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Elargissement des BRICS : une entrée remarquée du Moyen-Orient (2/3). Qu’y gagnent les nouveaux membres ?

Par Emile Bouvier
Publié le 07/12/2023 • modifié le 14/12/2023 • Durée de lecture : 7 minutes

Lire la partie I : Des acteurs régionaux de premier plan

1. L’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis en quête de nouveaux partenaires

Au-delà de la puissance économique majeure qu’incarne aujourd’hui Pékin, l’Arabie saoudite et les Emirats ont vu dans cette adhésion le moyen de sécuriser sur le long terme leurs exportations de pétrole vers la Chine - dont Riyad était le premier exportateur de pétrole en 2021 et Abou Dhabi le deuxième, avant que la Russie ne se propulse à la première place en 2022 à l’aune de la guerre en Ukraine [1]. L’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) s’attend en effet à ce que la Chine reste un marché pétrolier majeur et en croissance [2] malgré la transition progressive - ou du moins la volonté de transition [3] - d’une partie du monde vers des sources d’énergie renouvelables [4]. Afin de s’attirer les bonnes grâces du secteur pétrolier chinois et de devancer leurs concurrents, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis investissent ainsi des milliards de dollars dans les raffineries de pétrole et les industries pétrochimiques chinoises [5] tout en négociant des contrats à long terme visant à approvisionner les entreprises chinoises en pétrole [6] ou en gaz naturel liquide (LNG) [7] ; en juillet 2023 par exemple, le géant pétrolier saoudien Aramco [8] parvenait à conclure l’acquisition d’une participation de 10% dans la société pétrochimique chinoise Rongsheng Petrochemical pour un montant d’environ 3,6 milliards de dollars, permettant à Aramco de fournir environ 480 000 barils de pétrole brut supplémentaire par jour aux raffineries affiliées à Rongsheng [9].

Au-delà du volet énergétique, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis considèrent la Chine comme un partenaire de choix afin de parvenir à une diversification de leur économie, un impératif stratégique pour les deux puissances pétrolières qui investissent d’ores et déjà dans l’après-pétrole [10]. L’Arabie saoudite s’efforce depuis plusieurs années de souligner la compatibilité de sa Vision 2030 avec les Nouvelles routes de la soie (BRI) [11], créant en ce sens des partenariats et des coentreprises avec des institutions et entreprises publiques chinoises afin d’accéder à leur technologie et à leur expertise [12]. En juin 2023 par exemple, à l’occasion de la dixième conférence commerciale arabo-chinoise tenue à Riyad, une série de partenariats de ce type ont pu être signés, le plus important d’entre eux ayant été un protocole d’accord de 5,6 milliards de dollars signé par le ministère saoudien de l’Investissement et le fabricant chinois de voitures électriques Human Horizons en vue de créer une coentreprise chargée de tous les aspects de la production de véhicules électriques, de la recherche à la commercialisation [13].

2. Les BRICS comme entrée d’air économique vitale pour l’Iran

L’Iran apparaissait quant à lui comme un candidat naturel pour les BRICS et pour un partenariat rapproché avec la Chine au vu de sa vision antioccidentale du monde et de sa recherche d’un système politico-économique alternatif à celui actuellement dominé et entretenu par les Etats-Unis. En effet, son économie étouffe toujours sous le poids des sanctions internationales, notamment américaines, concomitamment au piétinement des négociations sur le nucléaire iranien. L’Iran exporte ainsi la très grande majorité de son pétrole vers la Chine et, dans une moindre mesure, vers la Syrie et le Venezuela [14], faisant de Pékin l’une de ses principales sources de revenus étrangers, avec environ 47 milliards de dollars issus de la vente de pétrole l’année dernière. La porte ouverte par la Chine au pétrole iranien est telle qu’elle a d’ailleurs poussé, en juillet 2023, des membres du Congrès américain à demander à l’administration américaine des sanctions plus dures à l’encontre des acteurs responsables de la vente de pétrole iranien vers la Chine [15].

Depuis 2005 (et notamment l’adoption de la doctrine « Regard vers l’Est » de Mahmoud Ahmadinejad), l’Iran déploie par ailleurs une stratégie résolue de rapprochement avec ses voisins russe et chinois [16], délaissant son ancienne doctrine de non-alignement (« Ni l’est ni l’ouest », ou « Na Chargh, Na Gharb ») [17]. Peu après son entrée en fonction en 2021, l’actuel président iranien Ebrahim Raisi déclarait par exemple que le développement des relations avec la Chine était une « priorité » de la politique étrangère de son administration [18]. Cette volonté partagée d’approfondissement des relations s’est notamment traduite par la signature, en mars 2021, d’un accord de coopération de 25 ans [19] visant à accroître le degré de coopération en matière commerciale et militaire avec, à la clé, la promesse d’investissements chinois en Iran d’une valeur de 400 milliards de dollars [20]. L’ampleur de l’engagement financier et économique de la Chine semble toutefois irréaliste [21] et s’est heurté à l’opposition d’une partie de la classe dirigeante iranienne, craignant que les investissements chinois n’érodent la souveraineté du pays et ne le plonge dans un « piège à dette » [22], une accusation régulièrement portée contre l’expansion économique chinoise à l’étranger [23].

3. L’intégration de l’Egypte aux BRICS, une continuité économique logique

Enfin, le choix du Caire comme nouveau membre des BRICS apparaît cohérent également. Malgré son rôle de pays incontournable sur la scène moyen-orientale et nord-africaine, l’Egypte s’est toujours employée à garder une forme d’indépendance politique : siégeant à l’est des pays de l’Union du Maghreb arabe dont elle n’est pas membre et à l’ouest de ceux du Conseil de coopération du Golfe (CCG) dont elle ne fait pas partie non plus, elle s’affirme toujours comme un pays non-aligné, comme a pu l’illustrer par exemple sa participation au 17ème sommet du Mouvement des pays non-alignés en septembre 2016 [24] ou son abstention lors du vote de plusieurs résolutions des Nations unies à l’encontre de la Russie (à l’instar de celle ayant visé à suspendre Moscou du Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies en avril 2022) [25] et cela malgré sa proximité affichée avec les Etats-Unis [26]. En quête de partenaires supplémentaires - et non de substitution -, l’Egypte s’est ainsi tournée vers les BRICS.

L’intérêt de l’Egypte à rejoindre les BRICS et à se rapprocher de la Chine s’explique notamment par des raisons financières et économiques. En effet, l’économie égyptienne est traversée par une crise économique qui, si elle paraissait encore conjoncturelle il y a quelques années, devient aujourd’hui structurelle ; la devise égyptienne (la livre - EGP) a en effet perdu plus de la moitié de sa valeur depuis février 2023 (et devenait par exemple, en avril 2023, la sixième devise la moins performante du monde depuis le début de l’année [27]) - tandis que l’inflation, en croissance quasi-ininterrompue, atteignait près de 40% en août 2023 [28]. L’accès aux prêts et aux investissements chinois est devenu, dès lors, une motivation essentielle du Caire pour resserrer les liens avec Pékin.

L’Égypte est devenue, de fait, l’un des rares pays de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord à bénéficier de prêts de sauvetage chinois [29]. Ces derniers lui ont permis de faire face aux pénuries de liquidités que le pays connaît depuis 2016 [30] et d’obtenir un prêt du FMI d’un montant de 3 milliards de dollars [31]. L’Égypte explore également l’opportunité d’investissements chinois d’une valeur de 5 milliards de dollars dans la zone économique du canal de Suez, ciblant les usines sidérurgiques [32], l’énergie, le textile, la pétrochimie [33] et la production de brome. L’Égypte, qui reçoit 1,3 milliard de dollars d’aide militaire des Etats-Unis [34] mais souffre d’une pénurie chronique de ses réserves en dollars [35], mise sur les BRICS pour développer des accords monétaires alternatifs afin d’atténuer sa dépendance au dollar américain [36].

Ainsi, l’accueil de chacun de ces quatre pays du Moyen-Orient au sein des BRICS apparaît cohérent au regard de leurs aspirations communes et de celles des autres membres du groupe économique, en particulier la Chine. Le refus d’intégrer les autres pays et notamment l’Algérie, qui a pourtant fait du non-alignement l’un des pivots de sa politique étrangère [37] et qui, elle aussi, cherche des alternatives au système économique actuellement dominé par les Etats-Unis, interroge dès lors ; ce sera l’objet de la troisième partie.

Lire la partie 3 : Pourquoi les autres pays candidats ont-ils été refusés ?

A lire sur Les clés du Moyen-Orient :
 Le Moyen-Orient, nouveau terrain d’expansion de la Chine (3/3). Les échanges commerciaux, fer de lance de l’influence chinoise dans la région
 Entretien avec Michel Faure : Les enjeux énergétiques de l’Arabie saoudite
 Le Moyen-Orient et la guerre en Ukraine : une prudence diplomatique quasi-unanime
 L’OPEP fête ses 50 ans
 Vision 2030 Arabie Saoudite et Visions 2030 Abu Dhabi : quels points communs, quelles différences (1/3) ?

Sitographie :
 China May oil imports from Russia soar to a record, surpass top supplier Saudi, Reuters, 06/06/2011
https://www.reuters.com/markets/commodities/chinas-may-oil-imports-russia-soar-55-record-surpass-saudi-supply-2022-06-20/
 OPEC raises 2023 oil demand growth view, points to tighter market, Reuters, 14/02/2023
https://www.reuters.com/business/energy/opec-raises-forecast-china-led-oil-demand-growth-2023-2023-02-14/
 Les pays riches et la Chine priés par l’AIE d’accélérer la course à la neutralité carbone, Le Figaro, 26/09/2023
https://www.lefigaro.fr/conjoncture/les-pays-riches-et-la-chine-pries-par-l-aie-d-accelerer-la-course-a-la-neutralite-carbone-20230926
 Renewable power on course to shatter more records as countries around the world speed up deployment, IEA, 01/06/2023
https://www.iea.org/news/renewable-power-on-course-to-shatter-more-records-as-countries-around-the-world-speed-up-deployment
 Saudi Aramco boosts China investment with two refinery deals, Reuters, 27/03/2023
https://www.reuters.com/business/energy/saudi-aramco-open-new-china-refinery-petchem-complex-2026-2023-03-26/
 Adnoc signs agreement with Chinese firm to explore sale of refined products, The National News, 13/11/2019
https://www.thenationalnews.com/business/energy/adnoc-signs-agreement-with-chinese-firm-to-explore-sale-of-refined-products-1.936522
 Adnoc Gas signs $450m-$550m LNG supply deal with PetroChina, The National News, 07/09/2023
https://www.thenationalnews.com/business/energy/2023/09/07/adnoc-gas-signs-450m-550m-lng-supply-deal-with-petrochina/
 Saudi Aramco becomes world’s most valuable stock as Apple drops, Hindustan Times, 12/05/2023
https://www.hindustantimes.com/world-news/saudi-aramco-becomes-world-s-most-valuable-stock-as-apple-drops-101652317386401.html
 Aramco completes $3.4bn purchase of Rongsheng Petrochemical stake, Aramco, 21/07/2023
https://www.aramco.com/en/news-media/news/2023/aramco-completes-purchase-of-rongsheng-petrochemical-stake
 Saudi Arabia : Saudi Vision 2030 Sets Out Post-Oil Economic Transformation Plan, Forbes, 01/05/2016
https://www.forbesmiddleeast.com/industry/business/saudi-arabia-saudi-vision-2030-sets-out-post-oil-economic-transformation-plan
 The Post-oil Economy in the UAE and How It Is Preparing, Energy Tracker, Energy Tracker Asia, 22/06/2022
https://energytracker.asia/post-oil-era-for-uae/
 Cabinet hails commonalities between China’s BRI and Saudi Vision 2030, Arab News, 01/05/2019
https://www.arabnews.com/node/1490596/saudi-arabia
 How Saudi Arabia Bent China to Its Technoscientific Ambitions, Carnegie, 01/08/2023
https://carnegieendowment.org/2023/08/01/how-saudi-arabia-bent-china-to-its-technoscientific-ambitions-pub-90301
 China and Saudi Arabia sign slew of investment deals, GCR, 14/06/2023
https://www.globalconstructionreview.com/china-and-saudi-arabia-sign-slew-of-investment-deals/
 Iran’s oil production bounces back as exports to China rise despite sanctions, Al Monitor, 31/08/2023
https://www.al-monitor.com/originals/2023/08/irans-oil-production-bounces-back-exports-china-rise-despite-sanctions
 Republican Senators Demand More Enforcement Of US Sanctions On Iran, Iran International, 14/07/2023
https://www.iranintl.com/en/202307148794
 The Origins And Foundations Of Iran’s “Look East” Policy, Australian Institute of International Affairs
https://www.internationalaffairs.org.au/australianoutlook/the-origins-and-foundations-of-irans-look-east-policy/
 Pres. Raisi calls expanding ties with China a foreign policy priority, Islamic Republic News Agency, 18/08/2021
https://en.irna.ir/news/84442116/Pres-Raisi-calls-expanding-ties-with-China-a-foreign-policy
 China–Iran deal : much ado about nothing ?, IISS, 07/04/2021
https://www.iiss.org/online-analysis/online-analysis/2021/04/china-iran-deal/
 Iran says 25-year China agreement enters implementation stage, Al Jazeera, 15/01/2022
https://www.aljazeera.com/news/2022/1/15/iran-says-25-year-china-agreement-enters-implementation-stage
 The 25-year Iran-China agreement, endangering 2,500 years of heritage, Middle East Institute, 01/03/2022
https://www.mei.edu/publications/25-year-iran-china-agreement-endangering-2500-years-heritage
 Egypt abstains from voting as UN kicks Russia out of human rights council, Entreprise, 10/04/2022
https://enterprise.press/stories/2022/04/10/egypt-abstains-from-voting-as-un-kicks-russia-out-of-human-rights-council-68798/
 L’Egypte et les USA réaffirment leurs liens militaires, AfricaNews, 09/03/2023
https://fr.africanews.com/2023/03/09/legypte-et-les-usa-reaffirment-leurs-liens-militaires/
 Shoukry to lead Egyptian delegation to NAM summit, State Information Service, 16/06/2016
https://www.sis.gov.eg/Story/105948?lang=en-us
 Egypt’s pound is among the worst performing currencies in 2023. And it’s expected to plummet further, CNBC, 04/04/2023
https://www.cnbc.com/2023/04/05/the-egyptian-pound-is-amongst-the-worst-performing-currencies-in-2023.html
 Egypt inflation hits record high of nearly 40%, France24, 10/09/2023
https://www.france24.com/en/live-news/20230910-egypt-inflation-hits-record-high-of-nearly-40
 China signs 3-yr 18 bln yuan bilateral currency swap with Egypt, Reuters, 06/12/2016
https://www.reuters.com/article/ozabs-uk-china-egypt-currencyswap-idAFKBN13V0ZC
 Egypt faces more delays in funds to build new capital, Al Monitor, 28/01/2020
https://www.al-monitor.com/originals/2020/01/chinese-banks-preconditions-impede-first-tranche-loan-egypt.html#ixzz8FB2GVpbZ, Al Monitor, 28/01/2020
 China’s Xinxing to invest $2 bln in Suez Canal Economic Zone- Egyptian cabinet, Reuters, 23/03/2023
https://www.reuters.com/markets/commodities/chinas-xinxing-invest-2-bln-suez-canal-economic-zone-egyptian-cabinet-2023-03-23/
 Egypt : SCZone to see $487mln new Chinese investments, Zawya, 28/05/2023
https://www.zawya.com/en/economy/north-africa/egypt-sczone-to-see-487mln-new-chinese-investments-urxfxyyr
 US allows much of Egypt military aid despite human rights concerns, Reuters, 14/09/2023
https://www.reuters.com/world/us-allows-much-egypt-military-aid-despite-human-rights-concerns-2023-09-14/
 Brics membership a potential blessing for cash-strapped Egypt, but may come at a price, The National News, 25/08/2023
https://www.thenationalnews.com/mena/2023/08/25/brics-membership-a-potential-blessing-for-cash-strapped-egypt-but-may-come-at-a-price/
 The Non-Alignment Posture of Algeria’s Foreign Policy, Near East South Asia Center for Strategic Studies, 25/07/2022
https://nesa-center.org/the-non-alignment-posture-of-algerias-foreign-policy/

Bibliographie :
Nunan, Timothy. ""Neither East Nor West," Neither Liberal Nor Illiberal ? Iranian Islamist Internationalism in the 1980s." Journal of World History 31, no. 1 (2020) : 43-77. https://doi.org/10.1353/jwh.2020.0002.

Publié le 07/12/2023


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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