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Reportage photo - Visite de Lalesh, lieu saint des Yézidis en Irak (2/2)

Par Emile Bouvier
Publié le 09/02/2024 • modifié le 09/02/2024 • Durée de lecture : 6 minutes

Divers lieux et scènes de vie à Lalesh Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Lire la partie 1

L’architecture du sanctuaire, les rites et les symboles

Le sanctuaire de Sheikh Adi est lui-même un vaste complexe de salles et bâtiments aux différentes fonctions, de forme irrégulière et orienté est-ouest. La chercheuse Birgül Açıkyıldız, docteure en Histoire de l’Art à l’Université Artuklu de Mardin (Turquie), qui a consacré une large partie de ses travaux au monde yézidi et dont l’étude du sanctuaire de Lalesh est incontournable [1], l’explique en avançant l’hypothèse que l’étroitesse de la vallée est-ouest rend cette orientation plus appropriée d’un point de vue architectural autant que cultuel, les Yézidis se tournant vers le soleil lorsqu’il se lève ou se couche lors de leurs prières et cérémonies [2].

L’entrée se fait par la Derîyê Kapî (littéralement « la porte de la porte » dans ce mélange de turco-kurmandji). S’il convient de noter les deux lions et deux paons ornant le relief de la porte, le serpent noir à droite de l’entrée attire tout de suite l’attention.

Photo 4 : La Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 4 : La Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Comme l’explique Birgül Açıkyıldız, « Dans la foi yézidie, le plus important des sept anges yézidis est représenté sous la forme d’un paon connu sous le nom de Tawûsê Melek, l’ange-paon, souvent assimilé à Satan. Dans les croyances de l’Iran antique, Ahriman, le Principe du Mal, crée le paon afin de prouver qu’il est également capable de créer de bonnes choses. Ce lien entre le diable et le paon dans la tradition zoroastrienne a influencé le yézidisme » [3]. Le paon apparaît ainsi omniprésent dans la religion yézidie, tout comme à Lalesh ; outre au-dessus de la Derîyê Kapî, d’autres paons peuvent être observés en divers endroits du site religieux, au détour d’une ruelle ou sur un mur de soutènement.

Photo 5 : Un paon gravé dans un mur dans les ruelles du site de Lalesh Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 5 : Un paon gravé dans un mur dans les ruelles du site de Lalesh Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Quant au serpent : « Les Yézidis croient que l’humanité a survécu au déluge grâce à l’aide du serpent. Selon la tradition yézidie, l’arche de Noé a été soulevée et transportée par les eaux jusqu’au sommet du mont Sinjar. Là, elle s’est violemment heurtée aux rochers, créant une brèche dans la coque, mais le serpent s’est recroquevillé et lové dans l’ouverture afin de colmater la fuite. C’est pourquoi les Yézidis ont un respect excessif pour lui, à tel point qu’un saint yézidi, Shaykh Mand Pasha, est considéré comme le protecteur des serpents, et que les façades de son mausolée sont également ornées de l’image du serpent ». Les lions, quant à eux, seraient appréciés des Yézidis car, selon leurs croyances, ils auraient aidé Sheikh Adi alors qu’il se trouvait en difficulté dans le désert [4].

Photo 6 : Le serpent courant le long de la Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 6 : Le serpent courant le long de la Derîyê Kapî Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Une fois la Derîyê Kapî franchie - et une fois le seuil et l’encadrure de la porte embrassée par le pèlerin [5] -, le visiteur entre dans la salle de l’Assemblée - partiellement en travaux lors de la visite -, parcourue de hautes colonnes auxquelles sont attachés des foulards de diverses couleurs disposés ici par les pèlerins au fil du temps ; chacun de ces foulards représentent une prière offerte par un Yézidi lors de son passage à Lalesh. Lorsqu’un croyant vient accrocher un nouveau foulard, la tradition veut qu’il dénoue celui de l’un de ses prédécesseurs et que, ce faisant, il libère le vœu de celui-ci et lui permette de se réaliser [6].

Photo 7 : La salle de l'Assemblée, en travaux lors de la prise de la photo Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 7 : La salle de l’Assemblée, en travaux lors de la prise de la photo Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 8 : Foulards noués autour d'une colonne de la salle de l'Assemblée Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 8 : Foulards noués autour d’une colonne de la salle de l’Assemblée Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

La salle de l’Assemblée communique ensuite avec différentes salles et couloirs. L’un d’eux est un escalier conduisant vers une grotte abritant la source de Zemzem ; cette dernière est considérée comme sacrée par les Yézidis, qui y baptisent leurs enfants et qui la considèrent comme la source de la vie éternelle. A ce titre, elle figure comme l’un des seuls espaces du site de Lalesh au sein desquels les visiteurs non-yézidis ne sont pas autorisés à se rendre.

Photo 9 : Traces de pieds dans la salle de l'Assemblée d'enfants yézidis revenant de leur baptême dans la source de Zemzem Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 9 : Traces de pieds dans la salle de l’Assemblée d’enfants yézidis revenant de leur baptême dans la source de Zemzem Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

A côté des escaliers en pierre conduisant à la source de Zemzem [7], une entrée mène aux mausolées de Sheikh Hasan et, dans la pièce suivante, de Sheikh Adi. Dans une grande salle sobre se tient en effet le tombeau du Sheikh, couvert de tissus et foulards de diverses couleurs ; en référence à la sainte Trinité [8] en laquelle croient les Yézidis, la tradition veut que ces derniers accomplissent trois actes lorsqu’ils viennent se recueillir sur la tombe de Sheikh Adi : ils doivent tout d’abord nouer un nœud dans une étoffe de soie colorée, puis en défaire un autre -libérant et réalisant ainsi le vœu formulé par le précédent pèlerin - qu’il doit placer sur la tombe. Le fidèle doit, enfin, faire ensuite trois fois le tour de la tombe dans le sens inverse des aiguilles d’une montre pour que ses prières soient exaucées.

A la suite du mausolée de Sheikh Adi se trouve une série de galeries où sont disposés d’autres sarcophages, à l’instar de celui de Sheikh Abu Bekir [9]. Ces salles, relativement basses de plafond, se caractérisent par l’obscurité y régnant et les nombreuses jarres disposées le long des murs. Ces dernières contiennent de l’huile utilisée durant les cérémonies religieuses.

Photo 10 : Des jarres d'huile dans les galeries Le 01/05/2023 - Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 10 : Des jarres d’huile dans les galeries Le 01/05/2023 - Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Dans l’une de ses salles, une tradition consiste à jeter, les yeux fermés, un foulard trois fois de suite sur une pierre située le long d’un mur ; en cas de succès, le pèlerin se verra entouré de chance dans ses prochaines entreprises. L’exercice, bon enfant et bien moins cérémoniel que les précédents, attire à lui de nombreuses familles. Il convient de noter que la religion yézidie compte naturellement bien plus de rituels, autrement plus complexes et solennels, que ceux décrits supra, y compris à Lalesh ; ils ne seront toutefois pas exposés dans le présent article à des fins de simplicité [10].

Photo 11 : Une famille yézidie tente de lancer un foulard sur la pierre ; l'homme qui se tient surélevé le ramasse afin de le renvoyer au lanceur Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 11 : Une famille yézidie tente de lancer un foulard sur la pierre ; l’homme qui se tient surélevé le ramasse afin de le renvoyer au lanceur Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

En-dehors du sanctuaire de Sheikh Adi, le reste du site de Lalesh est organisé comme un village -sans habitants toutefois, hormis la poignée de croyants en charge de surveiller et d’entretenir le lieu - avec ses ruelles, ses escaliers menant à d’autres terrasses, ses lieux de vie pour les pèlerins souhaitant se restaurer ou simplement se réunir… Essaimés partout dans Lalesh, les mausolées -surmontés de leur traditionnelle dôme conique blanc - des sheikhs Mushelleh, Shams, Nasr al-Din ou encore d’Ezdina Mir, des pîrs Kivane Rut, Sîn ou encore Mahmud et Cerwan, constituent autant de repères et de lieux de recueillement pour les croyants.

Photo 12 : Divers lieux et scènes de vie à Lalesh Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient
Photo 12 : Divers lieux et scènes de vie à Lalesh Crédit photo : Émile Bouvier pour ©Les clés du Moyen-Orient

Conclusion

Le site de Lalesh, sanctuaire incontournable des Yézidis s’il en est, apparaît ainsi comme un endroit relativement méconnu et pourtant central dans la compréhension de la religion de l’une des minorités ethnoreligieuses les plus discriminées du Moyen-Orient ; particulièrement fragile de part sa faible démographie et son endogamie systématique, la communauté yézidie pâtit toujours aujourd’hui des persécutions commises, entre autres choses par l’Etat islamique. En effet, une large partie d’entre eux, réfugiés dans des camps situés dans le nord de l’Irak, ne parviennent toujours pas à rentrer dans leurs foyers ancestraux, à l’instar de celui de Sinjar, aujourd’hui en proie aux rivalités entre gouvernement fédéral irakien, milices affiliées au PKK et celles inféodées à l’Iran, sans compter les raids militaires réguliers de la Turquie ou encore les actions éparses de l’Etat islamique. Ainsi, aujourd’hui, près de 200 000 Yézidis résideraient toujours dans des camps et s’interdiraient de retourner chez eux, faute de conditions sécuritaires satisfaisantes ; seuls 42 000 Yézidis seraient rentrés à Sinjar [11]. Ces derniers se montrent par ailleurs toujours en quête d’une justice qui tarde à arriver. Seuls quelques responsables de Daech ont été jugés pour le moment, essentiellement en Allemagne [12], en raison de leur responsabilité dans les exactions commises contre les Yézidis [13]. L’avenir des Yézidis, rendu incertain par les actes commis par l’Etat islamique, ne s’améliore ainsi qu’à une vitesse pour le moment très limitée.

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 En lien avec l’actualité en Irak : qui sont les Yézidis ?
 Les Kurdes, d’un statut de peuple marginalisé à celui d’acteurs stratégiques incontournables. Un peuple concentré dans les montagnes mais disséminé à travers le Moyen-Orient (1/2)
 Les Shabaks, minorité kurde ou arabe ? Retour sur une communauté irakienne méconnue (1/3). Des origines ethniques historiquement et étymologiquement « entrelacées »
 Le zoroastrisme (1/2) : doctrine et rites
 Mani et le Machinéisme

Bibliographie :
 AÇIKYILDIZ, Birgül. Cultural Interaction between Anatolia and Mosul in the Case of Yezidi Architecture. Publications de l’Institut Français d’Études Anatoliennes, 2012, vol. 25, no 1, p. 147-164.
 ARAKELOVA, Victoria et ASATRIAN, Garnik. The Yezidi Pantheon. Iran and the Caucasus, 2004, vol. 8, no 2, p. 231-279.
 BIRGÜL Açıkyıldız (2009). The sanctuary of Shaykh Adī at Lalish : Centre of pilgrimage
 EBIED, Rifaat. Devil Worshippers : the Yazidis. Sydney Studies in Religion, 1998.
 EDMONDS, Cecil John. A pilgrimage to Lalish, Published by the Royal Asiatic Society of Great Britain and Ireland, Psychology Press, 2002.
 FISHER, Tyler. A Visit to Eden after the Fall : Yazidis Resume Their Pilgrimage Festival at Lalish. The Kurdish Globe, 2015, p. 7-7.
 FURLANI Giuseppe. "Enquête sur les Yezidis de Syrie et du Djebel Sindjâr. Avec seize planches en phototypie.(Mémoires de l’lnstitut Français de Damas, V.) By R. Lescot. 10× 7, pp. 277, pls. 16, charts 2. Beyrouth, 1938." Journal of the Royal Asiatic Society 72, no. 1 (1940) : 79-81.
 KREYENBROEK, Philip. Yezidi Spirits ? On the question of Yezidi beliefs : A review article. Kurdish Studies, 2016, vol. 4, no 2, p. 197-207.
 SCHMIDINGER, Thomas, et al. The Yazidis : Religion, Society and Resentments. In : Beyond ISIS : History and Future of Religious Minorities in Iraq. Transnational Press London, 2019. p. 165-174 ou encore KREYENBROEK, Philip G. Yezidism : It’s Background, Observances and Textual tradition. Texts and studies in religion, 1995, vol. 62.
 SPÄT, Eszter. The Festival of Sheik Adi in Lalish, the Holy Valley of the Yezidis. na, 2004
 TAGAY, Sefik, AYHAN, Dogan, CATANI, Claudia, et al. The 2014 Yazidi genocide and its effect on Yazidi diaspora. The Lancet, 2017, vol. 390, no 10106, p. 1946.
 USMAN, Muhammad. History of Shia, Sunni and Yazidi Conflict : A Political, Social or Religious Conflict and its Impact on the Peace Process in the Middle East. 2021. Thèse de doctorat. University of Innsbruck.
 USMAN, Shakir Muhammad. Yazidis : A Tale of a Lost, Found, and Misunderstood Legacy in the Light of Mimetic Theory. Contagion : Journal of Violence, Mimesis, and Culture, 2021, vol. 28, no 1, p. 251-280.
doi:10.1017/S0041977X09000536
of the Yezidis. Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 72, pp 301333

Sitographie :
 The Yezidi Genocide Nine Years Later, Carnegie Middle East Center, 22/08/2023
https://carnegie-mec.org/diwan/90411
 Victimes d’un génocide, les Yézidis attendent encore que la justice fasse son travail, Le Temps, 31/05/2023
https://www.letemps.ch/monde/moyenorient/victimes-dun-genocide-yezidis-attendent-justice-fasse-travail
 Justice for the Yazidis, International Bar Asssociation, 27/09/2022
https://www.ibanet.org/Justice-for-the-Yazidis

Publié le 09/02/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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