactiques militaires, sans oublier le pouvoir civil dont la survie est conçue comme intrinsèquement liée à la réussite de l’armée. Cependant, le travail de Samy Cohen va au delà d’une simple relecture de l’histoire israélienne à travers le prisme militaire, il invite le lecteur à se questionner à propos de la relation ambivalente qu’entretient l’armée et ses branches avec l’Etat israélien. Sa théorie introductive résumera et conclura notre propos : « On disait de la Prusse que ce n’était pas un Etat qui disposait d’une armée mais le contraire. » Qu’en est-il d’Israël ?

Ainsi, à travers cette étude sur le 20ème siècle et qui amène à repenser notre vision du 21ème, on comprend la relation déterminante établie et définitivement ancrée dans les pays arabes entre l’armée et l’Etat et plus délicatement entre l’armée et la société civile.

Publié le 20/02/2015


Louise Plun est étudiante à l’Université Paris Sorbonne (Paris IV). Elle étudie notamment l’histoire du Moyen-Orient au XX eme siècle et suit des cours sur l’analyse du Monde contemporain.


 


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