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Mona Prince, Revolution Is My Name, an Egyptian Woman’s Diary from Eighteen Days in Tahrir

Par Louise Plun
Publié le 09/01/2015 • modifié le 27/04/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Les événements de 2011 et qui conduisirent à la démission du raïs sont encore récents. Peut-on alors s’autoriser à commenter l’actualité à chaud ? Mais qu’en est-il d’un récit, d’un vécu ? Qu’en est-il d’une clé, certes personnelle, mais qui permet de mieux comprendre ce mouvement populaire s’inscrivant dans la lignée de ceux qui firent tomber le premier dictateur arabe, celui de Tunisie, Zine El-Abidine Ben Ali et le plus ancien dictateur du monde arabe en Libye, Mouammar Kadhafi.

Comme les révolutions qui secouèrent les pays arabes à partir de 2011, le témoignage de Mona Prince peut être lui aussi qualifié de « printemps ». Y fleurit la compréhension d’événements trop souvent abordés comme une simple succession de faits souvent désincarnée dans les médias. Au fils des pages, c’est la révolution dans toute sa dimension et puissance humaine qui apparait.

L’auteur…

Née au Caire en 1970, Mona Prince est professeur de Littérature anglaise la Suez Canal University en Egypte. Elle est aussi une écrivaine militante reconnue dans son pays. Spectatrice et actrice de la révolution égyptienne, elle choisit en 2011 d’en faire le récit dans Revolution is My Name « To All Egyptians ». Mona Prince représente la vivacité d’une société civile égyptienne étouffée par le système politique et par les conventions sociales sous Hosni Moubarak.

…, un témoin

Elle témoigne dès ses débuts de cette émulation croissante qui gagnait les Egyptiens : « Thousands of Egyptians of all shapes, colors, classes, and ages flocked to the midan early in the morning. Some were carrying Egypt’s flags ; others were holdings different signs, many of which were very funny : « Mubarak, Fly Away Now. » « I Want Internet Back » ».
Mais la révolution n’apparait plus comme énigmatique, elle devient une évidence présente dans les mentalités d’une population parfaitement consciente des risques. Cette évidence surprend souvent l’Occident, qui aborde la révolution comme un événement intervenant dans un monde figé dans un carcan tout à la fois politique et culturel, intrinsèque à la société égyptienne. Mais l’auteur expose les origines de la contestation à travers des phrases et des expressions simples : chômage de masse, précarité, accentuation visible des inégalités, des décennies d’humiliation dont les manifestations se font les échos, une crise de légitimité du modèle autoritaire, un poids de trente ans de politique de la terre brulée menée par Moubarak. Mona Prince laisse transparaitre le but de cette révolution : s’indigner au nom du respect, dans une véritable quête pour la reconnaissance et de la dignité.

La « révolution Facebook »

Plusieurs dimensions sont abordées dans son ouvrage, entre autre celle de la « révolution Facebook », de la « révolution 2.0 ». « Pourquoi les jeunes Tunisiens manifestent-ils dans les rues, n’ont-ils pas Facebook pour cela ? ». Cette plaisanterie qui circule en Égypte au mois de février 2011 oppose un monde virtuel et un monde réel. Le débat est en effet vif sur la question du rôle des réseaux sociaux et leur portée sur la révolution.
Si la vague révolutionnaire s’est bien enracinée dans la contestation de la corruption, des privilèges et de la privation de la liberté, il apparait dans Revolution Is My Name que Facebook ou les réseaux sociaux étaient néanmoins et étrangement, un refuge pour cette liberté.
Facebook prend alors en quelque sorte le relais d’Al Jazeera qui représentait le seul média audiovisuel relativement indépendant en Égypte au moment du « printemps ». Les réseaux sociaux ne sont pas, comme on a pu l’entendre, des limites aux débats mais bel et bien une autre dimension de la révolution égyptienne qui ancre celle-ci dans un cyberspace tout à fait réel. La ligne de démarcation tombe sous la plume de Mona Prince : symboliquement, Facebook reste un réseau social, mais dans le quotidien de la révolution il apparait comme un élément insufflateur et un moyen de coordonner celle-ci.

« The midan was life itself »

Un plan du centre du Caire se trouve en effet au début du livre, et par celui-ci et par son récit Mona Prince ancre le lecteur dans une réalité spatiale de la révolte. Revolution Is My Name déconstruit alors une opposition artificielle divisant « Facebook » et « la rue » : apparaissent alors comme deux modes conciliables de la révolution et de sa retranscription ; Facebook en est le lieu textuel et la rue la continuité physique et active : « I remembered Mjida El Roumi’s song in the film Awdat al-Ibn al-Dal (Return of the Prodigal Son) : « The street is ours. » Now, the midan is ours. » (page 27) « The midan was life itself » (page 110).
Une inscription à la Sorbonne nous dit « Les structures ne descendent pas dans la rue » (formule de Mai 1968), on ressent cependant chez Mona Prince cette conception volontariste révolutionnaire, ce désir d’accélérer la marche de l’histoire, et on comprend à travers son expérience la construction psychologique de celle-ci. Elle nous apparait alors normalisée et le mythe Facebook s’efface : « Just like that ! The people demand the removal of the regime. From simple demands that were possible to regain change ! This was getting really big ! I was torn between feelings of euphoria, pride, amazement, and surprise. Why not just go for it ? We had nothing to lose ! So I chanted along, as loud as I could and from the depth of my heart ! ».

Une révolution : autres dimensions

La complexité et l’intensité réelle s’éclaircie, donne vie et relief à un sentiment collectif : « I was suddenly overtaken by a sense of belonging ; I felt that I was a part of a whole, that my physical presence in the midan was important, and that my voice and my chanting made a difference. » (page 26).
Les milliers d’Egyptiens sont devenus des millions : l’« opération déluge », comme l’avaient surnommée à juste titre les activistes d’Alexandrie et le sit-in qui commence place Tahrir au cœur du centre-ville du Caire, transcrivent alors l’entière dimension de la rue : « Who could imagine that we would last for the whole day - that we would be sitting on the ground in the midan among the multitudes that had made this historic day, sharing bread and water ? » (page 26)
L’espace de la rue est là où se joue le destin des peuples, un paysage décris avec justesse qui impose cependant sa dureté, celle d’un état de guerre : « « Go straight, past the first tank, the second tank, and the third tank, then, make a left. You fill find another tank to your left. Cross over the other side and you will find me standing by the scaffold. » These were the strangest directions I had ever heard in my life. » (Page 109). Celle également d’une confrontation entre un même peuple, entre les manifestants et la police, à laquelle Mona Prince a été confrontée, et la complexité au sein même de cette police : « One of the officers, overwhelmed by the scene, threw the gas canisters into the Nile, he took of his uniform and joined the demonstrators » (page 60).

Au delà : un récit personnel

Mais c’est également un témoignage personnel qu’il est touchant de découvrir et de suivre. Mona Prince illustre ce que peut représenter la révolution pour une famille égyptienne, et dans un premier lieu pour la sienne : elle raconte la réaction de sa mère face à son engagement : « « Looking for another demonstration ? After What happened yesterday ? […] Do you like what your daughter is doing ? » et la réponse de son père : « I’ve been praying for you all day since yesterday. God protect you. You are the only hope of this country. » » (Page 33)
L’expérience de Mona Prince rend compte d’un véritable équilibre entre les générations et d’un devoir presque mutuel qui existe entre elles : « We’re not part of it for ourselves. We’re doing this for our daughter and the baby that is on the way. We are participating so that their future may be better » said the young women » (page 100).
Tout devient soudain plus intense :
« « What is it ? »
« The tanks are moving their turrets. Oh God ! Are they going to fire at us ? »
« No. They’ve changed the direction. Now, they’re pointing toward the palace. » » (page 186)

Une mémoire

Les révolutions françaises ou autres ont leur poètes, leur peintres, leur symboles. Ici, c’est dans le cours de l’action que la révolution parle d’elle-même : aux fils des rues, des personnes, des cris et des péripéties d’une femme qui l’a vécue et qui s’inscrit en la relatant dans sa mémoire. Écrire pendant l’événement, en s’interdisant toute prospective, et ne point avoir à documenter des faits qui n’ont pas encore été établis est dans le cas de Revolution Is My Name une véritable part de liberté, miroir dans une certaine mesure de la propre inspiration de la révolution. Écrire une histoire sans en connaître la fin est un risque, surtout au vue de la situation en Egypte aujourd’hui, mais ce témoignage participe à l’écriture de l’Histoire égyptienne et permet de mieux l’aborder. Nous vous souhaitons une très bonne lecture, car même si les journaux ont dit la fin, vous ne connaissez pas celle-ci…
« Pink, pink
My life is pink without you Hosni.
Without you Hosni, life is now pink.
Pink, pink, pink. » (page 191)

Mona Prince, Revolution Is My Name, an Egyptian Woman’s Diary from Eighteen Days in Tahrir, Cairo, AUC Press, 2014.

Publié le 09/01/2015


Louise Plun est étudiante à l’Université Paris Sorbonne (Paris IV). Elle étudie notamment l’histoire du Moyen-Orient au XX eme siècle et suit des cours sur l’analyse du Monde contemporain.


 


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