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Le Moyen-Orient et la guerre en Ukraine : une prudence diplomatique quasi-unanime

Par Emile Bouvier
Publié le 10/03/2022 • modifié le 27/04/2022 • Durée de lecture : 5 minutes

A combo photo of (L-R) Russian President Vladimir Putin, Israel Prime Minister Naftali Bunett and Ukraine President Volodymyr Zelensky. Naftali Bennett secretly traveled to Moscow on Saturday March 5, 2022 for a meeting with Russian President Vladimir Putin to discuss the war in Ukraine.

EyePress News / EyePress via AFP

1. Deux positions franches : les exceptions syrienne et libyenne

Dans les jours suivant le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine, les chancelleries du Moyen-Orient se distingueront par leur grande prudence - sinon leur grand silence -, condamnant davantage la guerre elle-même que la Russie. Seule Damas exprimera son appui plein et entier à Moscou le 25 février, le président syrien Bachar al-Assad affirmant que « la Syrie soutient la Fédération de Russie en raison du droit le plus légitime de cette dernière à s’opposer à l’expansion de l’OTAN, car cette dernière est devenue une menace pour le monde et s’est transformée en un outil visant à accomplir les politiques irresponsables des pays occidentaux qui cherchent à déstabiliser le monde » [4].

La Libye, à travers le Gouvernement d’union nationale (GUN) et son ministre des Affaires étrangères Najla Elmangoush, a quant à elle « condamné avec force l’attaque militaire de la Russie à l’encontre de l’Ukraine, qui est une violation du droit international », appelant Moscou à « s’apaiser et se retirer » [5]. Cette fermeté diplomatique face à l’offensive russe, inédite au Moyen-Orient pour le moment, s’explique notamment par les relations particulièrement conflictuelles entretenues par le GUN et la Russie : durant la Deuxième guerre civile libyenne (2014-2020), la Russie s’est en effet évertuée à soutenir les forces du maréchal Haftar dans leurs tentatives de conquérir la Tripolitaine, aux mains du GUN. Ce dernier, vacillant, sera finalement sauvé par une intervention turque décisive et notamment de sa flotte de drones.

2. La prudence diplomatique de mise à travers la région

En-dehors des prises de position franches de la Syrie et la Libye à l’égard du conflit ukrainien, le reste du Moyen-Orient s’est gardé de prendre clairement fait et cause pour l’un des belligérants. Ainsi, le 2 mars 2022, lors du vote d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies visant à condamner l’offensive russe et à exiger de Moscou qu’elle cesse les hostilités, l’Irak et l’Iran s’abstiendront de voter tandis que la Syrie s’y opposera [6]. L’Iran, par la voix de son ministre des Affaires étrangères Saeed Khatibzadeh, avait déjà souligné le 22 février qu’à ses yeux « l’interférence et les provocations de l’OTAN et des Etats-Unis n’ont fait que compliquer les choses dans cette région » [7]. Si les Emirats arabes unis voteront en faveur du texte, ils s’abstiendront, le 4 mars, d’approuver une décision similaire lors d’une réunion du Conseil de sécurité [8].

L’Egypte [9], tout comme la Turquie [10], s’emploiera de son côté à condamner la guerre sans blâmer directement la Russie ; les Saoudiens, soucieux de l’impact de cette guerre sur les prix du pétrole, se sont gardés jusqu’à maintenant de prendre position et ont même proposé, à la place, de jouer le rôle de médiateurs dans ce conflit [11]. Les Jordaniens se garderont également de condamner quiconque et, le 24 février, le ministère des Affaires étrangères du royaume hachémite publiera un communiqué appelant les belligérants à trouver une « résolution pacifique à ce conflit et à restaurer la sécurité et la stabilité dans la région à travers le dialogue et les négociations » [12]. Le Koweït adoptera une posture similaire le même jour, le ministère koweïtien des Affaires étrangères se fendant simplement d’un communiqué « rejetant l’utilisation […] de la force dans la conduite des relations entre pays » [13].

Quant au Liban, son ministre des Affaires étrangères Abdallah Bou Habib créera la surprise en condamnant fermement l’offensive russe le jour de son déclenchement [14], tandis que le Hezbollah annoncera rejeter cette condamnation [15], la Russie exprimera sa « surprise » (sic) [16] face à cette décision le 3 mars. Finalement, face à la pression exercée à son encontre, y compris par des membres de son gouvernement comme le ministre de l’Education nationale Najib Mikati qui l’exhortera à renoncer à toute prise de position dans ce conflit [17], le ministre libanais des Affaires étrangères clarifiera la situation en expliquant que le Liban n’avait jamais souhaité prendre parti et qu’il resterait neutre [18].

3. Le cas particulier d’Israël

Israël joue, enfin, un rôle particulièrement atypique dans le conflit : protégé incontournable de Washington au Moyen-Orient, et allié nécessaire de Moscou dans la région - afin de permettre, notamment, à l’aviation israélienne de frapper régulièrement des positions iraniennes ou du Hezbollah en Syrie - l’Etat hébreu doit composer avec parcimonie entre les deux grandes puissances : diplomatiquement, militairement et historiquement proches des Etats-Unis, les Israéliens le sont aussi culturellement des Russes, avec près d’un cinquième de la population israélienne [19] de culture slave, notamment russe ou ukrainienne [20]. Le conflit ukrainien est particulièrement suivi par les Israéliens [21] pour cette raison, mais également en raison de la longue histoire qu’entretient le judaïsme avec l’Ukraine, où la population juive y serait encore forte, oscillant entre 56 000 et 140 000 personnes en 2016 selon l’Institut de recherche politique juif [22]. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky est d’ailleurs le premier président de confession juive de l’histoire du pays [23].

Le 5 mars, le Premier ministre israélien Naftali Bennett est ainsi devenu le premier chef d’Etat étranger à se rendre à Moscou pour y rencontrer le président russe Vladimir Poutine depuis le début des hostilités afin de se poser en médiateur du conflit. Cette rencontre a été suivie d’un entretien téléphonique avec le président ukrainien Volodymyr Zelensky puis d’un échange avec le chancelier allemand Olaf Scholz [24]. Toutefois, soucieux de ménager également leur allié américain, les autorités israéliennes tâcheront également de condamner l’invasion russe le 27 février, affirmant que « l’attaque russe sur l’Ukraine est une violation sérieuse de l’ordre international. Israël condamne cette attaque et se tient prêt à fournir de l’assistance humanitaire aux citoyens ukrainiens. Israël est un pays qui a connu la guerre, et elle n’est jamais un moyen de résoudre les conflits » [25].

Conclusion

Ainsi, les chancelleries du Moyen-Orient ont, pour une large part, choisi d’adopter une posture prudente à l’égard du conflit ukrainien, condamnant davantage la guerre elle-même que l’invasion russe. Seules la Syrie et la Libye, entretenant respectivement des rapports féodaux et conflictuels avec Moscou, se sont prononcées clairement à l’égard du conflit ; Israël, partagé entre son indispensable partenariat stratégique avec les Etats-Unis et ses nécessaires relations cordiales avec la Russie, a adopté quant à lui la politique du juste milieu en décidant de s’imposer comme l’un des principaux médiateurs du conflit. La prudence régnant majoritairement à travers le Moyen-Orient, tout comme le jeu d’équilibriste auquel se livre l’Etat hébreu, révèle de façon inédite l’influence croissante de la Russie dans la région au détriment de la présence historique des Etats-Unis ; l’ombre toujours plus forte de Moscou au Moyen-Orient au prisme du conflit en Ukraine fera prochainement l’objet d’un article dédié dans Les clés du Moyen-Orient.

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- La Convention de Montreux : quel est cet accord historique que le futur Canal d’Istanbul risque de compromettre (1/2) ? De l’Antiquité au traité de Lausanne (1923) : les détroits turcs, un enjeu géostratégique permanent
- De la Syrie à la Libye, la Turquie sur tous les fronts : résumé et analyse. Deuxième partie : la Libye, un nouveau front aussi épineux diplomatiquement que militairement pour la Turquie
- La « diplomatie du drone » : un instrument de hard-power au service du soft-power turc (1/2). Le développement de drones « made in Turkey », entre opportunité industrielle et nécessité opérationnelle
- En Syrie, une insécurité toujours rampante

Sitographie :
- Turkey Closes The Dardanelles And Bosphorus To Warships, Naval News, 28/02/2022
https://www.navalnews.com/naval-news/2022/02/turkey-closes-the-dardanelles-and-bosphorus-to-warships/
- Amir receives call from Ukraine president, urges all parties to exercise restraint, Qatar Tribune, 24/02/2022
https://www.qatar-tribune.com/latestnews-article/mid/506/articleid/8677/amir-receives-call-from-ukraine-president-urges-all-parties-to-exercise-restraint
- Libya condemns Russian military operation in Ukraine, Anadolu Ajansi, 24/02/2022
https://www.aa.com.tr/en/middle-east/libya-condemns-russian-military-operation-in-ukraine/2513252
- General Assembly resolution demands end to Russian offensive in Ukraine, United Nations, 02/03/2022
https://news.un.org/en/story/2022/03/1113152
- Khatibzadeh reacts to Ukraine developments, Islamic republic of Iran – Ministry of Foreign Affairs, 22/02/2022
https://en.mfa.gov.ir/portal/newsview/671156
- UAE stance on Ukraine war reflects ‘strong alliance’ with Russia, Al Jazeera, 03/03/2022
https://www.aljazeera.com/news/2022/3/3/uae-stance-on-ukraine-war-reflects-strong-alliance-with-russia
- Egypt so far avoids direct condemnation of Russia over Ukraine, Al-Monitor, 02/03/2022
https://www.al-monitor.com/originals/2022/03/egypt-so-far-avoids-direct-condemnation-russia-over-ukraine
- Where Turkey Stands on the Russia-Ukraine War, Council on Foreign Relations , 03/03/2022
https://www.cfr.org/in-brief/where-turkey-stands-russia-ukraine-war
- Saudi Arabia offers to mediate in Russia-Ukraine crisis, Middle East Monitor, 04/03/2022
https://www.middleeastmonitor.com/20220304-saudi-arabia-offers-to-mediate-in-russia-ukraine-crisis/
- Lebanese Foreign Affairs Ministry condemns Russian invasion of Ukraine, L’Orient le Jour, 24/02/2022
https://today.lorientlejour.com/article/1291713/lebanese-foreign-affairs-ministry-condemns-russian-invasion-of-ukraine.html
- Kuwait calls for respecting Ukraine’s independence, sovereignty, 24/02/2022
https://www.kuna.net.kw/ArticleDetails.aspx?id=3027315#
- Hezbollah Rejects Lebanon’s Foreign Ministry Condemnation of Russian Military Operation in Ukraine, Islam Times, 26/02/2022
https://www.islamtimes.org/en/news/980944/hezbollah-rejects-lebanon-s-foreign-ministry-condemnation-of-russian-military-operation-in-ukraine
- Lebanon divided by Ukraine-Russia war, i24 News, 06/03/2022
https://www.i24news.tv/en/news/middle-east/levant-turkey/1646587994-lebanon-divided-by-ukraine-russia-war
- U.S. Provocation or Russian Aggression ? Lebanese Polarized over Ukraine War, Naharnet, 08/03/2022
https://www.naharnet.com/stories/en/288347-u-s-provocation-or-russian-aggression-lebanese-polarized-over-ukraine-war
- Ukraine, Institute ofr Jewish Policy Research, 2017
https://www.jpr.org.uk/country?id=344
- Volodymyr Zelenskyy, Ukraine’s Revolutionary Jewish Hero, Haaretz, 07/03/2022
https://www.haaretz.com/world-news/.premium.HIGHLIGHT-volodymyr-zelenskyy-ukraine-s-revolutionary-jewish-hero-1.10657117
- Ukraine Calls on Turkey to Bar Russian Warships From Black Sea, 24/02/2022
https://www.wsj.com/livecoverage/russia-ukraine-latest-news/card/ukraine-calls-on-turkey-to-bar-russian-warships-from-black-sea-cdVRccZWuQ5tpeAK8WZY
- A majority of Israelis support Ukraine in the war with Russia – survey, The Jerusalem Post, 05/03/2022
https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/article-699374

Publié le 10/03/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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