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Reportage photo - Visite de Lalesh, lieu saint des Yézidis en Irak (1/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 02/02/2024 • modifié le 09/02/2024 • Durée de lecture : 5 minutes

Après une présentation des Yézidis, cet article reviendra sur le culte yézidi à travers un reportage photographique du sanctuaire de Lalesh (il convient de souligner que, malgré la permission obtenue par l’auteur auprès de chaque Yézidi d’être photographié, décision a été prise de flouter leur visage malgré tout pour des raisons de sécurité et de respect de leur empreinte numérique).

Les Yézidis

Les Yézidis, auxquels Les clés du Moyen-Orient consacraient un article en 2014 forment un groupe kurdophone endogame originaire du Kurdistan. La majorité des communautés yézidies encore actives aujourd’hui au Moyen-Orient vivent en Irak, principalement dans les gouvernorats de Ninive et de Duhok, où se situe le sanctuaire de Lalesh.

A l’instar du débat entourant l’ethnicité des Shabaks, les chercheurs et clercs ne parviennent toujours pas à statuer la question du caractère ethnique exact des Yézidis ; d’aucuns estiment qu’il s’agit d’un groupe ethno-religieux distinct des Kurdes tandis que d’autres affirment qu’il s’agit plutôt d’un sous-groupe religieux de ces derniers. Une chose est sûre toutefois : les Yézidis agissent autant comme une communauté religieuse que sociale et tirent leur foi de croyances pré-zoroastriennes, faisant d’eux les pratiquants de l’une des plus anciennes religions du monde ou, du moins, d’une partie des rites de l’une des plus anciennes religions du monde. Fruit d’un syncrétisme religieux continu au fil des siècles [2] mêlant culte de Mithra, zoroastrisme, manichéisme, gnosticisme, christianisme [3] ou encore islam, cette religion se distingue par ses pratiques et croyances singulières qui lui valent, depuis plusieurs siècles, d’être considérée comme hérétique par certains clercs et responsables politiques, voire comme une religion « d’adorateurs du diable » [4].

En effet, depuis la propagation de l’islam avec les premières conquêtes musulmanes des VIIème et VIIIème siècles, les Yézidis ont subi les persécutions successives ou concomitantes des Arabes et des Ottomans [5] en raison de leurs pratiques religieuses, tantôt perçues comme polythéistes (en raison de la sainte trinité qu’ils vénèrent [6]), de leur culte du soleil vers lequel ils prient ou encore leur adoration d’un ange-paon, interprété par certains comme le diable et dont il sera question plus en détails infra. Les Yézidis ont été fortement médiatisés de 2013 à 2014 lors des exactions commises à leur encontre par l’organisation islamiste « l’Etat islamique » en Irak et plus particulièrement dans et aux alentours du mont Sinjar.

Malgré la médiatisation dont ils ont fait l’objet, les Yézidis restent une communauté méconnue, tout comme leurs sanctuaires : en effet, le centre religieux du yézidisme n’est ni le mont Sinjar, malgré sa place désormais éminemment symbolique dans l’identité collective yézidie, ni le temple d’Aknalich en Arménie, pourtant plus grand temple yézidi du monde [7]. Il s’agit de la ville de Lalesh, nichée dans les montagnes du Kurdistan irakien et épargnée par l’État islamique.

Le site de Lalesh

Le site de Lalesh est situé dans la région du Bahdinan au Kurdistan d’Irak, à une quarantaine de kilomètres à l’est-sud-est de Dohuk et à une centaine de kilomètres au nord-nord-ouest d’Erbil. Niché dans des collines boisées et dominé par ses iconiques dômes coniques blancs (voir photo 1), censés représenter les rayons du soleil illuminant la terre [8], il consiste en un ensemble de bâtiments de différentes époques (allant du XIIème siècle à nos jours, certaines étant encore toujours indéterminées), fonctions (mausolées, sources/fontaines sacrées, autels, entrepôts, sarcophages, cuisine, lieux de rassemblement religieux ou social, etc.) et dimensions au centre desquels se trouve le sanctuaire de Sheik Adi. Le site de Lalesh s’avère relativement modeste : d’une superficie de 4,5 hectares environ, il est ainsi près de deux fois plus petit que la Place de la Concorde à Paris (8 hectares) et d’une superficie relativement similaire à celle de la place Saint-Pierre à Rome (environ 4,7 hectares).

Photo1 : Les dômes coniques emblématiques des mausolées yézidis Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo1 : Les dômes coniques emblématiques des mausolées yézidis Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Quiconque pénètre le sanctuaire de Lalesh se doit de retirer ses chaussures au préalable tant le site est saint, y compris en extérieur ; si les chaussettes sont tolérées, la tradition privilégie les pieds nus. De la même manière, il est strictement interdit de toucher le seuil des portes au sein du sanctuaire ; tandis que les enfants en bas-âge sont portés dans les bras de leurs parents, les personnes âgées se voient aidés par les plus jeunes afin de passer d’une salle à l’autre sans toucher les seuils qui sont considérés, à Lalesh, comme étant le lieu de repos des anges dans le sanctuaire.

Photo 2 : Une Yézidie enjambe le seuil de la Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 2 : Une Yézidie enjambe le seuil de la Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Le site de Lalesh aurait une histoire de plus de 4 000 ans [9] et aurait été construit potentiellement durant l’époque sumérienne [10]. C’est toutefois à l’époque du Sheikh Adi Ibn Musafir (1072 environ -1162) que le sanctuaire a pris l’importance qui est la sienne aujourd’hui.

Sheikh Adi Ibn Musafir

Né dans la vallée de la Beqaa, en actuel Liban, l’intéressé a voyagé en Irak et en Arabie saoudite au nom de sa foi islamique ; après plusieurs années, il a choisi une vie d’ascétisme et de réclusion à Lalesh, où ses fidèles ont cru en nombre jusqu’à créer l’ordre Adawiyya (« les disciples d’Adi »). Il y est mort après avoir, selon les croyances yézidies, réalisé de nombreux miracles tels que le déplacement d’une montagne où le retour à la vie d’un homme écrasé par un rocher [11]. Son sanctuaire, au sein du site de Lalesh, est aujourd’hui l’objet du pèlerinage que tout Yézidi doit faire au moins une fois dans sa vie. Bien qu’il ne soit pas le seul site religieux yézidi accueillant la tombe d’un saint, Lalesh a toutefois acquis le statut de haut-lieu incontournable de la religion yézidie : selon cette dernière, c’est d’ailleurs à Lalesh que les âme viennent se reposer après leur décès [12]. Par ailleurs, chaque année en octobre, une grande fête d’une semaine, appelée Fête de l’Assemblée, est organisée afin de commémorer la mémoire de Sheikh Adi [13].

Photo 3 : Le tombeau de Sheikh Adi Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 3 : Le tombeau de Sheikh Adi Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Lire la partie 2

Publié le 02/02/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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