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Où en est l’Etat islamique au Levant (1/2) ? Une organisation toujours très active

Par Emile Bouvier
Publié le 29/03/2024 • modifié le 05/04/2024 • Durée de lecture : 7 minutes

Alors que certains médias évoquent l’Asie centrale [1] comme nouveau bastion du djihadisme ou encore l’Afrique [2], pointant l’expansion quasi-ininterrompue des militants islamistes au Sahel [3], dans la région des Grands lacs [4] ou encore au Mozambique où la filiale locale de l’Etat islamique opère une résurgence [5], qu’en est-il aujourd’hui du Levant, où Daech avait pourtant régné pendant plusieurs années sur un califat autoproclamé aussi étendu que la superficie du Portugal [6] ?

En effet, en dépit de l’émergence de pôles africains ou centrasiatiques de l’Etat islamique dont la puissance, l’ampleur médiatique et les succès s’avèrent bien supérieurs à ceux des cellules éparses encore actives de l’organisation en Syrie et Irak, c’est toujours bel et bien au Levant que le cœur de Daech se trouve, comme en témoigne par exemple l’origine quasi-systématiquement irakienne ou syrienne des différents chef de l’organisation islamiste, ou du moins leur présence systématique dans l’un de ces deux pays.

De fait, plusieurs milliers de combattants de l’Etat islamique sont encore actifs au Levant, tandis que plusieurs milliers d’autres sont en captivité, retenus bien souvent par les Forces démocratiques syriennes (FDS) au sein de diverses emprises carcérales, comme l’exposait récemment encore Les clés du Moyen-Orient. Si Daech n’est pas parvenu à opérer de résurgence depuis sa défaite territoriale en mars 2019, il continue de faire preuve d’une résilience toute particulière.

Cet article entend ainsi dresser un état des lieux de la situation de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. La question des autres organisations djihadistes, telles que Hayat Tahrir al-Sham (HTS), ne sera pas abordée en raison de leur trajectoire, de leur situation et de leurs caractéristiques distinctes de celles de Daech. Ainsi, sera tout d’abord dressé un état des lieux des activités actuelles de l’Etat islamique au Levant (première partie) ; les raisons de l’échec du groupe à reprendre de l’ampleur seront ensuite abordés, tout comme les perspectives s’offrant à l’organisation djihadiste à l’heure où l’union des Kurdes syriens se fragilise et où le départ des forces américaines du sol irakien apparaît comme une question de mois (deuxième partie).

Première partie : une organisation toujours très active

Que ce soit en Syrie (I) ou en Irak (II), l’Etat islamique maintient un degré d’activité opérationnelle très fort, tant en matière militaire que de recrutement, de finances ou d’ambitions politiques (III).

I. La Syrie, foyer incontournable de Daech

L’Etat islamique (EI) reste toujours, aujourd’hui, notablement actif à travers la Syrie et l’Irak. En Syrie, Daech a profité de la déstabilisation sécuritaire régionale induite par le conflit entre Israël et le Hamas depuis le 7 octobre 2023, et notamment de la vague d’attaques menées par les milices chiites contre les bases américaines dans le pays et en Irak, pour accroître le nombre et l’intensité de ses attaques. Le désert central de la Badiya, dont les vastes étendues et le relief empêchent un contrôle efficace par l’armée syrienne et ses alliées, sert de plaque tournante et logistique à l’Etat islamique. Les Nations unies indiquaient en janvier 2024 qu’entre 500 et 600 militants djihadistes se trouveraient ainsi dans un triangle reliant les gouvernorats de Suwayda, Homs et Deir-ez-Zor [7]. Le désert de la Badiya, dont la ville de Palmyre est l’un des repères les plus notables, est ainsi le théâtre d’opérations privilégié de Daech, qui y frappe autant les civils (le 6 mars 2024 par exemple, 18 civils en quête de truffes [8] ont été tués [9]) que les militaires (le 14 février, une embuscade conduite par Daech contre un convoi de l’armée syrienne tuait 6 soldats dans le désert) [10].

En-dehors de la Badiya, Daech frappe notablement le long de la moyenne vallée de l’Euphrate, de Raqqa à Abu Kamal en passant par Deir-ez-Zor, ainsi que le long de la rivière Khabour. L’Etat islamique s’emploie également à frapper sporadiquement la province de Homs ou celle de Raqqa, dont la ville éponyme était devenue la capitale de facto de l’organisation djihadiste en Syrie. Le 28 janvier dernier par exemple, Daech revendiquait une attaque contre un checkpoint tenu par les FDS dans le village de Mazra’at al-Rashid, à l’ouest de Raqqa, à l’origine de la mort de trois combattants kurdes [11]. En-dehors de ce type d’attaques, les actions militaires de Daech consistent pour l’essentiel en pose de mines et divers autres engins explosifs improvisés (EEI), ainsi qu’une variété d’autres actes de guérillas : embuscade, sabotage, assassinat, enlèvement [12], etc. Le 27 février 2024 par exemple, des membres de l’EI incendiaient le champ pétrolifère d’Al Fallaj dans le village d’Al-Jarzy, près de Deir-ez-Zor [13].

II. En Irak, les zones d’incertitude sécuritaire comme refuges de Daech

Comme la carte ci-dessus le montre, Daech est bien plus actif en Syrie qu’en Irak : l’observation des incidents sécuritaires liés à l’EI au Levant montre en effet que les militants de l’organisation djihadiste sont bien plus à l’initiative sur le territoire syrien qu’en Irak, où ils subissent davantage les actions militaires à leur encontre qu’ils n’en conduisent. Daech continue pour le moment de concentrer ses opérations à la périphérie de Bagdad et dans les gouvernorats de Kirkouk, Diyala, Salah al-Din et Ninawa, à l’aide de petites cellules décentralisées profitant du couvert des palmeraies s’étirant le long du Tigre. La région de Kirkouk et les zones situées autour des monts Hamrin et du Wadi al-Shay (à l’ouest de la ville de Kirkouk) sont quant à elles les principales zones d’opérations du groupe en raison du manque de coordination sécuritaire entre l’armée fédérale irakienne et les Peshmergas créant, de fait, des zones caractérisées par une insécurité et une instabilité rampantes.

Comparée à la situation en Syrie, la moindre activité de l’EI en Irak s’explique en grande partie par la bien meilleure condition militaire des adversaires locaux de l’organisation djihadiste, qu’il s’agisse de l’armée fédérale irakienne, des Peshmergas ou encore des milices chiites, ainsi que par l’appui de la coalition internationale dirigée par les Etats-Unis. Celle-ci conduit bien moins d’opérations militaires offensives que par le passé – en particulier depuis la pandémie de COVID-19 en 2020 - mais continue de fournir du renseignement aux forces irakiennes afin de les assister dans la conduite de leurs opérations contre Daech [14].

III. Des ambitions politiques intactes

En tout, tant sur le territoire syrien qu’irakien, l’organisation djihadiste comptait entre 5 000 et 7 000 membres en août 2023 [15]. Malgré la perte de nombre de ses dirigeants, l’EI maintient une cohésion organisationnelle tant en Syrie qu’en Irak et dispose de fonds substantiels, estimés entre 10 et 20 millions de dollars [16], principalement détenus en espèces et autres actifs liquides. Les militants du groupe continuent également d’extorquer [17] les populations locales [18] à des fins de financement. Par exemple, en octobre 2022, des membres de l’EI faisaient exploser un bureau de change et de transfert d’argent dans la ville d’al-Izbah, dans le nord-est de la Syrie, en raison du refus de son propriétaire de verser des impôts à Daech [19]. Les militants islamistes continuent par ailleurs de recevoir des contributions financières de sympathisants par le biais de réseaux informels de transfert de fonds [20] afin d’obtenir la libération de membres de l’EI emprisonnés, en particulier dans le nord-est de la Syrie.

La problématique des ressources humaines reste, de fait, centrale pour Daech ; ce besoin de grossir à nouveaux ses rangs explique en grande partie les tentatives répétées des djihadistes de libérer leurs pairs emprisonnés, qui organisent eux-mêmes régulièrement des tentatives d’évasion [21]. Ces derniers mois, les militants de l’Etat islamique ont, de fait, multiplié les opérations de recrutement dans les villages, les mosquées ou lors de checkpoints installés temporairement, promettant un salaire entre 150 à 200$ par mois [22] aux nouvelles recrues qui accepteraient de combattre, ou s’attachant leur service uniquement à des fins d’espionnage afin d’être renseignés sur les positions de l’armée syrienne et de leurs alliés par exemple [23].

Cette résilience du groupe s’explique par l’ambition toujours intacte de l’EI de gouverner les populations locales. Les militants djihadistes s’emploient ainsi à capturer momentanément des villages ou établir des checkpoints temporaires [24] aussitôt que l’occasion se présente. Les villes d’al-Shuhayl, al-Busayrah et Diban, près de Deir-ez-Zor, sont ainsi connues pour être investies par l’Etat islamique aussitôt que les forces kurdes en sont absentes [25]. Les militants djihadistes, de fait, circulent presque librement dans ces secteurs, en particulier la nuit ; plusieurs cadres des forces kurdes ont admis à divers médias [26] éviter de sortir de leurs bases une fois la nuit tombée en raison du risque nettement accru d’attaques de Daech qui privilégie en effet les opérations nocturnes [27] afin de gagner en discrétion et en capacité d’évasion.

Ainsi, Daech maintient encore des activités tout à fait notables au Levant. Au-delà des opérations militaires, qui constituent un indicateur intéressant de la vitalité du groupe, il convient d’analyser cette dernière à travers le prisme de ses activités politiques, parfois violentes, à l’encontre des populations locales. Pour autant, malgré cette résilience, l’EI n’est toujours pas parvenu à enclencher de véritable résurgence. Les raisons de cet échec, ainsi que les perspectives du groupe à cet égard, seront traitées en seconde partie de cet article.

Lire la partie 2 : De fragiles garde-fous à sa résurgence

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 L’État islamique dans le Khorasan (2/2)
 Vers un nouveau califat ? Une mise en perspective historique
 Genèse d’Abou Bakr al-Baghdadi : comment devient-on « l’homme le plus recherché du monde » ?
 Bientôt quatre ans après la défaite territoriale de Daech, que deviennent ses plus de 12 000 combattants et leurs proches détenus dans le nord-est de la Syrie ? (1/3)
 La réapparition de Daech au Levant, entre résurgence et résilience

Sitographie :
 Moscow attack : How Central Asia became the Islamic State organization’s new foothold, Le Monde, 25/03/2024
https://www.lemonde.fr/en/international/article/2024/03/25/moscow-attack-how-central-asia-became-the-islamic-state-organization-s-new-foothold_6651043_4.html
 How Africa Has Become the Epicentre of Jihadist Activity, Orient XXI, 04/04/2023
https://orientxxi.info/magazine/isis-ten-years-of-steady-expansion-in-africa,6356
 Why the Islamic State is surging in Africa, The Washington Post, 04/12/2023
https://www.washingtonpost.com/world/2023/12/01/islamic-state-sahel-africa/
 Islamic State group poses rising threat in Africa despite progress, UN experts say, Africa News, 16/02/2024
https://www.africanews.com/2024/02/16/islamic-state-group-poses-rising-threat-in-africa-despite-progress-un-experts-say/
 IntelBrief : Islamic State Resurging in Mozambique, The Soufan Center, 21/03/2024
https://thesoufancenter.org/intelbrief-2024-march-21/
 In less than a year and a half, ISIS loses about 90000 km² of its controlled areas in Syria and turns to controller of scattered enclaves, Syria HR, 27/05/2018
https://www.syriahr.com/en/93449/
 Eighteenth report of the Secretary-General on the threat posed by ISIL (Da’esh) to international peace and security and the range of United Nations efforts in support of Member States in countering the threat (S/2024/117) [EN/AR/RU/ZH], ReliefWeb, 11/02/2024
https://reliefweb.int/report/world/eighteenth-report-secretary-general-threat-posed-isil-daesh-international-peace-and-security-and-range-united-nations-efforts-support-member-states-countering-threat-s2024117-enarruzh
 At least 18 Syrian truffle hunters killed in suspected IS attack, BBC, 06/03/2024
https://www.bbc.com/news/world-middle-east-68490039
 ISIS desert attack kills nine Syrian soldiers : Monitor, Rudaw, 14/02/2024
https://www.rudaw.net/english/middleeast/syria/14022024
 ISIS claims attack against SDF in Raqqa, North Press Agency, 28/01/2024
https://npasyria.com/en/110546/
 Deir Ezzor | “ISIS” cells kidnap three shepherds and steal some of their sheep in Al-Masrab desert, Syria HR, 27/02/2024
https://www.syriahr.com/en/326553/
 Two separate operations| ISIS cells set fire to oil well in eastern Deir Ezzor countryside, Syria HR, 27/02/2024
https://www.syriahr.com/en/326608/
 Islamic State group still has thousands in Syria and Iraq and poses Afghan threat, UN experts say, AP News, 15/08/2023
https://apnews.com/article/islamic-state-fighters-syria-iraq-875d5ee8a0978f3b28aeec210b33cd5f
 ISIS threatens shop owners in Syria’s Deir ez-Zor, Kurdistan24, 11/01/2024
https://www.kurdistan24.net/en/story/33707-ISIS-threatens-shop-owners-in-Syria%27s-Deir-ez-Zor
 IS Relies on Extortion in Eastern Syria to Raise Funds, VOA, 11/10/2022
https://www.voanews.com/a/is-relies-on-extortion-in-eastern-syria-to-raise-funds-/6785658.html
 Islamic State terrorizes business owners in northeast Syria, Al-Monitor, 12/10/2022
https://www.al-monitor.com/originals/2022/10/islamic-state-terrorizes-business-owners-northeast-syria
 The EU’s focus on terrorist financing has faded — the threat has not, Politico, 15/11/2022
https://www.politico.eu/article/the-eu-focus-on-terrorist-financing-has-faded-the-threat-has-not/
 SDF launches counter-operation against ISIS in Al-Hol camp, Kurdistan24, 01/27/2024
https://www.kurdistan24.net/en/story/33878-SDF-launches-counter-operation-against-ISIS-in-Al-Hol-camp
 Islamic State moves out of the shadows east of the Euphrates, swears in new recruits, Syria Direct, 18/07/2022
https://syriadirect.org/islamic-state-moves-out-of-the-shadows-east-of-the-euphrates-swears-in-new-recruits/
 IS Militants Step Up Attacks on Government Forces in Eastern Syria, VOA News, 11/08/2023
https://www.voanews.com/a/is-militants-step-up-attacks-on-government-forces-in-eastern-syria/7221542.html
 ISIS sets up fake checkpoint in Makhmour, abducts at least five, Rudaw, 07/08/2021
https://www.rudaw.net/english/kurdistan/07082021
 Three towns in Deir ez-Zor fall to ISIS rule, North Press Agency 22/05/2023
https://npasyria.com/en/98351/
 When the sun sets, SDF control over northeastern Syria’s highways wanes, Syria Direct, 14/06/2022
https://syriadirect.org/when-the-sun-sets-sdf-control-over-northeastern-syrias-highways-wanes/
 Gunmen kill 11 in roadside attack in eastern Iraq, Al Jazeera, 01/12/2023
https://www.aljazeera.com/news/2023/12/1/gunmen-kill-11-in-roadside-attack-in-eastern-iraq-security-sources

Publié le 29/03/2024


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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